Le très juif refus d’être juif

Le très juif refus d’être juif

André SPIRE, « Otto Weininger »,
in Quelques Juifs, 1913.

par Alexandre JOURNO

Présentation du chapitre « Otto Weininger »,
extrait de André Spire, Quelques Juifs (Israël Zangwill, Otto Weininger, James Darmesteter), Paris, Mercure de France, 1913.

La haine de soi juive désigne une sorte de pathologie développée par les Juifs qui détesteraient tant ce qu’il y a de juif en eux qu’ils en deviennent… antisémites.
L’expression (en allemand : Selbsthass, traduit aussi par « misautisme ») forgée principalement par Theodor Lessing a fait florès et on la brandit souvent comme une injure facile, comme un simple synonyme de trahison, de désertion. Ainsi galvaudée, elle risque donc d’être un obstacle à toute tentative d’auto-critique et il conviendrait, pour établir sa pertinence et éventuellement en user avec rigueur, de la soumettre à un examen critique et, au moins, d’en limiter le périmètre.
Or, malgré toutes les réserves que l’on peut faire sur les abus de cette notion disqualifiante, l’expression semble convenir parfaitement au « cas Otto Weininger ». 
Né en 1880, ce fils de la bourgeoisie juive de Vienne, converti au protestantisme, est connu pour le succès posthume de son œuvre majeure : Sexe et Caractère. Ce traité, à la fois psychologique et philosophique, exprime une misogynie virulente et une aversion irrationnelle pour tout ce qui est juif. 
C’est le parcours énigmatique de ce personnage tourmenté qu’André Spire, dreyfusiste de la première heure, contributeur aux Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy et militant sioniste, a tenté d’expliquer dans un essai biographique recueilli dans Quelques Juifs, en 1913, puis repris dans Quelques Juifs et demi-Juifs en 1928.

Conjurer le spectre de Weininger

L’essai de Spire témoigne, à vrai dire, non pas tant d’une lecture approfondie de Sexe et Caractère – livre auquel il semble finalement étranger –, que de la perception qu’il a eue du parcours de Weininger. Sans doute voit-il dans l’analyse psychologique de ce brillantissime Viennois un moyen de prévenir les tentations de son propre misautisme… En démêlant ce qui a conduit Weininger à se retourner contre le Juif en lui, il espère désamorcer sa propre haine de soi. Mais, Israélite assimilé, il s’est lui-même extirpé d’un rapport pathologique à la judéité ; il pourra ainsi éventuellement sauver un frère juif malheureux avant qu’il n’atteigne le point de non-retour. Dans Quelques Juifs, puis dans Quelques Juifs et Demi-juifs (nous renvoyons désormais aux pages de ce recueil publié en deux tomes chez Grasset, 1928), Spire brosse en effet le portrait de divers personnalités juives : il s’attache à Zangwill sorti du ghetto, déjudaïsé dans les grandes villes d’Europe ; à James Darmesteter, fils du Pletzel devenu un linguiste érudit, spécialiste du zoroastrisme ; à Marcel Proust, un demi-juif témoin d’une bourgeoisie israélite déjudaïsée ; à Silbermann, le héros d’un roman de Jacques de Lacretelle, adolescent juif passé maître dans la culture classique ; à Armand Lunel, dernier locuteur du judéo-provençal ; à Henri Franck, auteur d’un poème sur l’écartèlement entre le judaïsme et la raison, le tiraillement entre ses fidélités à la France et avec le peuple d’Israël.
Tous ont en commun de ne pas, ou de ne plus, être religieux – d’avoir accompli une intégration complète à la culture occidentale au point de se confondre avec elle. Tous sont des Juifs solitaires qui ne fréquentent plus de communauté unie dans une même pratique religieuse –, et d’être « ceux qui se croient le plus libérés de leur race » (À l’ombre des jeunes filles en fleur, cité par Antoine Compagnon dans Proust sioniste).
Ainsi, Spire s’essaiera de penser avec Weininger, de comprendre de l’intérieur l’origine de ses pathétiques détestations. Par là, il mène sa propre réflexion sur la condition juive. C’est en effet au terme, imagine-t-il, d’un même chemin d’assimilation que Spire fondera son sionisme et Weininger, sa haine du Juif.
Il s’agit donc chez Spire d’une introspection qui a une double finalité : instruire le procès du particularisme juif, acter l’inévitable de la déjudaïsation et en décliner les motifs – comme dans son étude sur Zangwill ; puis disséquer tout ce que cette déjudaïsation a de regrettable et de dangereux, jauger où elle peut mener et découvrir comment cette introspection tournée contre le judaïsme peut être l’amorce d’une haine de soi. Conjurer enfin le spectre de Weininger.

Le portrait « imaginaire » d’un Juif assimilé

Cependant, lorsqu’il s’agit d’antiféminisme radical, on sent bien que Spire ne comprend pas les thèses délirantes de Weininger : il ne peut que les restituer, à grand renfort de paraphrases et de citations, sans saisir vraiment comment cette pensée malade peut voir le jour. La profonde misogynie de Sexe et Caractère semble lui échapper. 
Le portrait que brosse Spire est donc un « portrait imaginaire » (Le Rider, p. 11) au sens où l’imagination joue activement pour re-créer et recomposer une personnalité vivante. 
Spire se focalise exclusivement sur le caractère juif de la vie de Weininger, en éludant ce qu’est Sexe et Caractère, qui, avant tout, est un traité théorique, spéculatif, sur la Femme. D’une certaine façon, Spire occulte, au moins partiellement, l’anti-féminisme du personnage– pour pouvoir traiter Weininger comme un cas particulier d’un sujet général, un exemplaire de Juif sous le régime de l’Émancipation. Il se concentre sur la judéité vécue comme un tourment par un étudiant juif, un « jeune prodige », aussi scandaleux soit-il, et qui se trouve être Weininger.
Il procède ainsi, en empruntant la voie de l’imaginaire, parce que la thèse antiféministe, thème majeur de Sexe et Caractère, qui bascule dans une haine de soi antisémite, lui est proprement incompréhensible. Jacques Le Rider, dans la monographie savante qu’il consacre à Otto Weininger note que Sexe et Caractère « attribue au [Juif] les traits de caractère minutieusement analysés chez la [femme], en dix pages, et sans aucune argumentation supplémentaire » (Le Rider, p. 194). 
Spire semble donc avoir trouvé en Weininger une occasion d’explorer l’inconfort de sa propre judéité et, inversement, de conforter son désir de finalement rester juif.
Ce qui ne rend pas tout à fait justice à la réalité historique de Weininger qui se prétend (faut-il le croire ? c’est une autre question) heureux d’être, comme le Christ paulinien, enfin libéré de sa judéité, d’en être débarrassé…

L’étau juif

Spire commence ainsi son portrait du Viennois par l’évocation de son « cercle d’études » (p. 159), qui ressemble en tout point à … une yechivah : « Ils lisent, ils causent ; sur certains passages, on discute des heures durant ».
C’est dans ce substitut de maison d’étude que Spire se plaît à imaginer le renégat Weininger, comme si des rémanences du shtetl persistaient encore chez ce Juif assimilé
« Un soir, l’invité est Otto Weininger […] mais [il] reste pendant toute la soirée presque constamment silencieux », à l’écart du groupe, comme un de ces rabbins des contes hassidiques.

« Pourquoi ne t’ai-je pas vu dimanche à l’Église ?
– Je ne vais pas l’Église.
– Et pourquoi ?
Il répond. Alors les jeux cessent et l’enfant est tout seul. 
[…] Et il n’a plus de camarades que quelques petits Juifs comme lui. Et ces petits camarades ne lui plaisent pas » (p. 162).

En reconstituant l’enfance d’Otto Weininger, Spire voit en lui un petit Juif pris en étau entre des Viennois chrétiens – c’est-à-dire le corps majoritaire – avec qui il voudrait tout partager mais dont il n’est pas ; et des Juifs qu’il ne veut pas comme camarades pour ce seul motif là, donc, qu’il ne les veut plus pour camarades de peur que l’appartenance juive commune soit le principal motif de camaraderie, quand bien même ils partageraient les mêmes intérêts et la même sensation d’être pris au piège. C’est ainsi que Weininger devient « seul », le « cœur fermé », qu’il « se bourrera l’esprit, puisqu’il ne peut aimer. », p. 163.
Par cette bienveillance sans doute excessive envers Weininger, Spire justifie le ressentiment que ce misautiste éprouve envers le monde juif dont il est issu : il en voudrait à la médiocrité des siens, perpétuant ainsi le mépris enseigné et entretenu par le milieu chrétien où il a été transplanté.
À défaut de religion, sinon celle de la spéculation et de l’abnégation, « l’enfant étudie » : il s’adonne à une culture classique mâtinée d’antijudaïsme chrétien ; il révère les cathédrales qui représentent « la synagogue aux yeux bandés », « vaincue ». 

De la même manière, le jeune Spire n’a-t-il pas reçu du maître de sa génération, Ernest Renan, la leçon suivante : « Le progrès, nous crie-t-il, consistera dans tous les ordres à s’éloigner de l’esprit sémitique, et à poursuivre des délicatesses inconnues aux âpres natures de la vieille Alliance » in De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, cité par Spire, p. 168 ?
Et en effet, comment ne pas mépriser les Juifs quand tous nos maîtres nous l’enseignent, quand « Martin Luther reprochait aux Juifs d’être demeurés ‘enfants de la terre’ et de n’être point devenus des ‘fils de Dieu’ » (voir Lessing, La haine de soi, p. 104). Ce reproche à l’adresse « d’enfants de la terre » que toutes les terres ont rejetés et bannis, aussi inique soit-il, Weininger l’adoptera.

