L’histoire d’une haine

L’histoire d’une haine

par Jean-Luc LANDIER

Theodor Lessing, La haine de soi,  Titre original : Der jüdische Selbsthass (1930). Traduit et présenté par M.-R. Hayoun, Suivi d’une postface inédite de M.-R. Hayoun. Paris, Pocket, 2011, Collection  « Agora ».

Controverses, n°4, Février 2007, Numéro publié sous la  direction de Shmuel Trigano. Articles disponibles en ligne à l’adresse suivante : http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire4.htm


Avec l’Exil, les Juifs, vivant au sein de peuples de traditions chrétienne ou musulmane. ont retrouvé l’expérience de la condition minoritaire et connurent persécutions et exclusions. L’Émancipation accordée aux Juifs en Europe au début du XIXème siècle leur permit de prendre progressivement toute leur place dans les sociétés qui les accueillaient. Inversement, en s’ouvrant sur le monde, les Juifs se rallièrent aux moeurs et à la culture environnantes, et se détachèrent souvent de leurs traditions, qu’ils finirent par méconnaître.
À l’époque où l’anti-judaïsme religieux laissait la place à l’antisémitisme racial, nombre d’entre eux adoptèrent des positions critiques, ou plutôt hostiles vis-à-vis du judaïsme et des autres Juifs, C’est dans les pays de langue allemande que le rejet du judaïsme par des personnalités d’origine juive se manifesta le plus fréquemment.
Dans un essai intitulé La Haine de soi juive/Der jüdische Selbsthass, le journaliste et essayiste Theodor Lessing a tenté de décrire et d’analyser ce sentiment déroutant. L’ouvrage de cet écrivain, célèbre en son temps, a été publié en 1930 et porte sans doute la marque de son temps ;  mais les intuitions fulgurantes de son auteur lui confèrent une réelle actualité.

Qui fut Theodor Lessing?

Theodor Lessing naquit en 1872 à Hanovre dans une famille de la bourgeoisie juive allemande, d’un père médecin, homme violent, époux infidèle et père tyrannique qui méprisait à la fois sa femme et son fils. Le nom de Lessing avait été adopté par ses ascendants en référence et hommage à l’auteur de Nathan Le Sage, Gotthold Lessing. L’adhésion aux valeurs des Lumières (Auklärung) aurait difficilement pu être plus manifeste !
Le jeune Theodor, privé d’affection, était d’un caractère difficile. Il entreprit des études de médecine, un peu contre son gré, mais ne les acheva pas : la littérature et la poésie le passionnaient depuis l’adolescence. Il épousa une jeune fille issue de la noblesse prussienne qui suivra sa vie erratique et souvent misérable jusqu’à leur divorce.
Puis il adopta la carrière d’enseignant, avant tout pour des raisons alimentaires. C’est dans le cadre de ses activités d’enseignant qu’il fut directement confronté à l’antisémitisme de sa hiérarchie, auquel il s’opposa courageusement, sans pour autant bénéficier du soutien de la bourgeoisie juive allemande locale, qui préférait s’incliner.
Courage et solitude furent en effet deux caractéristiques essentielles de son existence.

Theodor Lessing, avec son épouse Ada et leur fille Ruth,1922.

Lessing se lança assez rapidement sur le chemin hasardeux et confus de la polémique en tout genre, dans la presse et dans des opuscules divers – une orientation qui lui coûta très cher. Pour avoir dénoncé ce qui lui paraissait être l’opportunisme d’un critique littéraire d’origine juive, il se heurta ainsi violemment à Thomas Mann, le plus célèbre écrivain allemand du moment.
Après d’interminables difficultés, il obtint un poste universitaire à Hanovre, s’y remaria, et poursuivit parallèlement une vie de publiciste.
En raison de son âge, il ne fut pas mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale.
La défaite suivie d’une grave agitation révolutionnaire puis nationaliste, la misère, l’inflation que connut l’Allemagne, minèrent gravement la République de Weimar dont Lessing pressentit la chute dés sa création. Il se livra à de violentes polémiques dans la presse, allant jusqu’à mettre sur le même plan le héros de la nation, le Maréchal Hindenburg lui-même, et un criminel qui défrayait la chronique, le meurtrier en série, Fritz Haarman qu’on avait surnommé … « Le boucher de Hanovre« .

