L’Ère des « non-témoins »

Note de lecture
Aurélie BARJONET, L’Ère des non-témoins : La littérature des « petits-enfants de la Shoah » , Paris, Kimé, 2022.

En complément à l’article d’Aurélie Barjonet : Une saga familiale d’un nouveau genre

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les œuvres-témoignages d’un  Primo Levi, d’un Élie Wiesel, d’un Robert Antelme, d’une Charlotte Delbo, – pour ne citer quelques noms parmi les plus connus- ont fait connaître au monde ce que fut vraiment la Shoah, nous permettant d’en mesurer la portée, immense. Elles ont été suivies ou même précédées par une myriade de récits autobiographiques. 
L’historienne Annette Wieviorka a nommé cette période d’élaboration et de construction  mémorielle : « l‘ère du témoin ». Elle a analysé les aléas et les difficultés qu’avait connus cette mémoire, vivante mais forcément subjective et partielle, de la Shoah ; elle a exposé aussi comment le témoin entrait en concurrence avec l’historien qui, lui, entendait établir la vérité, en faisant appel non au souvenir (incertain) des faits mais à l’intelligence méthodique.
Cette période est en passe de s’achever.
À présent, au XXIème siècle, les derniers témoins directs de la Shoah disparaissent ; cette génération s’éteint. Leur legs nous revient.
Pourtant, la mémoire de la Catastrophe persiste, voire, se montre toujours plus vivace ; mais elle se déploie désormais selon d’autres modalités. Ce sont les descendants de victimes de la Shoah ou bien tous ceux qui, à quelque titre que ce soit, se sentent héritiers de cette mémoire qui prennent le relai. S’est ainsi ouvert un nouveau régime de la mémoire : une ère qu’on pourrait qualifier, avec Aurélie Barjonet, des « non-témoins ».
C’est dire l’importance de la réflexion menée, sur le plan littéraire, dans son tout nouvel essai : L’Ère des non-témoins : La littérature des « petits-enfants de la Shoah ».
Elle a constitué un corpus limité, varié mais cohérent de vingt-deux ouvrages (fictions, auto-fictions et récits) parus entre 2006 et 2012. Les écrivains choisis sont conscients de représenter une « génération charnière » , d’être les derniers à pouvoir encore rencontrer des témoins. Ils recourent donc souvent à l’enquête qui va, comme dans Les Disparus de Mendelsohn, du présent vers le passé ; notamment parce que cette forme leur permet d’exposer leur condition assumée de « non-témoins ».
Aurélie Barjonet procède à de fines distinctions pour aboutir à une féconde nomenclature qui permet d’ordonner mais surtout de faire apparaître un champ neuf d’investigation.
L’analyse de ces œuvres récentes (présentées en annexe sous forme de très utiles résumés) lui permet de réfléchir, sur exemples, aux délicats (et souvent douloureux) problèmes que pose l’appropriation d’un héritage. Il s’agit, en tout état de cause, pour ces « héritiers » de « maintenir un lien vivant avec la Shoah ».
Aurélie Barjonet désamorce ainsi les supposés dangers de la fiction mais met en garde aussi contre l’imposture qui consisterait à se substituer au témoin, fait justice de l’illusion qui consiste à croire que l’on pourrait se faire témoin du témoin ou, davantage, à s’imaginer qu’on peut, en lui donnant forme esthétique, « réparer » le passé.

Patrick Sultan

2 commentaires

  1. Chers tous et toutes
    Je suis enchantée du passage de relais entre les générations. Vous féliciterez les jeunes critiques et les jeunes enseignantes et les enseignants qui continuent à travailler sur les écrivains de la Shoah.
    Votre dévouée
    Elisabeth Kertesz-Vial

    Aimé par 1 personne

    1. Chère Elisabeth, il convient sans doute, comme vous le faites, d’encourager la relève mais aussi bien d’exprimer la reconnaissance que nous devons aux pionniers dans cette recherche qui, en étudiant avec rigueur et minutie les textes d’un Primo Levi ou d’un Giorgio Bassani (comme vous l’avez fait!) ont favorisé notre prise de conscience de ce qu’a pu être la Shoah…

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