Haine des siens, haine des pères

Devant la condamnation du judaïsme et du devenir juif, Weininger s’étant approprié une culture qui avait jusqu’alors été refusée aux siens, adopte le point de vue de l’adversaire et regrette que cette entrée au monde ait été si tardive, que ses « grands-pères » se soient obstinés à « vivre séparés des peuples » (p. 169) et même qu’ils aient refusé le baptême – ce « passeport pour entrer dans les nations » -auquel un Heine, un Mendelssohn Félix ou un Disraeli s’étaient soumis.
La haine des siens qu’éprouve le jeune Otto Weininger est accrue d’une haine envers un père bêtement juif, attisée par le fossé qu’il imagine entre les familles chrétiennes, aryennes – ou tout au moins de son fantasme de famille chrétienne – et la famille juive, modèle façonné par sa propre expérience. Ainsi, « dans les races indo-européennes, il n’y a jamais complète harmonie entre père et fils » alors que chez les Juifs, la famille – principe féminin chez Weininger – « joue un rôle poussé à ses dernières limites », p. 183.
Quand Weininger réalise son vœu de conversion au protestantisme, il rencontre un père impuissant devant la transgression de son fils, un « brave homme » (p. 191) qui peut au mieux délayer les choix de son fils, un père incomparable à ce type aryen fantasmé, un de ces pères tels qu’on en trouve dans les romans de P. Roth ou B. Malamud, un père lâchement « admiratif » devant son fils ingrat, un père dépassé, surpassé par son fils en intelligence et en intégration. 
Spire ajoute, dans un tableau (quasi apologétique !) de l’éducation juive : « Ces parents juifs, le secret de la force juive, parce qu’ils ne pensent jamais à eux-mêmes […] pour donner à leur fils éducation et instruction. », p. 163. Cette remarque est-elle, pour Spire, un moyen subreptice de re-judaïser sa propre éducation, de retrouver dans ce qu’il a reçu de ses parents, une trace d’éthique juive ?
Weininger écrit alors que le judaïsme « n’est pas une nation, une race, une foi, un individu, un groupe mais une idée » qui, aujourd’hui « se trouve le plus souvent chez les Juifs » (Sexe et Caractère, cité par Spire p. 180), comme par timidité envers sa propre thèse, par un besoin impérieux de théorisation.
« De là, résume Spire, tous les défauts » (p. 180) dénoncés par Weininger et par les intellectuels antisémites de son temps. Ainsi, le Juif ignore l’honneur, mais pèche … par un sens de l’honneur excessif quand il refuse d’abandonner sa foi ; il est conservateur, particulariste, immobile et … ferment de décomposition ; assimilé et dissimulé ; engoncé dans le matérialisme et versé dans l’abstraction ; communiste et capitaliste ; « sans goût pour la propriété immobilière » et « rongé par les soucis de la terre » (Sexe et Caractère, cité par Spire p. 184)… Autant de reproches dont Spire n’a pas de peine à percer au jour le caractère évidemment contradictoire.
« Notre époque n’est pas seulement la plus juive, mais la plus féminine […] un temps d’anarchie superficielle qui a perdu le sens de la Justice ; un temps de capitalisme et de marxisme», (Sexe et Caractère, cité par Spire p. 184). 
Spire saisit alors l’occasion d’exposer la contradiction au cœur de l’antisémitisme qui anime un autre maître, bien français, de sa génération : Maurice Barrès : « Cette vie au ras de sol ne lui paraît abjecte que lorsque c’est nous qui acceptons de la subir. Elle lui paraîtrait sage si Pallas-Athéna la proposait et il la trouve presque héroïque, le jour où, se sentant comme nos rabbins, responsable de la conservation d’un peuple, il se plaît à recommander aux Alsaciens de ‘demeurer français sous l’uniforme germain au service de l’Allemagne’ », p. 307.
Une telle haine anti-juive ne peut manquer d’engendrer un accablement permanent ; et Spire comprend que cette haine puisse être intériorisée en haine de soi.
« Il fallait rester dans notre petit coin jusqu’à ce qu’on veuille venir nous chercher » se dit le jeune Weininger sous la plume de Spire, sans « l’exubérance » toute juive de ceux parvenus trop tôt, qui démasquent l’aliénation de leur « correligionnaires », p.165. 
« L’enfant, sans cesse accusé de fautes contradictoires ne se demande plus si les accusateurs sont injustes ou stupides. Mais quelle est donc ma faute ? […] Et il se hait lui-même », p. 165. Voici comment Spire comprend le processus qui, par l’enseignement du mépris, conduit à la honte et au dégoût de soi.

Retour à la religion ?

Spire explore alors comment ce manque de confiance en soi et en la culture juive est né dans la génération émancipée qui a précédé Weininger. 
« Mais ces austères mœurs familiales, dont tous les gestes sont suspendus à la loi […] s’effritent jour après jour. Les pères respectent un peu, mais n’osent plus conseiller à leurs fils d’y obéir encore. », p. 163.
La foi n’y est plus, la possibilité d’émancipation est enfin là ; alors on perpétue la tradition de ses pères par fidélité, mais on ne peut mettre d’encombres à ses fils s’il n’y a plus de barrière externe à leur émancipation. Il faut les éduquer, les placer « bien au-dessus des autres » (p. 163) et à l’âge d’homme, ils se souviendront qu’ils sont juifs et ne trahiront point. 
En attendant, surtout ne pas les entraver par un « jargon, une gesticulation orientale », p. 163 ! M.-R. Hayoun rapporte une anecdote qui confirme cette sociologie de la bourgeoisie assimilée, esquissée par Spire : « Il était de bon ton, vers 1920, d’offrir une édition des œuvres complètes de Schiller [aux bar-mitzvas] pour nourrir la jeune génération d’idées humanistes et généreuses en l’ancrant toujours un peu plus dans la ‘culture’ » (Lessing, p. 9, Préface de M.-R. Hayoun).
Avant l’émancipation, « dans la petite cité fermée de chaînes où les rires du dehors ne pénétraient pas, on obéissait joyeusement aux habitudes séculaires », p. 163. Maintenant que nous sommes citoyens, les rires sont toujours là, mais cette fois, ils nous atteignent. Pour s’en protéger, semble penser Spire à contrecœur, il faut mettre un terme à ces rites tenus pour ridicules. Mais est-ce réellement du fait des rires chrétiens que Spire ne fut guère pratiquant ? Ou bien parce que, tout juif qu’il fût, il réclamait lui aussi le droit au désenchantement, à la sécularisation ; il aspirait à se soustraire à la férule des rabbins comme ses camarades non-juifs à celle des curés. C’est instruit par la liberté, et non honteusement contraint par les rires moqueurs, que Spire a cessé d’être religieux.
« Si encore l’enfant juif croyait qu’il souffre pour une cause juste. Si des hommes orgueilleux, fanatiques, lui avaient dit : tu recevras des coups, rends-les si c’est possible », p. 166.

Ta vengeance, aurait voulu conseiller Spire au jeune Weininger avant qu’il n’atteigne le point fatal, sera « d’accepter l’injustice en pensant ‘je suis l’élu’ et tu ne sentiras pas les coups des idolâtres ; et leurs injures, tes oreilles ne les entendront pas ». Par ces conseils prodigués trop tardivement, Spire suggère que la fierté ne fait pas – ou ne fait plus – partie des vertus juives, que le pacte de dupes qu’est l’Émancipation a dissipé la résilience juive, la proverbiale nuque raide.

« Mais la foi des parents n’est pas vive », p. 166 ; or, elle était la seule force efficace contre l’effacement du nom juif, laisse entendre Spire. Contre les conversions, jadis, la foi faisait préférer la fidélité à la Torah aux Juifs mêmes. Cette intransigeante dévotion (qu’on désigne par le terme hébraïque de Kidouche Hachem/la sanctification du Nom) a sauvé plus d’une fois et le judaïsme et les Juifs. 

« Mais la foi des parents n’est pas vive » et, avec Spire, on ne voit guère ce qui pourrait la raviver ; ni même s’il faut la raviver. Spire est désenchanté mais nostalgique :  il « sourit » aux histoires juives même s’il note avec lucidité que les prières en hébreu de ses pères, « ils ne les comprennent même plus », et que ces pères eux-mêmes, désenchantés par l’émancipation (ou grâce à elle ?), « hésitent à transmettre à leurs fils une croyance », qui « ne sera pour eux qu’une gêne incessante et une chance de mise au ban ». Tout au plus transmettent-ils « une forte morale et peu de religion ». 
Mais regrettent-il réellement l’oubli de la foi ? Même Weininger le constate avec lucidité : le retour à la foi est impossible parce que le judaïsme accorderait très peu d’importance à la foi : « [Le Juif] ne croit en rien, il n’a pas foi en sa propre foi, doute de son propre scepticisme, il n’accepte aucun système et ne prend rien au sérieux. » in Sexe et Caractère, cité par Le Rider, p. 195.
Quand Spire, pourtant plus indulgent, considère les Juifs observants, ils lui inspirent de la pitié (« les plus singulières pratiques », p. 167) ; c’est pis encore quand il porte son regard sur les Juifs réformés, gardiens d’une foi sans loi, dont la superbe moderniste, dédaigneuse de « la grandeur d’Orient », inspire à Spire le mépris dû au parvenu oublieux de ses origines. Et, se glissant dans l’esprit torturé de Weininger, Spire ajoute que les libéraux ont fait du judaïsme une « fade religion de femmes ».

« Mais la foi des parents n’est pas vive. » : l’impasse de l’assimilation

Dans sa recherche sur la judéité de Proust et de ses lecteurs, Antoine Compagnon cite le proustien Robert Dreyfus, Juif assimilé tout comme Spire, qui se défend des accusations de « désertion » adressées par les institutions consistoriales – nous ne sommes pas loin de l’accusation de haine de soi – : « les nombreux Juifs ‘assimilés’ de l’époque acceptaient fièrement un lourd héritage d’opprobre et de résistance ; ils ne furent nullement des ‘déserteurs’ honteux de leur naissance, impatients de se dérober. » (À propos de Marcel Proust et de ses personnages juifs, La revue juive de Genève, n°49, 1937).
Y a-t-il ainsi besoin de foi pour prévenir la honte d’être juif ? ou bien Spire rapporte-t-il à une faute de ses propres parents le germe de cette honte, qu’il croit ressentir comme Weininger ?