Cet article lui coûta son poste d’enseignant, et l’exposa à de multiples attaques, y compris physiques.
Il put toutefois poursuivre sa carrière de journaliste, se penchant sur de nombreuses questions de société, en particulier le droit des femmes. Il voyagea au Proche-Orient, notamment en Palestine, où il eut des échanges chaleureux avec des responsables sionistes : il a même adhéré au parti socialiste sioniste, Po’alé Tsione.
Lessing a en effet manifesté un intérêt constant pour la question de la judéité, adoptant une attitude complexe d’appartenance au peuple juif. Elle reposait sur un fier combat contre l’antisémitisme, et un solide mépris pour la veulerie de certains bourgeois juifs, prêts à toutes les compromissions pour préserver leur petit confort.
Lessing n’avait aucune référence religieuse, mais éprouvait une vive curiosité pour toutes les facettes de la civilisation juive, en particulier celle des masses juives de l’Est, si éloignées des moeurs des Juifs allemands de l’entre-deux guerres.
Pourquoi fut-il conduit à écrire, en 1930, un essai sur la Jüdische Selbsthass, la haine de soi juive?
Parce que ce phénomène, étrange mais fréquent dans la sphère judéo allemande, le fascinait depuis longtemps. Peut-être aussi en ressentait-il certains symptômes en lui-même. Il écrivit aussi en 1932, après son voyage au Proche-Orient, un essai non publié, intitulé « L’insoluble question juive », dans lequel il tentait d’envisager les solutions aux problèmes auxquels les Juifs devaient faire face.
Il récusait à la fois l’assimilation et le communisme, et finit par opter pour le sionisme, dont il avait pu constater les premières réalisations en Palestine.
Le péril était proche, et il le pressentait probablement, lui qui avait écrit un pamphlet contre Hindenburg que l’opinion allemande ne lui pardonna jamais, et qui, dés le lendemain de la nomination d’Hitler à la chancellerie du Reich, rédigea un violent article anti-nazi dans le journal social-démocrate de Hanovre. 

Il prit le 2 mars 1933 le train pour Marienbad, en Tchécoslovaquie, espérant se mettre ainsi à l’abri de la vengeance d’Hitler. Il n’y parvint pas. Le 30 août 1933, deux agents de la Gestapo l’assassinèrent.

Décrire la haine de soi juive 

Son essai, clairement inscrit dans son époque – le début du  XXème siècle en Allemagne et en Autriche-Hongrie -, comprend deux parties : un préambule, où Lessing tente de procéder à une interprétation personnelle de la haine de soi juive, suivi par une brève notice biographique de six personnages de son temps, jugés emblématiques de ce paradoxal mais si fréquent phénomène.
Cette introduction est sans doute la contribution la plus claire apportée par Lessing à l’analyse et à l’explication de la haine de soi juive.
Après avoir rappelé, avec une évidente émotion, les récents massacres de Juifs en Palestine, en particulier à Hébron en 1929, Lessing souligne le caractère inexorable de l’antisémitisme, dans lequel il voit une loi de l’Histoire.
Dans une vision prémonitoire, il évoque l’antisémitisme racial, qui, quelques années plus tard, enverra à la mort la majorité des Juifs européens. Il précise ensuite qu’au moment où il écrit ces lignes, les Juifs d’Occident célèbrent le bicentenaire de la naissance de Moses Mendelssohn, « qui forgea les honorables communautés de “citoyens allemands de confession mosaïque” à partir de groupements épars de “rêveurs du ghetto” », p. 50.