Otto Weininger est ainsi davantage une étude sur l’assimilation que sur Weininger lui-même.
Spire montre en quoi l’assimilation est une chimère, née d’un pacte insincère, qu’elle sera toujours refusée et que le Juif restera toujours juif aux yeux de l’autre.
« Un jour, la loi du pays déclara que nous étions citoyens comme tout le monde. Nous avons cru à la sincérité du pacte », p. 164.
Bien sûr, il y a de l’amertume quand tous les efforts d’intégration ne nous font pas des semblables de nos semblables, que nous restons à leurs yeux une souche différente , … des Juifs. Mais si ce vœu de conversion avait abouti et s’était accompli ? Les Juifs étaient-ils seulement sincères en acceptant le pacte national qui aurait fait d’eux simples citoyens français et aurait dissout leur appartenance à la « nation juive » ? 
Un intellectuel juif dé-judaïsé comme Spire, souhaitait-il voir le judaïsme réduit à une confession privée, lui qui ne croit nullement en Dieu et ne pratique guère les rites en privé, lui qui veut précisément ré-investir le nationalisme juif en professant le sionisme. 
Admettons, pour le besoin du portrait de Weininger, que Weininger (et Spire) croyaient en ce pacte, qu’ils étaient prêts à troquer leur judéité contre une pleine citoyenneté.
Qu’arriva-t-il à celui qui, après 1791 en France, après 1867 à Vienne, « apprend dans les mêmes écoles, paie les mêmes impôts et de l’or et du sang », p. 164 ? Une, deux, trois générations après, on les « traite en étrangers ». Le fils Weininger, né en 1880, intériorise cette aliénation, se dit qu’il judaïse trop, entend son père lui dire « ne fais pas cela, c’est juif » et par là « donne[r] raison aux rebuffades de nos camarades » chrétiens. 
« Vraiment, le peuple juif est un peuple de dupes » (p. 169) et le pacte était réellement insincère. Pour jouir pleinement de ses droits de citoyens, pour communier avec Nation dont nous étions faits – enfin – citoyens, il fallait « communier », au sens chrétien du terme, et se convertir pour ne pas être « exclu du chant sacré, [ne pas être] un étranger au milieu des siens », p. 170.
 « Plutôt adresser mille prières sacrilèges [à l’Église] que de rester une autre fois tout seul, la bouche fermée, au milieu des cœurs débordants » devait se dire Weininger.
Spire se montre ainsi lucide sur la chimère que peut être l’assimilation, et a fortiori le baptême, quand, malgré les lois libérales, la société résiste à une complète intégration de ceux qui demeurent finalement des corps étrangers.
Mais sa lucidité s’arrête à mi-parcours. Il semble condamner le choix de l’assimilation au seul motif qu’il est inefficace, que l’aliénation persiste et qu’elle persiste douloureusement. Que dirait-il, cependant, si l’assimilation réussissait, si le milieu d’accueil acceptait réellement une totale assimilation ? Comment justifierait-il alors chez le Juif le désir de rester juif, de manifester ce désir quand il célèbre dans le même temps le miracle universaliste qu’ont été l’Émancipation puis la République ?
Le pacte de l’émancipation était effectivement vicié, mais pas pour les raisons qu’envisagent Spire – une assimilation toujours plus exigeante, toujours reculée, in fine refusée – mais précisément parce que, si elle est sincère, exige une condition inique : la disparition d’une nation. 

Du l’universel kantien à l’antisémitisme via l’antiféminisme

Klimt/Die feindlichen GewaltenLes forces ennemies/Détail de la Frise Beethoven/1902/ Exposé au Secessionsgebaüde-Palais de la Sécession à Vienne/ »L’idée de l’accouplement est la seule conception qui ait une valeur positive pour la femme. Elle est le porteur de la pensée de la continuité de l’espèce. Le bien suprême est pour elle l’acte de chair. Elle cherche à le réaliser toujours et partout« .

Pour comprendre comme le désir d’universel dégénère chez Weininger en haine du Juif et de la femme, Spire essaie de démêler le kantisme de Weininger, philosophie morale dont Péguy stigmatisant son formalisme vide, disait, dans une formule restée fameuse, qu’elle avait les mains propres mais qu’elle n’avait pas de mains. 
Il cite pour cela longuement Sexe et Caractère ; il évoque le rationalisme qui conduit son auteur à l’affirmation de l’absolue liberté individuelle contre la communauté.
Weininger refuse ainsi toute altérité, ne connaît aucune strate à l’humanité : il y a l’individu et l’humanité toute entière – et incidemment tous ceux qui ne peuvent participer à cette humanité. « L’individualisme absolu est un universalisme absolu. », Sexe et Caractère, cité par Manuel Durand-Barthez.
Le multiple, la communauté, l’altérité sont des facteurs de déchéance, ils empêchent et l’individu et l’universel, d’où le violent antisémitisme de Weininger.
« La caractéristique du Juif, c’est que comme la femme, il n’a pas de moi, pas d’individualité. Il ne participe pas comme l’Aryen à l’illimité, à l’inconditionné. », p. 180.
Si l’humanité ne peut accéder au régime de l’illimité et de l’inconditionné, si elle ne peut s’épanouir sans strate entre les individus libres et éclairés, ce serait à cause des Juifs, s’évertuant à rester juifs, s’obstinant à ne pas agir en hommes inconditionnés, incapables qu’ils seraient d’autonomie parce qu’empêtrés dans les questions de transmission et d’identité, de transgression et de fidélité, trop fiers de leur altérité. Ils sont une dissonance criminelle contre l’unité humaine.
Chez Weininger, l’attachement au nom juif, au « principe juif », donc le désir d’altérité, est en sus une preuve de médiocrité qui exclut de l’humanité mâle libre et éclairée. « Ô admirable bonheur de l’homme à qui il est donné d’avoir ce qu’il choisit, d’être cela même qu’il veut être. », p. 173.
Pour parvenir à une faculté et une liberté si pures pour l’homme, il faut à Weininger procéder à rebours : est homme celui qui est doué de liberté, sans entrave, sans tradition. Tellement assuré de son universalisme illimité, imbu de son kantisme, Weininger décrétera qui est doué d’individualité et de liberté et qui ne l’est pas.
Et, si « la philosophie des Lumières postulait l’égalité des individus mais reculait devant l’application de son principe aux rapports entre les sexes » (Le Rider, p. 121), Weininger s’attaque de front à ce qu’il considère comme un impensé pour en assumer les limitations, pour définir qui est doué de liberté et d’éthique et exclure de l’humanité qui ne l’est pas, plutôt que de définir et promouvoir la liberté et l’éthique.
« La notion d’être humain paraît vidée de son sens, ou plutôt, l’homme se la réserve exclusivement. » note justement Le Rider (p. 125). « Il construit donc des types, sortes d’idées platoniciennes, le principe mâle et le principe femelle » (p. 175), résume également Spire, avec un certaine ironie anti-idéaliste. 
« L’homme est l’homme kantien, qui possède une intelligence infinie, intemporelle, inconditionnée, capable de pensée conceptuelle et claire, une volonté autonome », tandis que la « Femme » est « impulsions, sensations indistinctes », elle est « soumise », dominée par « l’idée sexuelle », p. 176.
Comment Weininger a-t-il pu aboutir à une pensée si éthérée et détachée de la réalité ? Il fallait à cet idéaliste paroxystique, suggère Spire, la solitude la plus absolue, une solitude contrainte, l’effacement des racines, la négation de la chair, pour croire – ou plutôt escompter pathétiquement – qu’il existe un principe mâle et qu’il suffirait de s’en réclamer pour enfin devenir un homme libre – ce que la condition juive lui avait toujours refusé. 
Cette rancœur tenace tient encore d’une méconnaissance de la femme et du désir, d’une profonde misère sexuelle : « Ils n’étaient pas tous chastes », à l’exception, imagine Spire, de son personnage : « Cela humiliait Weininger que lui, un homme dont la vie est esprit fût forcé d’abandonner ses livres, d’interrompre les mouvements de cette pensée qui est son devoir et son orgueil, pour suivre des ordres si bas, des instincts si sauvages qui nous interdisent tout travail jusqu’à ce que nous leur ayons obéi », p. 161.
Spire restitue ainsi, sur un mode psychologisant, la rhétorique, propre à Weininger, de la honte, du déhonneur, de l’humiliation. Non seulement la reproduction du nom juif ne l’intéresse pas, mais il méprisera toute reproduction – principe femelle –, dans une attitude suicidaire pour l’humanité, qu’il cristallisera dans son propre suicide à l’âge de vingt-trois ans.
Pourtant, les principes mâle et femelle ne sont pas, dans la pensée de l’auteur de Sexe et Caractère, l’homme et la femme. La femme peut ainsi se libérer de son principe femelle, mais alors, elle « cesse d’être femme », p. 178. Un tel raisonnement appliqué au Juif – ce que fait Weininger dans le chapitre XIII de Sexe et Caractère – fait détester le principe juif, méprisable, mais non le Juif à titre personnel, qui peut s’en libérer en cessant d’être juif – un tel raisonnement est d’une pureté logique impeccable mais voué à demeurer inopérant.

Klimt/Die feindlichen GewaltenLes forces ennemies/Détail de la Frise Beethoven/1902/ Exposé au Secessionsgebaüde-Palais de la Sécession à Vienne/ »L’idée de l’accouplement est la seule conception qui ait une valeur positive pour la femme. Elle est le porteur de la pensée de la continuité de l’espèce. Le bien suprême est pour elle l’acte de chair. Elle cherche à le réaliser toujours et partout. Et quand elle est devenue trop vieille pour prétendre elle-même à un pareil bonheur, elle n’a qu’un souci : aider les femmes plus jeunes à suivre leur instinct« .


La femme, prise dans le principe femelle, est méprisable, et nous, êtres humains libres et doués de morale, « aurions le droit de la battre, car elle souhaite d’être battue » si nous ne devions obéir, et nous seuls, à une éthique supérieure – car on ne saurait requérir de moralité chez une femme – (Sexe et Caractère cité par Spire p. 178). On trouvera difficilement trouver de pensée plus radicalement, plus fanatiquement misogyne…
« S’il la dégrade, il se dégrade lui-même » et ne dégrade que lui-même, résume Spire. « Les droits de la femme sont les devoirs de l’homme » ajoutera un autre Viennois, Karl Kraus, en cela parfait émule de Weininger (cité par Le Rider, p. 146). De là, s’opère aisément le glissement vers la haine anti-juive.
Et en effet, « ayant réussi à chasser de l’humanité kantienne plus de la moitié du genre humain, Weininger se demande si certaines races ne sont pas si peu masculines qu’on doive les regarder comme appartenant à ces formes intermédiaires plus proches de la femme que de l’homme », p. 179.
Spire note ironiquement que Weininger s’est converti à une « religion de faibles », quand le principe mâle et la vertu virile lui sont devenus des obsessions. Cette conversion le torture, il essaie vainement de la justifier, se raccroche au fait que Jésus lui-même se serait arraché du peuple juif et a extirpé « le Juif de lui-même », jusqu’à faire du « reste des Hébreux un peuple sans avenir », p. 189. 
On pourrait ajouter que, pour Weininger, le christianisme est une religion de l’illimité, de l’humanité universelle, contre le particularisme juif qui y faisait obstacle. Elle est, pour lui,  la religion du libre-arbitre, de l’impératif catégorique kantien, contre une Loi juive jugée infantilisante, castratrice. C’est, de toute évidence, une lecture plus que superficielle et injuste du libre-arbitre dans le judaïsme, mais Weininger n’est pas à une affirmation péremptoire près.

L’échec de Weininger

Spire met le mot juste sur ce qu’est Sexe et Caractère : le « procès-verbal de sa régénération » (p. 190), la libération – par la négation, par l’éradication – de sa condition juive. Et Spire d’ajouter que cela ne lui apporte nullement, au bout du compte, la délivrance escomptée : Weininger est toujours tourmenté, jamais « fixé ». Plus que jamais isolé : il a « creusé un gouffre » qui le sépare des Juifs ; et les Chrétiens le voient toujours comme une sorte de marrane, comme « l’étudiant juif à qui l’on fait des compliments sur sa précoce intelligence, qu’on invite, en garçon, à déjeuner à la brasserie mais à qui l’on n’ouvre pas sa porte, l’intimité d’un intérieur chrétien », p. 195. 
Le converti qu’il est, comme l’enfant juif qu’il était dans la cour d’école, ne peut alors fréquenter que des convertis comme lui, dans « un nouveau ghetto où ils sont rejetés, […] pire que l’ancien, [parce qu’on y] pouvait rêver que les vieilles murailles s’écrouleraient un jour. », p.198 .
Pour le jeune homme, ce compagnonnage de convertis est odieux, et sa conversion est un échec supplémentaire, « lui qui s’est fait chrétien, comme ces Juifs de banque pour des motifs sordides. », p. 195.
On doute d’ailleurs ici, qui de Spire ou de Weininger, trouve ces motifs sordides. Celui qui observe ce qu’il juge comme des trahisons à l’héritage juif échouer pathétiquement dans ses buts ? ou celui qui identifie le « principe juif » au matérialisme, au business, à la médiocrité ?
« Alors, Otto Weininger, âgé de 23 ans, d’un coup de pistolet arrête le battement de ce cœur juif que le monde chrétien lui avait enseigné de haïr », p. 197.
Spire conclut sur cette note tragique son portrait. Le héros de Zangwill dans la nouvelle Chad Gadya !, se donne la mort, désespéré par son incapacité à rester fidèle à la religion de ses pères, incapable de concilier son judaïsme et l’Émancipation, voulant sauver et l’un et l’autre ; c’est pour un motif opposé que Weininger choisit le suicide : il a rejeté les siens, écrit un traité complet, le plus antisémite qui soit…
Et rien de tout cela n’aura suffi à le rendre libre.


Bibliographie

  • Antoine Compagnon, Proust sioniste (titre provisoire).
    Publiée sur le site du Collège de France, cette recherche menée par un lecteur assidude Proust se présente sous forme de « work in progress », de feuilleton littéraire. Elle part d’une question : quelle fut la réception de l’oeuvre de Marcel Proust par la communauté juive française, les Israëlites français, au cours des années 1920? Cette enquête savante ponctuelle et limitée, d’apparence traditionnelle, semble ouvrir un certain nombre de questions et de réflexions (sur la judéité proustienne, sur l’image du Juif et sur sa construction littéraire, sur la lecture ou relecture contemporaines) qui excèdent le domaine de l’histoire littéraire érudite, au sens étroit du terme.  
  • Manuel Durand-Barthez, Être autrichien : La problématique de la faute chez les écrivains autrichiens du début du siècle, Thèse de doctorat, 2013, Chapitre Otto Weininger : Une histoire juive, pp. 191-224.
  • Jacques Le Rider, Le cas Otto Weininger : Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme, Paris, PUF, 1982, Collection Perspectives critiques.
    Présentation de l’ouvrage par l’éditeur : « Otto Weininger (1880-1903) s’est donné la mort quelques mois après la parution de Sexe & Caractère, une somme d’antiféminisme, d’antisémitisme, de psychologie et de métaphysique. Ce livre, défendu avec enthousiasme par Karl Kraus et August Strindberg, fut un best-seller jusqu’aux années 1930 et servit de référence morale à toute une génération.
    Hermann Broch et Georg Trakl, Arnold Schönberg, Alban Berg et Adolf Loos, sans oublier Ludwig Wittgenstein, ont considéré Otto Weininger comme l’un de leurs inspirateurs. Une autre rencontre eut des conséquences inattendues : celle de Sigmund Freud et d’Otto Weininger…
    Ni apologie ni procès, cette étude analyse l’ambivalence d’une pensée dans laquelle se reconnut tout le « début de siècle » viennois. Weininger est à la fois néo-kantien et néo-romantique. Il se nourrit de Schopenhauer, de Nietzsche et de Wagner, pour approfondir quelques contradictions suicidaires : il défend la cause des femmes en mettant La Femme plus bas que terre, il est juif et antisémite. Ce qui ne l’empêche pas de se présenter aussi comme un savant rigoureux, qui prend position dans les discussions contemporaines sur la biologie et sur la psychologie. On ne peut ignorer Otto Weininger si l’on s’intéresse à la genèse de cette modernité viennoise qui a marqué tout notre siècle ».

    – « Misères de la virilité à la belle époque. Autour d’Otto Weininger », Le Genre humain, 1984/1 (N° 10), p. 117-137.
  • Theodor Lessing, La haine de soi : le refus d’être juif, Traduit de l’allemand par M.-R. Hayoun, Paris, Pocket, 2011, Collection Agora.
    Présentation par l’éditeur :  » (…) Pour Theodor Lessing, la psychologie des Juifs n’est qu’un exemple particulièrement éclairant de la psychologie d’une minorité, quelle qu’elle soit, qui souffre en vivant sous le regard soupçonneux et constamment vigilant de sa conscience critique, détruisant ainsi toute spontanéité au profit d’une société dont elle est exclue et qu’elle perçoit comme supérieure (…) ».
  • André Spire, Quelques juifs et demi-juifs, 2 tomes, Paris, Bernard Grasset, 1928.
    Dans l’avant-propos, A. Spire écrit : « Dans le présent ouvrage sont réunies quelques-unes des études que, depuis plus de vingt ans, j’ai consacrées à la Question Juive.« 
    Le tome 1 contient des études sur Israël Zangwill, Otto Weininger, James Darmesteter ; le tome 2, sur Armand Lunel, Otokar Fischer, Marcel Proust, Gabriel Marcel, Henri Franck et Maurice Barrès.

Otto Weininger (1913) 

de André Spire 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
Les notes (qui figurent dans le tome 2 de Quelques juifs et demi-Juifs, p. 213-228) ne sont pas reproduites.


Je voudrais que l’on commençât par s’estimer soi-même ; tout le reste découle de là.
NIETZSCHE

I

En 1901, à Vienne, quelques jeunes gens se réunissent une fois par semaine. Ils lisent. Ils causent. C’est un cercle d’études. Les réunions se tiennent dans un atelier prêté par un ami. On prie le plus compétent de diriger la lecture. Et sur certains passages on discute des heures durant. Le cercle n’est pas fermé. On a le droit d’amener des camarades pour éclairer la discussion.
Un soir l’invité est Otto Weininger, déjà célèbre parmi les étudiants en philosophie. Il connaît les principales langues de l’Europe. Il est au courant de tout ce qui s’écrit dans le domaine de la psychologie et de la théorie de la connaissance, et même il a pris part, l’an dernier, à Paris, aux travaux d’un congrès de psychologie. Sa présence sera utile, car il est un disciple décidé du grand philosophe allemand Avenarius dont les membres du cercle étudient ensemble cette année la Critique de l’Expérience pure. Mais Weininger pendant toute la soirée reste presque constamment silencieux. Une ou deux fois il cite un fait, donne son avis. La soirée se termine. On sort.
Tandis que dans la rue, comme il arrive entre jeunes gens excités, la discussion se prolonge sans fin, Weininger s’éloigne avec un membre du cercle, le Dr Emil Lucka, et fait route avec lui. Weininger est plus jeune de plusieurs années que son compagnon. Mais, loin des autres, avec un seul, il se confie davantage. Ils parlent de leurs idées, de leurs travaux. Tous deux aiment les mêmes études. Sur beaucoup de questions leur pensée s’accorde. Tous deux s’effrayent de l’influence que la société moderne laisse prendre aux femmes, et méprisent la philosophie de « fiancés et de sages-femmes » que répandent Ellen Key et ses pareilles. C’est une amitié qui naît.
Lucka, émerveillé de cette mémoire immense, de cette infatigable puissance de travail, de la maturité de cet enfant de vingt-et-un ans ne peut plus se passer de revoir Weininger qu’il reconnaît son maître. Ils se rencontrent sans cesse, passent ensemble les nuits, soit seuls, soit avec quelques amis de choix. Weininger leur résume ses travaux, développe ses projets. Il venait de terminer une dissertation pour le doctorat sur la Question Sexuelle.

Ils n’étaient pas tous chastes. La science connaît les désirs de l’homme. Elle recommande la prudence. Mais elle, qui regarde les jeux de la Nature avec bienveillance, n’ose pas conseiller aux adolescents de refuser les lèvres qui sourient vers leurs frais visages, de refermer, sans s’y être endormis, ces bras ouverts qui s’offrent pour détendre les jeunes corps en bataille contre l’homme naissant, ces pauvres bras trop nus où ils s’éveillent calmés, mais le cœur plein de colère et de dégoût.
Cela humiliait Weininger que lui, un homme, dont la vie est esprit, fût forcé d’abandonner ses livres, d’interrompre les mouvements de cette pensée qui est son devoir et son orgueil, pour suivre des ordres si bas, des instincts si sauvages qui nous interdisent tout travail jusqu’à ce que nous leur ayons obéi. Il en voulait à cette femme à qui l’homme est obligé de sourire, de mentir, de se soumettre jusqu’à ce qu’il ait obtenu d’elle ce que son corps exige qu’il aille lui demander. Il aurait souhaité qu’on chassât des bibliothèques ces petites filles qui, si elles venaient là vraiment pour lire et pour méditer, s’ingénieraient à tenir secret ce sexe qu’elles étalent sous leurs parures et dans leurs parfums pour affoler les sens que nous essayons de tenir en repos. Il maudissait la femme qui trouble le travail de l’homme.
C’était un garçon haut et maigre, à la face mobile. Mais tout à coup ses yeux étincelants se barraient et son visage prenait une expression fermée. 
Il n’avait pas cependant de graves soucis matériels. Il n’était pas ce qu’on appelle un étudiant pauvre. Son père, ouvrier d’art, gagnait bien sa vie et l’aidait. Il venait quand il voulait prendre ses repas en famille. Il gagnait quelque argent en donnant des leçons. Des soucis intellectuels, pas davantage. Sa thèse avançait. Il n’avait aucune inquiétude sur la méthode qu’il avait acceptée. Solidement installé dans l’empirisme de ses maîtres il se tenait résolument à l’écart de toute métaphysique, considérant les esprits préoccupés de l’énigme du monde comme de beaux cas à faire étudier par les psychologues ou les aliénistes, et l’angoisse de Dieu comme un vertige de puberté.