Moïse Mendelsohn (1729-1786)


Lessing résume en quelques pages les moments significatifs de l’histoire juive moderne : émancipation, éloignement rapide de la tradition, assimilation au milieu majoritaire suivie par « le déferlement de ces vagues de haine » (p.55),  qui a donné toute sa force et sa légitimité au mouvement sioniste. 
Lessing procède, avec une amertume non dissimulée, à une critique de l’assimilation des Juifs européens, pour laquelle « il fallut trahir les espoirs de nos visionnaires » (p.57), et pressent qu’elle est vouée à l’échec.
Il en vient alors à son thème principal, la haine de soi juive, en s’appuyant tout particulièrement sur la pensée de Martin Buber. Lessing souligne que les Juifs, minorité souffrante, toujours soucieux de ne pas prêter le flanc à la critique de particularisme, sont au premier rang pour la défense des opprimés : « On les trouve sur les barricades à lutter pour ceux qui souffrent », p.67.
Il relève surtout la fréquence des dictons d’auto-critique dans la tradition juive, et ajoute que la haine de soi provient d’une césure, d’une brisure de l’âme, d’une aliénation de soi-même. En un langage fleuri dont la clarté n’est pas la principale qualité, Lessing explique la haine de soi juive par un conflit entre une aspiration éthique exacerbée et la vie, la vie simple, naturelle et spontanée.
« Malheur à nous si notre volonté éthique s’en prend à notre essence même! », p.64.
« Le prophète l’a emporté sur le psalmiste », p.65.
La haine de soi serait donc le fruit non désiré de la primauté de l’éthique, de la prépondérance de la conscience et de l’esprit dans  le judaïsme, au détriment de la religion et de l’esthétique. La pensée de Theodor Lessing est dense, mais riche en intuitions prophétiques qui, par delà l’érosion du temps, lui donnent une portée très contemporaine.

Six personnages en quête d’identité

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur décrit les itinéraires, le plus souvent tragiques, de six personnalités intellectuelles dont la spécificité commune était une origine juive et un désintérêt total, voire une répulsion à l’égard de cette origine.
Il s’agit de personnalités allemandes ou autrichiennes du début du XXème siècle, restées ignorées du plus grand nombre, sauf, à titre posthume Otto Weininger et peut-être Paul Rée, ami de Nietzsche.
Pour Lessing, ces personnalités sont représentatives de la haine de soi juive. Si l’analyse de leurs profils psychologiques éclaire cette affirmation, ce n’est pas dans l’ouvrage de Lessing que le lecteur découvrira les sources sociales ou historiques du phénomène .

Antisémites juifs : Otto Weininger, Arthur Trebitsch

L’auteur démontre clairement le rejet total de leur judéité par deux des six personnages étudiés, Otto Weininger et Arthur Trebitsch.
Otto Weininger, né à Vienne en 1880 dans une famille juive, fut un enfant ouvert au monde, ressentant toute vie en osmose avec la sienne propre; l’adolescent fit preuve d’une curiosité sans limite ; il exclut de choisir une profession, comme les contraintes petit-bourgeoises de l’époque auraient pu l’y contraindre, et entreprit avec le plus grand talent des études de philosophie et de psychologie, mais aussi de sciences naturelles et de médecine, tout en s’intéressant au théâtre de Strindberg. Les opéras de Wagner occupaient, bien sûr, une place privilégiée dans ses choix culturels, à l’instar de nombre de ses contemporains, ainsi que la pensée du théoricien raciste et antisémite Houston Stewart Chamberlain. Étudiant exceptionnellement brillant, aux talents reconnus par ses maîtres, il présenta sa thèse intitulée Eros et Psyché en 1902, et reçut le titre de docteur, après avoir présenté son ouvrage à Freud, qui ne le recommanda toutefois pas à un éditeur.
Il se convertit au christianisme la même année, puis écrivit avec acharnement l’oeuvre majeure qu’il a laissée à la postérité, Sexe et Caractère/Geschlecht und Charakter. Il y affirme que tous les êtres humains sont composés d’une substance masculine et d’une substance féminine. La partie mâle serait active, productive, logique ; la partie féminine, passive, improductive, amorale et illogique. Son rejet de la féminité, une des clés de sa personnalité, l’amena à considérer que la femme se consume dans l’acte sexuel et dans la reproduction.
En revanche, le devoir de l’homme est de surpasser la sexualité au profit d’un amour abstrait de Dieu qu’il trouverait en lui-même.
Cette misogynie débridée est étroitement liée à un rejet radical de la judéité. Il analyse l’archétype juif comme étant féminin et étranger à toute morale. Il attribue la décadence des temps modernes à la féminité et au judaïsme. Sa peur et son rejet névrotique de la femme sont couplés à une diabolisation du judaïsme. Pour lui, l’élément juif est « la forme lubrique de la femme, qui a rabaissé Dieu le père du rang de l’esprit à celui de la matière inerte ».