Mais Otto Weininger était Juif.

Mettez au collège un enfant de dix ans, ardent, joyeux. Ses camarades l’accueillent, jouent avec lui. Mais un jour l’un d’eux questionne :
– Pourquoi ne t’ai-je pas vu dimanche à l’Église ?
Je ne vais pas à l’Église.
– Et pourquoi ?
Il répond. Alors les jeux s’arrêtent, et l’enfant est tout seul. Il ne comprend d’abord. Ses parents lui expliquent. Et il n’a plus de camarades que quelques petits Juifs comme lui.
Et si ces petits camarades ne lui plaisent. S’ils n’ont ni mêmes goûts, ni mêmes manières. S’ils sont plus riches que lui, et sans le vouloir l’ont humilié ? Faudra-t-il qu’il reste avec eux, loin de ceux vers qui, le premier jour, son cœur s’était si gentiment élancé ?
Alors il reste à l’écart. Seul. Son cœur s’est fermé, et sa seule joie est pour l’étude. Il se bourrera l’esprit, puisqu’il ne peut aimer. Et puisqu’il ne peut être aimé, il étonnera au moins. Et il est toujours en avant, bien en avant des autres, et il devient celui qui inquiète les maîtres, que les camarades envient et détestent.
Lui aussi les déteste. Il ne croit plus qu’en ses parents, ses vrais amis, ses vrais maîtres. Ces parents juifs, le secret de la force juive, parce qu’ils ne pensent jamais à eux-mêmes, se privent de tout plaisir, du nécessaire même, pour donner à leur fils éducation et instruction.
Mais ces austères mœurs familiales, dont tous les gestes sont suspendus à la Loi, et qui ont soulevé les masses juives croyantes si fort au-dessus de leur entourage musulman ou chrétien, s’effritent jour après jour. Les pères les respectent un peu, mais n’osent plus conseiller à leur fils d’y obéir encore.
Quand sur les promenades publiques s’étalait la pancarte : « les cochons et les Juifs n’entrent pas ici », que pouvaient nous faire les gorges chaudes étrangères sur nos longues barbes, nos boucles pendantes, nos lévites, notre jargon, et notre gesticulation orientale ? Rentrés chez soi, dans la petite cite fermée de chaînes où les rires du dehors ne pénétraient pas, on obéissait joyeusement aux habitudes séculaires.
Mais un jour la loi du pays déclara que nous étions citoyens comme tout le monde. Et nous avons cru à la sincérité du pacte. Respirer le même air dans les mêmes rues que les autres, être des égaux, apprendre dans les mêmes livres, aux mêmes écoles, voter, payer les mêmes impôts et de l’or et du sang, avoir droit au même costume, au même salut, être soigné par les mêmes mains, être enterrés dans la même terre, voilà notre orgueil, notre ivresse. Et lorsque les autres ne désarment pas, que mêmes les descendants de familles fixées sur le sol de notre pays bien des années après notre famille, nous traitent en étrangers, ce n’est pas eux que nous accusons de mauvaise foi ou de haine, mais nous-mêmes que nous interrogeons, nous demandant si nous avons assez fait pour ressembler, si nous nous sommes assez docilement conformés, s’il n’apparaît pas encore dans nos habits, dans nos regards quelques restes de ces habitudes antiques qui nous ont poussés hors du large courant de la vie commune. Et quand le père retrouvait chez son enfant un de ces mots, de ces gestes qu’il connaît bien, parce qu’ils sont ceux de ces grands-pères, il lui disait : ne fais pas cela, c’est juif.
Puisque ce qui est juif ne se fait pas, c’est que c’est le mal ; c’est que, ce que fait le non-juif c’est le bien. Ainsi, celui que nous aimons le plus donne raison aux rebuffades de nos camarades. Nous nous étions conduits comme de petits barbares envers nos maîtres, nos supérieurs : les petits civilisés Aryens. Il ne fallait pas tendre les bras, et offrir notre cœur. Cela c’est l’exubérance juive. Il fallait donc rester dans notre petit coin jusqu’à ce qu’on veuille nous y venir chercher. Pourquoi cette hâte juive ? ce désir trop pressé de bon accueil, d’acceptation ? Soyons modestes. Sachons attendre qu’on nous fasse signe, discrets et réservés. Et nous nous observons, surveillons tous nos gestes, retenons nos élans, contenons nos pensées. Alors on dit de nous que nous sommes en dessous, dissimulés, sournois. Nous nous sommes donc trompés encore. Cherchons mieux. Et toujours des échecs ; et nous nous questionnons : qu’ai-je fait aujourd’hui que ce gosse-là me regarde avec des yeux mauvais ? L’enfant juif sans cesse accusé de fautes contradictoires ne se demande plus si les accusateurs sont injustes ou stupides. Mais quelle est donc ma faute ?
Celui qui se sent laid, repoussé par les uns et raillé par les autres, dès qu’un passant le regarde, baisse les yeux et rougit. Ce ne sont pas les hommes qui ont tort de jeter vers son front ce regard sans pitié, c’est lui-même de ne pas être un plaisir pour les yeux des hommes. Et il maudit ceux qui lui ont donné le jour. Et il se hait lui-même.
Si encore l’enfant juif croyait qu’il souffre pour une cause juste. Si des hommes orgueilleux, fanatiques lui avaient dit : tu recevras des coups, rends-les si c’est possible. Mais tu es un contre cent. La vengeance ne sera pas toujours ta joie. Ce sera d’accepter l’injustice en pensant : « Je suis l’élu de Dieu ; eux adorent l’Idole ». Et tu ne sentiras pas les coups des idolâtres ; et leurs injures tes oreilles ne les entendront pas.
Mais la foi des parents n’est pas vive. Obligés de gagner leur vie, ont-ils pu cesser tout travail lors des grandes fêtes juives qui se célèbrent en d’autres temps que les fêtes chrétiennes ; et chômer le sabbat, du vendredi la chute du jour au samedi à l’apparition de la première étoile. Peu à peu ils ont perdu l’habitude du culte, et ils hésitent à transmettre à leur fils une croyance, qui au lieu de le porter doucement dans la vie, ne sera pour lui que gêne incessante et chance de mise au ban. Un peu d’histoire juive dont on sourit, quelques prières en hébreu qu’on ne comprend plus, quelques repas de communion symbolique la veille du Nouvel An ou la veille de Pâque. Une forte morale et peu de religion. Et chez les voisins orthodoxes les plus singulières pratiques : des rabbins en robe noire, coiffés d’un haut bonnet en martre zibeline d’où tombent sur chaque joue des boucles de cheveux, et qui, lorsque l’Officiant promène dans le Temple la Loi parée de broderies, de plaques, et de clochettes, d’argent, se précipitent, s’inclinent, la baisent, et la touchent avec les franges bleues qui pendent de leur blanc châle de soie.
Chez les voisins libéraux qui se croient des hommes supérieurs parce que depuis deux ou trois générations ils ont renoncé à séparer le gras du maigre et qu’ils mangent du porc, mais qui n’ont pas l’âme assez forte pour se passer de prières, de réunions, de prêches et de chants, de ridicules petits rabbins modernistes, douillettement patronnés par des dames bien élevées et de bonne intention, rejetant des cérémonies tout ce qu’ils appellent le legs superstitieux du passé, transposent l’antique religion d’hommes en une fade religion de femmes, et arrachent des cérémonies cette grandeur qui vient de l’Orient, cette saveur âpre qui vient des siècles.
Et l’enfant étudie. Les gravures de ses livres d’histoire lui montrent les monuments, les temples de cette race grecque qui balbutiait lorsque la sienne avait déjà donné au monde ses plus beaux chants et le trésor de sa sagesse, et sa race n’a rien laissé que quelques tas de pierres, des inscriptions, et de pauvres tombeaux. Dans les musées où il regarde parmi la douce lumière des rouges anciens et des ors passés c’est le Christ qui porte l’auréole, et c’est Judas qui la tête basse reçoit les trente deniers. Sur le portail sculpté des cathédrales l’Église regarde dédaigneuse la Synagogue aux yeux bandés qui laisse pendre, vaincue, ses tables renversées.
Et nos maîtres, ceux que nous aimons lire, qui modèlent notre âme, nous donnent-ils du cœur, au moins, pour lutter contre notre malédiction ? Nous lisons Gœthe. Et Gœthe, nourri de Spinoza, Gœthe qui dans sa jeunesse, en culotte courte et bas de soie, vint apporter son aide au petit peuple de Francfort pour éteindre l’incendie de la ville des Juifs, Gœthe n’aimait pas les Juifs. Est-ce que Wagner a osé, comme Racine, écrire une tragédie juive ? Non il nous détestait, et il nous force d’aimer Tannhauser qui descend vers Rome, et Parsifal qui part à la recherche de la lance sacrée. Pour lui le mot de « juif » est synonyme de médiocrité et de bassesse. Dans la bouche de Victor Hugo, une injure. Et lorsque nous ouvrons les livres de celui qui a écrit la plus belle histoire de notre peuple nous l’entendons qui nous condamne : « Le progrès, nous crie-t-il, consistera dans tous les ordres à s’éloigner de plus en plus de l’esprit sémitique, et à poursuivre des délicatesses inconnues aux âpres natures de la vieille Alliance. » 
Grands-pères têtus qui vous êtes obstinés à vivre séparés des peuples où le destin vous appelait à vivre et qui avez fermé à vos petits-fils les avenues du monde splendide qui s’ouvrait devant eux, devons-nous imiter votre héroïsme ou maudire votre stupidité ? Est-ce que nous aussi, par faux orgueil, nous allons marcher et entraîner nos fils dans les traces étroites de vos pas ? Est-ce que la perdrix se dégrade, qui se fait blanche pour ressembler à la neige où il faut qu’elle piète, ou le papillon qui éteint ses couleurs pour ressembler à la feuille où il doit déposer ses œufs ? Et ces Marranes d’Espagne qui ont préféré la noble vie espagnole la sordide vie du ghetto ? Et ces crypto-Juifs de Russie qui, au lieu de végéter, astreints à la résidence, peuvent, en acceptant l’orthodoxie, parcourir sans entraves la vaste Russie, et donner leur patrie ses diplomates, ses généraux et ses savants ? Est-ce que le fils du marchand de draps de Dusseldorf serait devenu Henri Heine si quelques gouttes d’une certaine eau salée n’avaient aspergé son front un jour qu’il rêvait de gloire ? Et Louis Boerne, et Rachel Levin, et Henriette de Lemos, et Mendelssohn-Bartholdy, et Rubinstein et tant d’autres ! Et Disraeli aurait-il pu parler au nom d’un grand peuple dans les congrès où se décidait le sort de l’Europe si son père sagement ne lui avait pas fait donner le baptême dans sa treizième année ?
Vraiment le peuple Juif est un peuple de dupes. On nous demande partout de prendre part aux bagarres. Et puis, quand l’affaire est finie, on voudrait bien que nous nous en allions. Et si nous restons là, maladroits que nous sommes, nous sentons bien que c’est pour d’autres et non pour nous-mêmes que nous nous sommes battus.
Dans le beau drame de Max Nordau, le Docteur Kohn, le soldat Moses, le soir de Sadowa, après avoir marché toute la journée sous le feu avec ses camarades, épuisé comme eux, son sang coulant par trois blessures, entendit tout à coup dans le calme de la nuit cent mille poitrines entonner le Choral de Luther. Ainsi à l’heure du triomphe il est exclu du chant sacré, un étranger au milieu des siens. Il ne peut croire à ce Dieu que tous remercient. Mais plutôt lui adresser mille prières sacrilèges que de rester une autre fois tout seul, la bouche fermée, au milieu de cœurs débordants. Il quitte son nom juif et demande le baptême.
Ce qui frappa le plus Emil Lucka, le soir où pour la première fois il rencontra Weininger, ce fut l’anxiété, l’expression douloureuse de son visage.

II

Une science satisfaite ne pouvait lui suffire. Il pouvait suivre longtemps des philosophes à qui les grands problèmes, loin d’être une angoisse dont on ne se délivre qu’en leur trouvant une réponse, semblent des chemin clos où, lorsqu’on est prudent, l’on évite d’entrer. Tout à coup Weininger sentit le monde que lui présentaient ses maîtres s’évanouir devant lui. Au lieu de choses, « des relations, des paquets de sensations, des rapports subjectifs. Rien d’objectif. Rien de réel ». L’expérience pure est une chimère. Il n’y a pas d’expérience qui reste tout à fait pure d’éléments qu’y glisse notre esprit. Pourquoi user notre vie à des efforts qui ne nous apprennent rien sur l’essentiel ?
Un sage ne se serait pas déçu si vite et aurait continué ses recherches avec un sourire sceptique, pour le plaisir. Mais Weininger aimait les idées qui torturent et non le train-train du laboratoire qui donne la paix à l’esprit. Encore, s’il avait eu l’espoir qu’un jour, par suite du perfectionnement de nos méthodes et de nos instruments, on pourrait déchirer le voile que notre destin nous oblige à jeter entre nous et les choses. Mais il a perdu cet espoir. Ces savants qui, à force d’étudier au microscope des détails infiniment minces, se sont rétréci l’âme, il faut les fuir. Parce qu’ils croyaient que l’homme a la même origine que les espèces animales, parce qu’on nous répétait que les lois qu’ils ont imaginées pour se rendre compte plus aisément de certains phénomènes étaient les lois immuables et éternelles du monde, nous avons toléré qu’ils soumettent l’âme de l’homme, comme celle des bêtes, aux ordres d’un mécanisme auquel il n’est pas même certain que la matière elle-même accepte d’obéir. Et parce que nous ne nous croyions plus libres, nous n’avons plus essayer d’être justes. À cause d’eux nous avons refusé d’entendre ces grandes voix, qui du fond du passé, nous criaient : fais le bien, fuis le mal. Si tu veux tu peux.
Pour nous consoler du grand vide qu’ils avaient creusé dans notre âme il y en avait qui nous disaient : patience, un jour, nous saurons tout ; oui, tout, le fond même des choses. Vous serez pareils à des Dieux. Et ce qu’ils nous ont apporté, est-ce donc une Nature que nous puissions saisir entre nos mains, et regarder dans les yeux face à face ? Non. Des images ; de pâles simulacres ; des symboles incertains, construits par leur esprit.
L’esprit, il n’y a que l’esprit. Notre esprit qui affirme et qui postule, qui attache moins d’importance à ce qui est qu’à ce qu’il veut qui soit, notre Raison capable de vrai, c’est-à-dire capable de rester d’accord avec les lois logiques qui sont celles de sa nature, notre raison créatrice de concepts, les seules réalités où l’homme puisse atteindre.
Alors comme l’artiste, qui après avoir longtemps, et en vain, essayé de reproduire les traits fidèles de la nature, s’apercevant soudain que c’est un dessein impossible, insensé, renonce fiévreusement à tout réalisme, le piétine, et ne s’attache plus désormais qu’à s’exprimer lui-même, Weininger ne connaît plus que ces valeurs inventées par l’homme, qui l’affirment extérieur et supérieur à la nature ; que l’homme, cet être unique, qui donne des lois aux choses et lui-même n’obéit qu’aux lois que s’est données sa volonté ; que l’Adam libre et responsable dont Pic de la Mirandole, faisant parler l’Être Suprême, a tracé ce magnifique portrait :
« Je ne t’ai donné, ô Adam, ni une demeure qui te soit fixe, ni un visage qui te soit propre, ni une fonction qui te soit particulière, afin que demeure, visage, et fonction que tu auras choisis pour toi-même, tu les acquières et les possèdes comme choix de ta volonté. Les autres êtres je les enfermerai dans les lois d’une nature limitée. Mais toi, qu’aucune règle n’enserre, tu te détermineras à toi-même ta nature par le moyen de ce libre arbitre à qui je te confie. Je t’ai posé centre du monde pour que de là, tu puisses mieux voir tout ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel ni immortel, pour qu’inventeur en quelque sorte, et sculpteur de toi-même, tu modèles ta propre statue dans la forme qu’il te plaît…
« Ô admirable bonheur de l’homme à qui il est donné d’avoir ce qu’il choisit, d’être cela même qu’il veut être. Les bêtes, en naissant, emportent de la matrice de la mère tout ce qu’elles pourront posséder jamais. Les « Suprêmes Esprits » sont, dès le commencement ou presque depuis le commencement, ce qu’ils seront dans les éternités. À l’homme naissant le Père fait don de semences et de germes pleins de toutes les possibilités. Ce que chacun en aura cultivé il le verra grandir en lui et lui porter des fruits. Si c’est le végétal, il sera plante, si c’est le sensuel il sera bête, si c’est le rationnel son être deviendra quelque chose de céleste et, si c’est l’intellectuel, enfin, il sera ange et fils de Dieu ».
Weininger désormais lit Platon, Plotin, saint Augustin et surtout Kant, non pas le Kant qui, dans la Critique de la Raison Pure, a déclaré la science possible et légitime, et audacieuse et irrationnelle la métaphysique, mais le Kant qui, pour sauver la liberté, a composé cette « sublime Critique de la Raison pratique, le plus beau livre qui ait jamais écrit ».
Surtout il travaille follement. Il faut faire de cette dissertation scientifique presque achevée une œuvre nouvelle, une œuvre de philosophe. Il faut aussi, se libérer de soi-même, de ses doutes, se couper tout retour aux méthodes qu’acceptait naguère son esprit sous l’influence des maîtres présomptueux. Il faut affirmer ses croyances, et, contre ces modernes qui veulent détruire ou transmuter toutes les valeurs, il faut se dresser et défendre avec violence toutes les valeurs.
Ses amis s’effrayent de voir combien la conquête de ses idées nouvelles le torture. Il lui aurait fallu un peu de répit, vivre sans penser quelques heures. Mais tout repos lui semble un manquement au devoir. Tout sentiment qui naît en lui, il l’analyse, le pèse, et se désespère s’il le juge médiocre ou mauvais. Il repense du point de vue kantien les antiques problèmes qui depuis l’origine du monde ont préoccupé les hommes. Son cerveau est un champ clos où se battent furieusement théories, disciplines, fois anciennes, fois nouvelles, toutes les objections, toutes les contradictions. Le travail auquel il devait se livrer pour prendre le contre-pied de ce qu’il avait écrit, pour nourrir sa pensée de lectures et d’informations nouvelles, était immense. Il lisait jour et nuit, confiant dans la sante de ce cerveau qui, malgré tous les efforts avait demandés depuis son enfance, ne connaissait pas la fatigue.