Otto Weininger/Sexe et caractère/1923

Tout est dit sur la pensée délirante de Weininger, sur sa peur de la femme et du sexe, mais rien n’est vraiment écrit sur sur sa détestation de sa propre judéité. Lessing pose  des affirmations sans offrir de rigoureuse démonstration. Dans le chapitre consacré à Weininger, rien n’est dit, par exemple, sur ce que ce dernier a appris du judaïsme dans son enfance, sur ses liens avec sa famille, sur ses rencontres avec la communauté juive. Lessing se livre à de longs développements sur la pensée de Weininger assortis de digressions sur Kant, Platon, Spinoza, les mathématiciens juifs, qui font régulièrement perdre le fil de sa pensée, rien moins que logique.
Peu après la parution de Sexe et Caractère, Otto Weininger, ne pouvant probablement surmonter les conflits qui le torturaient, mit fin à ses jours en juillet 1903, dans l’immeuble de Vienne où Beethoven rendit l’âme.

Arthur Trebitsch né en 1879 dans une famille assimilée de la bourgeoisie viennoise, fut élevé sous le signe des idéaux germaniques, sans le moindre lien avec la tradition juive, alors que ses deux parents en étaient issus. Il fut marqué par la pensée d’Otto Weininger, son contemporain, et aussi par les écrits d’Houston Stewart Chamberlain. Très vite, il fit preuve d’une pensée délirante, considérant qu’une association juive secrète cherchait à contrôler le monde et menaçait les peuples aryens. Durant toute sa vie de publiciste, dans de nombreux livres et articles de presse, Trebitsch se fit le porte-voix d’un discours violemment antisémite, complotiste et pangermaniste qui annonçait celui du nazisme. Frère d’un écrivain à succès, il se piqua lui-même de littérature mais ses talents ne furent pas reconnus. Un vif ressentiment à l’égard du monde intellectuel s’ensuivit et, parallèlement, sa détestation de la judéité s’aggrava.
Trebitsch désignait tout ce en quoi il ne réussissait pas, tous les obstacles rencontrés dans sa vie sous le vocable « la pensée juive».

Arthur Trebitsch/Geist und Judentum/Esprit et judaïsme/1919


Tous les aspects du monde moderne : l’industrialisation, le capitalisme, la destruction des espèces animales, le développement du christianisme… étaient l’oeuvre d’une puissance métaphysique satanique, du sémitisme en marche. Un discours qui offre toujours bien des résonances contemporaines.
À côté de cette diabolisation obsessionnelle de la judéité, Trebitsch plaçait au sommet de son système de valeurs la race et la civilisation germanique, faite d’ordre logique et rationnel et naturellement appelée à dominer les autres peuples.
Il se persuada d’avoir pu s’affranchir de sa judéité et d’être parvenu au noble statut d’aryen. Son angoisse maladive d’être perçu comme juif l’amena à intenter des procès à quiconque mettait en cause sa germanité tant désirée.
Dans la dernière partie de sa vie (il mourut en 1927), cet esprit malade fut convaincu qu’une société secrète d’inspiration juive cherchait à l’assassiner avec des rayons invisibles. Il était bien évidemment un lecteur passionné des Protocoles des Sages de Sion, et soupçonnait l’Alliance israélite universelle des plus noirs desseins à son égard. Trebitsch relevait de la pathologie ;  mais ses écrits et ses conférences suscitèrent une attention soutenue dans l’Autriche et l’Allemagne en crise après la Première Guerre Mondiale, et il eut un effet de nuisance non négligeable en nourrissant l’antisémitisme et en contribuant même à le structurer, puisqu’il soutint le parti nazi autrichien à sa création.
Il apporta même un soutien financier direct à Hitler qui, en 1935, recommandait la lecture des écrits de ce Juif qui se haïssait. C’est en étudiant ce sinistre personnage que Lessing a procédé à l’analyse la plus fine et la plus complète de la haine de soi.