III

L’œuvre de Weininger porte la marque du débat d’où elle sort. Le philosophe n’a pu oublier tout à fait ses premières lectures. Pendant longtemps il avait dépouillé un nombre considérable de gros ouvrages de Sociologie, de Psychologie et de Biologie. Il utilise ses notes, et s’entoure de tout un appareil scientifique. Mais qu’on ne s’y trompe. Sa méthode ne sera plus la méthode modeste par où les philosophes de l’expérience « procédant du particulier au général, n’ont abouti qu’à de vagues et fluctuantes généralisations ». Il a trouvé la cohérence et la constance dans les lois « supra-individuelles de la logique et de l’éthique », et désormais, comme elles, il avancera du général au particulier.
Il construit donc des types, sortes d’idées platoniciennes, le principe mâle et le principe femelle, dont il estime qu’ils entrent à des doses variables dans la constitution de tout individu, qu’il soit homme ou femme.
De ce point de vue, laissant de côté tout ce qui est physique ou biologique, et ne considérant que les dons de l’esprit, le principe mâle, la masculinité, l’homme, en un mot, est l’homme kantien, qui possède une intelligence infinie, intemporelle, inconditionnée, capable de pensée conceptuelle et claire, une volonté autonome. Quant à la femme, elle ne connaît le monde que sous la forme de sensations indistinctes et n’obéit qu’à des impulsions. Dominée par le milieu dans lequel elle plonge, elle reste soumise, comme toutes les créatures non raisonnables de la nature, à ces commandements extérieurs qui ordonnent aux êtres de se couvrir, de se nourrir, de se reproduire. « De même que les organes sexuels sont du point de vue physique le centre de la femme, l’idée sexuelle est le centre de sa nature mentale ».
L’idée de l’accouplement est la seule conception qui ait une valeur positive pour la femme. Elle est le porteur de la pensée de la continuité de l’espèce. Le bien suprême est pour elle l’acte de chair. Elle cherche à le réaliser toujours et partout. Et quand elle est devenue trop vieille pour prétendre elle-même à un pareil bonheur elle n’a qu’un souci : aider les femmes plus jeunes suivre leur instinct. Elle favorise les unions, elle fait des mariages. La femme est la mère, ou la prostituée ; l’arrangeuse de mariages, ou l’entremetteuse. Au-dessus de la vie des masses indivises dont se compose la matière elle peut bien, comme les animaux, les plantes, vivre d’une vie individuelle, être un Individu ; elle n’est pas une Personne. Elle n’a aucune participation à la réalité ontologique, aucune relation avec la chose en soi, qui dans l’interprétation la plus profonde est l’Absolu, est Dieu. « L’idée lui est étrangère. Elle ne l’affirme ni ne la nie. Elle n’est ni morale, ni antimorale. Pour parler la langue de la mathématique elle n’a pas de signe, elle est sans but, ni bonne, ni mauvaise, ni ange, ni diable. Elle est autant amorale qu’alogique. Mais toute existence est existence morale et logique. Ainsi la femme n’a pas d’existence ».
On a cru parfois, parce que certaines femmes, dans des œuvres d’un incontestable talent, ont fait preuve à la fois de logique et de morale, que la femme avait la même nature que l’homme, qu’en la soumettant au même entraînement intellectuel et moral que l’homme on arriverait à faire d’elle un être aussi élevé que l’homme dans l’échelle des êtres. Et c’est cela la question de l’émancipation des femmes. Qu’on se détrompe. L’intelligence masculine n’est pas l’intelligence féminine plus développée. Elle contient quelque chose de surajouté. Il y a entre les deux non pas différence de degré, mais de nature. Les femmes supérieures sont des êtres où malgré les apparences physiques l’élément masculin est prédominant. Pour s’émanciper la femme doit se libérer de son moi sexuel. Mais alors elle cesse d’être femme.
Sans doute, si nous la traitions comme la plupart du temps elle désire être traitée « nous aurions le droit de la battre, car elle souhaite, d’être battue, de l’hypnotiser, puisqu’elle en a envie, de coucher avec elle car la chose lui plaît, et de lui prouver par nos compliments combien peu elle pense d’elle-même, car ce qu’elle veut de nous c’est la flatterie non le respect. » Mais l’homme doit obéir à la loi morale qui lui ordonne de « vénérer l’idée d’humanité, l’être, l’âme en tant que partie du monde spirituel. Nous devons donc traiter les femmes comme des êtres humains, même si elles n’en ont nullement le désir, et décider qu’elles ont les mêmes droits que les hommes. Car la femme étant « la matière à qui l’homme imprime la forme, le matériel sur lequel l’homme agit, est en quelque sorte une fonction de l’homme ». S’il la dégrade, il se dégrade lui-même.
Mais, comme les enfants, les imbéciles, et les criminels sont écartés à juste titre des affaires publiques, même s’ils composent la majorité des habitants d’un pays, de même la femme doit être éloignée de tout ce qui a rapport au bien-être de tous. Nous devons nous contenter de la traiter avec justice bien qu’elle soit elle-même incapable de justice.
Ce sont les mêmes principes, en particulier le respect, non de la communauté humaine, mais de l’idée d’humanité, qui doivent nous servir de guide dans des questions telles que l’émancipation des Nègres, des Juifs. La position était embarrassante, car l’idée d’humanité est devenue l’arme des révolutionnaires dans leur lutte, pour l’émancipation de tous les hommes, contre les pragmatistes sociaux qui reconnaissent certaines classes ou certaines races une prééminence sur le reste de l’humanité. Mais un philosophe doué, à qui le champ de la pensée, non limité par l’expérience, est ouvert tout entier, n’est pas embarrassé pour accommoder un système à la défense ou à l’attaque. Ayant réussi chasser de l’humanité kantienne plus de la moitié du genre humain, Weininger se demande si certaines races ne sont pas si peu masculines qu’on doive les regarder comme appartenant à ces formes intermédiaires plus proches de la femme que de l’homme, et si on ne doit pas les reléguer, comme les femmes, au rang de simples choses de la nature. N’en est-il pas ainsi des Chinois avec leur absence toute féminine de vie intérieure, et leur incapacité de tout effort, et faut-il considérer comme une « simple plaisanterie de la nature ou au contraire comme un symbole le fait qu’une nation entière a peu de barbe et porte une natte dans le dos ». La chose ne va pas toute seule pour les Juifs, car, sauf des orthodoxes, ils portent les cheveux courts et leur barbe pousse assez dru. Mais, pour Weininger comme pour Richard Wagner, et Houston Stewart Chamberlain le maître des antisémites allemands, Judaïsme ne signifie pas « une nation, une race, une foi ou les saintes écritures, un individu, un groupe, mais une idée ». C’est une tendance de l’esprit, une constitution psychologique qui peut se rencontrer chez tous les hommes, mais qui aujourd’hui se trouve le plus souvent chez les Juifs.
La caractéristique du Juif, c’est que comme la femme, il n’a pas de moi, pas d’individualité. Il ne participe pas comme l’Aryen à l’illimité, à l’inconditionné. Il n’a aucune relation fondamentale avec la chose en soi. Son esprit n’est pas simplicité et ordre comme celui de l’Aryen, mais au contraire multiplicité, contradiction, négation et, pour parler la langue théologique : Chaos.
De là tous les défauts, dans l’ordre de l’intelligence ou du caractère, dont l’instinct antisémite se plaît à charger le Juif.
C’est parce que le Juif n’est pas un individu qu’il n’a pas le besoin de croire en sa propre personne, et en celui de ses attributs le plus essentiel : la volonté libre. Jamais vous ne trouverez parmi les Juifs un « croyant à la monade ». Spinoza est essentiellement Juif en rejetant le libre arbitre, et en considérant que les individus sont de purs accidents où s’est laissé tomber la substance universelle. Aussi y a-t-il un abîme entre la philosophie aryenne et la juive.
Comme celle des Anglais, avec lesquels ils ont tant de ressemblance, la philosophie des Juifs est expérimentale et ignore l’âme. Elle tourne autour de la réalité sans y jamais entrer. La seule réalité qu’elle connaisse est celle que méprise le vrai Aryen : le phénomène, la collection des phénomènes, cette chose soumise à la causalité, à la nécessité, la matière objet de la science et soumise à des lois. Aussi le Juif c’est le Matérialiste.
Cependant on pourrait croire le contraire, car le Juif n’a pas de goût pour la propriété immobilière, même lorsqu’une législation tolérante lui permet d’en acquérir une. Ne pas s’embarrasser de la propriété la plus lourde, celle qui colle l’homme à la terre, préoccupe son esprit de mille interminables minuscules soucis matériels, et lui donne en échange les plaisirs les plus épais : grosse nourriture, gros rire, gros sommeil, cela, pour des esprits bien disposés, pourrait être le signe d’une nature peu charnelle. Parmi les hommes celui qui est capable de la plus haute spiritualité, n’est-ce pas le prolétaire juif qui n’est pas rongé par les soucis d’une terre et la passion de l’arrondir, celui qui, au lieu de crever de faim sur place en maudissant le coin où il est né, suit le travail partout où le travail émigre, et qui, ayant peu de besoins et d’attaches matérielles, occupe les loisirs que lui laisse son métier, à prier s’il croit à Dieu, à méditer s’il est philosophe, à élever ses enfants dans le respect de la pensée s’il est tout simplement un père. Mais pour Weininger si le Juif n’aime pas la propriété immobilière, c’est simplement parce qu’il n’a pas d’âme. La propriété de la terre est indissolublement associée au moi, à l’individualité.
N’ayant que peu de goût pour la propriété privée, le Juif est tout naturellement enclin au Communisme. C’est sous l’influence juive que le Socialisme est devenu matérialiste, tandis que le Socialisme du début, d’origine aryenne (Owen, Carlyle, Ruskin, Fichte), laissait à la personnalité de chacun la plus grande place, et se bornait à organiser la coopération de l’ouvrier avec l’ouvrier, de la personne avec la personne. Malgré les éléments associationistes qu’il contient, l’étatisme Marxiste ignore l’État considéré comme une union de tous les buts individuels, comme une unité supérieure combinant les fins d’unités d’un ordre moins élevé qui ont décidé d’obéir à des lois qu’elles se donnent à elles-mêmes. Cette idée de l’État, qui d’ailleurs dans le cours de l’histoire n’a pas encore été réalisée, cette conception d’un pouvoir idéal qui distingue l’État d’une simple collection d’êtres humains encasernés est étrangère à la pensée juive. Car, comme les femmes, les Juifs collent ensemble mais ne s’associent pas comme des individus libres et indépendants se respectant les uns les autres. Aussi ne vivent-ils pas à la manière aryenne come des personnes autonomes qui ne supportent qu’un « self-government ». Ils s’agglomèrent comme une simple collection d’individus non différenciés tout pareils les uns aux autres et coulés dans le même moule. Voilà ce qui explique pourquoi la famille joue un rôle plus important chez les Juifs et chez les Anglais, que chez les autres peuples. La famille, dans son origine, est féminine et maternelle, et n’a pas de relations vraies avec l’État, avec la Société. C’est chez les Juifs que la continuité entre les membres d’une même famille est poussée jusqu’à ses dernières limites. Dans les races indo-européennes il n’y a jamais complète harmonie entre père et fils. Parmi les Chrétiens même, il est rare que le père et le fils soient complètement amis. Consciemment ou non il y a toujours dans la pensée du fils un « certain sentiment d’impatience envers l’homme qui, sans en avoir été prié l’a jeté dans ce monde, lui imposa un nom, et détermina les limitations de sa vie terrestre ».
Ainsi le Juif comme la femme, ignorant les limites qui séparent les individus, sombre comme elle dans l’indétermination qui s’exprime par l’instinct du coït. Absorbés comme elle dans les questions sexuelles, s’unir, provoquer, faciliter des unions est l’espèce d’activité la plus habituelle aux Juifs, et cela est tout naturel d’un peuple dont les Rabbins ont toujours été préoccupés de favoriser les naissances, et possèdent une riche tradition sur tout ce qui touche la production des enfants ; d’un peuple qui inventa la formule : « Croissez et multipliez, et remplissez toute la terre. »
On pourrait trouver sans doute quelques différences entre la femme et le Juif. Mais, faisant abstraction du détail, les ressemblances l’emportent. Tous deux représentent ce qu’il y a de plus détestable pour un idéaliste et un individualiste : l’idée de race.
Le monde suit deux directions antagonistes : d’un côté le moi, l’individu qui affirme, l’homme, et celui qui est l’homme porté à sa suprême puissance, celui dont l’intelligence est le plus claire, la volonté le plus autonome, et qui, artiste, fondateur de religions, philosophe, participe à la réalité la plus profonde, à l’Absolu, à Dieu : l’homme de génie.
De l’autre côté le non-moi, le non, la médiocrité, la race, la femme, le Juif.
« Notre époque n’est pas seulement la plus juive, mais la plus féminine. Nous vivons dans un temps où l’art se contente avec des croûtes et cherche son inspiration dans les jeux des animaux ; un temps d’anarchie superficielle qui a perdu le sens de la Justice et de l’État ; un temps de morale communiste, de la plus folle des vues historiques : l’interprétation matérialiste de l’histoire ; un temps de capitalisme et de marxisme ; un temps où l’histoire, la vie et la science ne peuvent s’élever au-dessus de l’économie politique et de l’instruction technique ; un temps où le génie passe pour une forme de folie ; un temps sans grands artistes, sans grands philosophes ; un temps sans originalité et cependant torturé par la plus folle envie d’originalité… C’est notre temps, le temps où l’accouplement non seulement est toléré, mais encore est ordonné comme un devoir. » C’est le temps du Juif et de la femme. Il faut choisir. Il faut prendre parti entre « la femelle et le mâle, entre le business et la culture, entre l’ignorance des valeurs et la reconnaissance des valeurs, entre la vie terrestre et la plus haute vie, entre la négation et l’affirmation qui est pareille à Dieu ».
Le choix de Weininger est fait. Lorsqu’il n’était encore que le disciple des philosophes de la nature, il avait pu supporter la honte d’être Juif. Au cours de l’année 1900, il avait cependant confié à son père un projet hésitant d’abandonner le Judaïsme. Le brave homme lui avait conseillé de réfléchir encore et Weininger avait attendu. Mais puisque l’idéalisme lui a montré la voie nouvelle, puisque Kant son maître a vu dans le Christianisme des premiers âges la religion qui s’accorde tout naturellement avec la philosophie de la personne et de la liberté, Weininger n’hésite plus. Et sans avertir sa famille, le jour même où il passa sa thèse de docteur en philosophie, le 21 juillet 1902 il reçut le baptême.