Le malaise d’être juif

La relation entre les quatre autres profils décrits par Lessing et la judéité est plus ténue et la démonstration moins convaincante.
Paul Rée, né en 1849 dans une famille juive fortunée (père propriétaire terrien en Poméranie, situation très rare pour des Juifs) entreprit des études de philosophie, puis, très tard, des études de médecine. Sa rencontre avec Frédéric Nietzsche, avec qui il développa une amitié durable, fut le tournant de sa vie. L’analyse effectuée par Lessing de la relation entretenue avec Nietzsche et Lou Andréas Salomé est subtile ; mais bien peu de références à la judéité y apparaissent, hormis celle de la gêne que ses origines inspiraient à Rée, et dont il évitait d’entretenir Nietzsche, pourtant empathique vis-à -vis des Juifs.

F. Nietzsche, Paul Rée et Lou-von Salome dans une pose humoristique/Studio Jules Bonnet/ Lucerne / 1882.


Lessing ne trouve dans son existence rien de juif, car son oeuvre n’a probablement pas été marquée par ses origines, qui ne lui inspiraient ni aversion ni affection, mais, semble-t-il, une gêne, un mal de vivre parmi d’autres. Il n’est pas certain que Paul Rée soit représentatif du sujet retenu par Lessing.
Pas davantage que ne l’est Max Steiner. Celui-ci, né en 1884 à Prague dans une famille juive orthodoxe pauvre, poursuivit des études de sciences naturelles à Berlin et se passionna pour la théorie de l’évolution. Il fut l’auteur précoce, exceptionnellement brillant comme Weininger, de trois ouvrages de philosophie de l’histoire, dans lesquels il se livra en particulier à une critique de Darwin. Steiner était à l’évidence un esprit puissant, créatif et prometteur, un anticonformiste anarchisant qui refusait le carriérisme, ce qui le conduisit à se suicider à 26 ans, le jour de sa soutenance de thèse.
Lessing ne démontre aucunement l’existence d’une relation entre son origine juive et son oeuvre littéraire, ni d’un quelconque intérêt à l’égard du judaïsme.
Autre cas, associé aux autres, son contemporain Walter Calé. Ce jeune Wunderkind berlinois, issu d’une famille riche,  fut lui aussi doté d’une intelligence prodigieuse mais tournée vers la poésie et se suicida également à la fleur de l’âge. Dans l’évocation de ce personnage par Lessing, rien ne le rattache au judaïsme si ce n’est la religion de ses parents – ce qui est bien pauvre.
Le dernier personnage mentionné par Lessing, Maximilian Harden, occupa une place importante dans l’histoire politique et littéraire allemande du début du  XXème siècle. Harden, de son vrai nom Félix Witkowski, fut un écrivain et polémiste majeur de l’Allemagne impériale, hostile à l’empereur Guillaume II, proche du vieux chancelier Bismarck, et inspirateur de scandales qui firent vaciller l’autorité impériale avant 1914. Harden, à l’instar de l’élite juive allemande, prêcha l’assimilation, sans tomber dans le rejet névrotique de la judéité relevé chez Weininger et Trebitsch. La fin de sa vie fut toutefois marquée par l’antisémitisme.
En 1922, l’année de l’assassinat du ministre juif Walther Rathenau, Harden fut lui aussi victime d’une tentative de meurtre par des militants d’extrême-droite qui le blessèrent, et bénéficièrent d’un procès complaisant au cours duquel c’est… la victime de l’attentat qui fut l’objet d’attaques antisémites.
Harden qui fut longtemps une des personnalités phares de la vie culturelle allemande, mourut oublié en 1927.
L’ouvrage de Lessing est paradoxal. Seuls deux des personnages décrits par lui avaient une relation de rejet passionnel de leur origine. L’essentiel de l’oeuvre est consacré à la pensée et aux réflexions personnelles de l’auteur sur les thèmes philosophiques, culturels et psychologiques les plus variés. Il se met constamment en scène, en particulier sur la question de l’identité juive, à laquelle il est à l’évidence très attaché, allant jusqu’à soutenir le sionisme, prise de position originale pour un juif allemand d’avant le nazisme. Il fait preuve d’une grande lucidité sur l’antisémitisme, dont il pressent l’aggravation, et qui finira par le frapper à mort, en août 1933.

Poursuivre la réflexion de Lessing

L’ouvrage un peu hétéroclite de Lessing aborde un sujet qu’il esquisse sans l’approfondir vraiment ; il est très loin de pouvoir expliquer le phénomène et n’explore pas les terrains psychologiques, voire psychiatriques, qui, au niveau de l’individu, permettraient de l’éclairer. Il en est de même pour les manifestations de la haine de soi juive dans le domaine politique à travers l’histoire. 
Il paraît nécessaire et légitime d’étendre les limites historiques de cette « haine de soi ».
Un ensemble d’études rassemblées dans le numéro 4 (février 2007) de la revue Controverses, parues sous la direction de Shmuel Trigano, permettrait d’approfondir et de prolonger jusqu’à notre temps, au risque de la polémique et d’une extension abusive, le diagnostic établi par T. Lessing.
Certains Juifs ont, en effet, rejeté l’identité de leurs pères à chacun des moments où la confrontation avec le monde extérieur, avec la culture ambiante, impliquait pour les Juifs  le choix d’un modèle de vie et de pensée. Cette attitude a pu être constatée à de nombreux moments de la longue histoire du peuple juif, que celui-ci survive dans un milieu de grande intolérance, comme dans l’Europe médiévale, ou bénéficie des libertés d’une société ouverte, comme dans l’Allemagne et l’Autriche de la fin du XIXème siècle.

Au Moyen-Âge déjà apparaît en effet une figure remarquable : le Juif récemment converti au christianisme, rempli d’un zèle de néophyte et de violence envers ses ex-coreligionnaires.
Les controverses théologiques instituées par l’Église ont souvent opposé des Juifs convertis, fins connaisseurs du judaïsme, à des rabbins placés dans une position d’accusés.  On peut mentionner la controverse de Paris qui opposa Nicolas Donin et Rabbi Ye’hiel, en 1242 ; ou bien la célèbre dispute de Barcelone entre Pablo Christiani et Nahmanide,  en  1263 ; enfin, celle qui mit aux prises Jérôme de la Foi et Don Vidal Benveniste en 1413 à Tortosa en Aragon.
Le désir de s’affranchir des contraintes d’une condition minoritaire et opprimée a donc conduit certains Juifs à la détestation de cette condition, et à la surenchère d’hostilité à son égard, afin de conforter leur présence récente au sein de la société majoritaire.
Un comportement analogue a pu être constaté plus tard dans des sociétés ouvertes : ainsi, le phénomène de haine de soi fut très fréquent chez des Juifs allemands ou autrichiens appartenant à l’élite intellectuelle et sociale. Le contexte de ces sociétés était celui d’une dynamique de progrès technique et de créativité intellectuelle. Il est probable que nombre de jeunes Juifs ont été séduits par le dynamisme de la société majoritaire, et ont considéré que le progrès de l’humanité, qui leur semblait une certitude, impliquait le rejet du particularisme exacerbé du peuple juif, et l’adhésion totale à la culture dominante (ainsi l’enthousiasme de Weininger et de Trebitsch pour Wagner et H.S. Chamberlain).
Le rejet de la judéité était aussi exacerbé par la gêne qu’inspiraient à ces Juifs si modernes la vision des Juifs de l’Est, ces Ostjuden pauvres, yiddishophones, colporteurs et petits artisans, ces Juifs si caricaturaux qui suscitaient, à Vienne, la honte d’Arthur Schnitzler et même, dans sa jeunesse, de Theodor Herzl….
Une attitude identique a pu être observée en France à l’égard des Juifs immigrés de Pologne et de Russie.
L’autre composante de la haine de soi est la méconnaissance de sa propre culture. En France, l’adhésion massive des Juifs à l’enseignement public, voie d’accès à la promotion sociale, provoqua une rapide acculturation dés le début du XIXème siècle chez nombre de Juifs originaires d’Alsace-Lorraine, et plus tard chez beaucoup de Juifs d’Algérie. L’oubli du particularisme du milieu originel a pu, dans certains cas, conduire à une prise de distances n’excluant pas le rejet de toute solidarité vis-à-vis de ses coreligionnaires et l’oubli de sa propre identité. Le souci d’éviter toute accusation de déloyauté, de prêter le flanc à l’accusation antisémite de « double appartenance », a aussi conforté une attitude de défiance à l’égard du judaïsme et de ses institutions.
C’est dans la quête éperdue d’une « normalité » que se situent les sources de la haine de soi juive. Comme l’indique Shlomo Sharan, « l’assimilation, en soi, ne produit pas la haine de soi, sauf si elle s’accompagne du déni, de la négation, du rejet du caractère national de l’appartenance juive, ou de son héritage culturel et religieux », Controverses, p.61.
La recherche de l’identification à l’Autre et de sa pleine reconnaissance comme semblable se décline sur le terrain de l’histoire des idées politiques depuis le XIXème siècle jusqu’à nos jours.
Les écrits féroces du jeune Karl Marx à l’égard du judaïsme dans sa critique de La Question juive de Bruno Bauer sont bien connus. On se bornera à citer les  formules suivantes reprenant les clichés antisémites ancestraux : « Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent », La Question juive, Paris, Collection 10/18,  p. 33.

Karl Marx/Zur Judenfrage- Sur la question juive/
Publié initialement en 1844 à Paris
dans la revue Deutsch–Französische Jahrbücher


Certes, mains penseurs contemporains ont cherché à les atténuer en y voyant un « plaidoyer pour une  émancipation humaine universelle dépassant inévitablement les frontières du judaïsme » ; mais cette justification peine à convaincre.
Dans cette perspective, le projet socialiste et la révolution de 1917 en Russie ont séduit un grand nombre de jeunes Juifs d’Europe de l’Est qui y ont vu une voie d’ émancipation pour l’humanité toute entière,  fût-ce au prix de la tradition dont ils avaient été nourris dans leur enfance. Aharon Appelfeld relate ainsi, dans son roman L’amour soudain (2003), le rejet radical de son milieu et de sa culture dont Ernest, le héros de l’oeuvre, militant communiste ardent, faisait preuve dans sa jeunesse.
Ils furent très nombreux à adopter un tel comportement, n’hésitant pas à dénoncer le judaïsme et le sionisme avec la dernière violence, et quelquefois à participer aux persécutions dont leurs frères étaient victimes en Union Soviétique. La cause de la Révolution et la marche inexorable de l’Histoire Universelle justifiaient pleinement, à leurs yeux, l’interdiction des pratiques jugées « obscurantistes » du judaïsme, et du sionisme réputé « chauvin » et « raciste ». L’antisémitisme du régime soviétique (la nuit des poètes assassinés, le « complot des blouses blanches”, le procès de Prague)  leur rappela tragiquement qui ils étaient, et d’où ils venaient.

C’est ainsi dans la primauté des valeurs de l’Autre, la dépréciation de l’Unique en faveur de l’Universel à la suite d’une interprétation détournée – voire dévoyée – de l’éthique juive qu’il faut rechercher les sources de la haine de soi.
Celle-ci a revêtu des habits neufs aujourd’hui. Hier, le particularisme juif religieux et ethnocentrique était perçu comme un obstacle archaïque au salut par la révolution socialiste. Aujourd’hui, c’est la légitimité de l’État juif créé pour sauver les « restes d’Israël/ שארית ישראל/Chéérite Israël », il y a moins de cent ans, qui est régulièrement mise en cause par « d’autres voix juives », « en tant que Juifs ». 
La politique de cet État est stigmatisée avec virulence  par des personnalités dont l’audience médiatique est d’autant plus grande que leur hostilité se réclame de l’éthique juive ; nombre d’entre elles se parent de cet étendard  pour mener leur combat. Ainsi, comme l’ écrit Shmuel Trigano, « cette éthique oppose une victime absolue (le peuple palestinien) à un bourreau d’autant plus absolu qu’il est censé avoir été, pendant la Shoah, la victime absolue », Controverses, p. 41. De même, à propos de l’instrumentalisation de la Shoah par ceux qu’il désigne du néologisme accusateur de « AlterJuifs », S. Trigano écrit : « tout un moralisme saint-sulpicien s’est développé, jouant de la vision sacrificielle du Juif pour la retourner contre les Juifs vivants (…). L’apologie de l’Universel par des Juifs s’accompagne de l’assignation des autres Juifs au particularisme, dans ses déclinaisons les plus dépréciatives : le tribalisme, le communautarisme, le colonialisme, le racisme. », Controverses, p. 41.
On le constate, la notion de « haine de soi juive » n’a rien perdu de son caractère polémique. Elle demeure une arme de combat ; ce qui peut risquer d’ affaiblir sa pertinence conceptuelle.

***

Le phénomène s’inscrit donc dans une quête pathétique de normalité  et de reconnaissance par la valorisation de la culture de l’Autre. Theodor Lessing l’a compris, et a pressenti  que l’abandon de leur propre culture ne protègerait nullement les Juifs de l’antisémitisme. Il est particulièrement remarquable, si l’on suit les indications que donne Brigitte Hamann (dans La Vienne d’Hitler : Les années d’apprentissage d’un dictateur), qu’Hitler ait recommandé la lecture des écrits d’Otto Weininger et d’Arthur Trebitsch.
La haine de soi juive a un autre point commun avec l’antisémitisme auquel elle est liée : son constant renouvellement, sa capacité permanente à s’adapter l’air du temps, aux normes et à la culture des sociétés majoritaires.
Si Theodor Lessing a été un pionnier dans l’étude de cette manifestation très originale et douloureuse de l’esprit humain, il n’a pu, bien sûr, qu’effleurer un sujet très vaste qui relève à la fois de la psychologie, de la sociologie et de l’histoire des idées.
Émettons le voeu que cette sommaire présentation de l’oeuvre de Lessing puisse aussi contribuer à une meilleure compréhension du phénomène.


Bibliographie

Aharon Appelfeld, L’amour, soudain, Titre original : פתאום אהבה/Pitome Hahava, Traduit de l’hébreu par V. Zenatti, Paris, Éditions de l’Olivier, 2004.

Martine Benoît, « Le phénomène de « haine de soi juive » : De la douleur d’être Juif en Allemagne (1867-1933) », Cahiers d’Études Germaniques, n°77,  2019, p.149-158.

Brigitte Hamann, La Vienne d’Hitler : Les années d’apprentissage d’un dictateur, Titre original : Hitlers Wien : Lehrjahre eines diktators, Traduit de l’allemand par J.-M. Argelès, Préface de J. Sévillia, Paris, Editions des Syrtes, 2001.

5 commentaires

  1. Ërratum – Ne tenir compte de mon précédent commentaire. Cher Jean-Luc Landier, merci pour cette brillante analyse. Vous êtes totalement en phase avec la paracha de cette semaine (section hebdomadaire lue dans le séfer Torah). En effet, « Toledot » (l’histoire) dans le livre de la Génèse, relate la naissance des jumeaux Jacob et Ésaü fils du patriarche Isaac et de la matriarche Rivka ou Rébecca (ce qui n’est pas rien comme ascendance). Ésaü va être l’archétype de l’impie, de l’hérétique. Il va rejeter le joug de la Torah et se tourner vers l’idolâtrie et se complaire dans l’immoralité. Le texte le définit comme étant «Édom » (Jeu de mot avec « Adom » qui veut dire rouge comme le sang). Il porte en lui les germes tenaces de la haine de soi qui sera au départ alimentée par une féroce jalousie envers son frère jumeau. Pour finir, il va être le père fondateur de l’empire Romain, futurs bourreaux des juifs qui vont détruire le second Temple et expulser les hébreux de leur terre.
    Voir: Jacob et Esaü ou Israël et Rome dans le Talmud et le Midrash de Mireille Hadas-Lebel dans « la revue de l’histoire des religions ».

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    1. De la part de Jean-Luc Landier (en supprimant votre précédent post, sur votre demande, j’avais dû aussi effacer aussi du même coup sa réponse ; qui demeure toujours valable…) : « Merci pour ce lumineux complément à l’analyse de la haine de soi que j’ai tentée d’esquisser.J’ai cherché des explications à ce complexe phénomène en explorant les champs historiques et sociologiques, à la suite de Theodor Lessing qui avait abordé le sujet sous l’angle psychologique.L’ouverture que vous effectuez sur l’analyse biblique, à partir de la paracha de la semaine, est originale et certainement très féconde.Merci pour votre précieux apport. Chabbat Chalom ».

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