IV

Peut-être connut-il alors quelques-unes de ces minutes de bonheur, de ravissement qui régénèrent les nouveaux convertis. Mais ce bonheur lui pèse. Est-ce dans un catholicisme qu’il est entré, cette religion de faibles, cette religion hétéronome qui, à la place de liberté, nous impose des mains qui nous guident, des bouches qui ordonnent, et nous attendrissent, et nous entraînent, non pas vers le chemin de la justice mais du salut, cette image glorieuse du bonheur terrestre. Ce n’est pas le bonheur que veut Weininger. Le sacrement qu’il a reçu l’a libéré du Dieu d’enfants qui récompense, et il aspirerait encore au repos, à une paix, et non pas à la lutte, à la bataille sans fin contre tous nos penchants, contre la bête qui est en nous. Quelle lâcheté, quelle méprise ! Il a demandé un fardeau. Qu’il le porte sans fin sur ses épaules vaillantes.
« Le Kantien ne rit pas, ne plaisante pas. Il ne braille, ni ne danse. Il ne fait pas de bruit, car l’univers fait un tel silence ! Sa grandeur est d’accepter, muet, son terrible et sublime isolement. »
Otto Weininger s’écarte de ses amis et se recueille. Et comme il est trop fatigué, par tant de travail et toutes ces émotions, pour se remettre tout de suite à l’ouvrage, il empile quelques effets et quelques livres dans son Rücksak et part tout seul.
À Munich, à Dresde, il visite les musées. À Dresde, il entend de la musique. Il est sûr enfin qu’il aime vraiment la musique. « Je suis né musicien, écrit-il. J’ai découvert en moi une imagination spécifiquement musicale qui me remplit d’un grand respect. » Pauvre musicien qui, au lieu d’abolir en lui toute vision, toute pensée, de s’abîmer dans la jouissance musicale pure, ou de suivre avec curiosité l’inépuisable variété des combinaisons de rythmes et de timbres, est si possédé de métaphysique qu’un thème devient pour lui le motif du Monisme Jouant, un autre le motif de la Séparation résignée dans l’Absolu, un autre le motif du Péché Originel.
Parmi les écrivains vivants, celui qui l’attirait le plus était Knut Hamsun, avec lequel il se croyait le plus de parenté intellectuelle, torturé comme lui-même par l’idée du péché. Il avait appris le norvégien pour lire les romans de Hamsun dans l’original. Il passe la mer, fait à pied le chemin de Christiania à Bergen et visite le pays où s’écoule la vie de celui qu’il admire. Cette marche dans un air pur, loin de la poussière, du bruit et des bibliothèques détend un peu ses nerfs. Et dans la joie de se sentir un corps obéissant et élastique, de Fredrikshaven, pointe nord du Jutland, en quittant le bateau qui le ramène vers son pays il écrit cette lettre :
« J’ai derrière moi quatorze heures de navigation. Je les ai passées sur le pont. Il y avait tempête, avec des vagues de quatre mètres. Toutes les femmes étaient malades. Rien ne ravale autant la dignité d’un être que le mal de mer. Moi j’y ai résisté. Cela d’ailleurs ne me surprend pas de moi. »
Il croyait que notre volonté peut tout, mater nos sens, nous rendre intelligents, nous donner du génie. Quand il rentre à Vienne, travaillant jour et nuit, développant sa thèse dans la plus extraordinaire exaltation intellectuelle, il veut, non seulement accorder sa pensée avec elle-même, mais accorder sa vie avec sa pensée. Il délaisse les brasseries où il rencontrait ses amis. Il nie son corps qui est l’obstacle à la pensée pure. Il oublie de manger, ne prenant ce qu’on appelle un repas que deux ou trois fois par semaine, les soirs où il va diner chez son père. Il s’efforce à la charité, et, quand il fait l’aumône, il soulève humblement son chapeau et salue. Seulement, envers sa sœur aînée, pour qui il avait eu une sorte d’adoration, il marque quelque rudesse. C’est une femme. Sa haine monastique pour les femmes est plus violente que jamais. Lui, qui avait connu les jeunes filles les plus intelligentes parmi les étudiantes de l’Université, il ne veut plus aucune amitié féminine. Et les prostituées qui, elles au moins, l’intéressaient parce qu’elles ne sont pas possédées par l’idée de la race, il les fuit désormais. Il vit chaste. Chasser la femme de sa pensée, arracher le Juif de dedans de soi, suivre l’exemple de ce Christ, le plus haut génie parmi les hommes, qui renonçant à la femme a enseigné au monde la pureté, de ce Christ qui, s’arrachant du peuple Juif, et le Juif de soi-même, a fait à tout jamais du reste des Hébreux un peuple sans avenir.
Surtout ses premières années d’étudiant lui pèsent. Il pense avec remords à cette époque où il s’était enivré de philosophie anglaise, et où il avait aimé les caresses. Comme il avait péché ! Comme il avait contribué au mal qui est dans le monde !
Un soir cependant il rejoignit encore une fois ses camarades. Ils le virent entrer bouleversé. Knut Hamsun s’est tué, leur dit-il.
Tous s’empressent, le consolent. Ils essayent de distraire sa pensée, et chaque fois qu’il veut s’en aller le retiennent. Enfin, lorsqu’il est tard, dans l’air froid de décembre, jusqu’à sa porte, en causant, ils l’accompagnent. Où donc a-t-il lu cette nouvelle ? Qui lui a dit que Knut, Hamsun est mort ? S’est-il vraiment tué ? Weininger ne le sait. Et comment, et pourquoi cette étrange pensée est née tout à coup dans son esprit, et toute seule, il avoue maintenant qu’il est incapable de le leur dire, de se l’expliquer à lui-même.

V

Quand son livre paraît, Otto Weininger est à bout de forces. Il avait cru, en l’écrivant, se libérer de tous ses doutes, rédiger, en quelque sorte, le procès-verbal de sa régénération, et en affirmant sa foi, qu’il la fixerait à jamais en lui-même. Mais, maintenant, qu’il essaye de reposer son cerveau surmené, toutes les idées qu’il croyait avoir enchaînées dans son livre, tourbillonnent autour de lui.
Il fait parfois le gai et l’enjoué, et quand on lui rapporte un jugement qui le froisse, il crâne : « J’ai écrit pour les siècles, est-ce tout de suite, comme ça que je vais être compris ! » Mais, lui-même, malgré les admirateurs qui l’exaltent et livrent bataille sur son nom, il essaye en vain de se comprendre. Surtout il voudrait dormir, et ses nuits sont affreuses. Dans son insomnie il pense au temps paisible où il croyait à la modeste science de ses premiers maîtres, ces hommes patients dont le travail inlassable ajoute chaque jour une trouvaille aux découvertes du passé, et grâce à qui en somme, nous devons le peu de choses que nous avons arrachées au mystère de l’Univers. Qu’ont-ils donné au monde ces rêveurs comme lui, qui sans autre soutien que leur cœur sans contrôle, ont posé des valeurs que l’on voit s’écrouler, les unes après les autres ? Mais ces petits savants à l’âme rétrécie, ces néo-Juifs, dont les vies minutieuses s’usent à construire des lois qui, si l’homme voulait s’y soumettre, lui enlèveraient toute dignité, que peut-il leur demander désormais qu’il a goûté aux affirmations enivrantes des idéalistes allemands ? Alors il mord ses draps. Et quand un chien qui s’ennuie dans le voisinage, levant la tête dans la nuit, hurle une longue plainte, Weininger s’imagine qu’il entend pleurer la mort de son âme.
Son père, son bon père qui l’admirait, qui le plaignait, se demandait ce qu’il pouvait essayer pour le distraire. Il n’était pas inquiet parce qu’il avait déjà vu son fils dans de telles crises d’abattement et s’en guérir. Il crut qu’un voyage suffirait pour éloigner les sombres humeurs, et l’emmena avec toute sa famille dans un village des environs de Vienne. Mais, au bout de quelques semaines, Weininger laissa les siens et descendit vers l’Italie.

À la fin de juillet, par ce soleil brûlant, dans de telles dispositions d’âme, espérait-il donc voir et connaître un pays qui ne se livre qu’au printemps et à l’automne à des cœurs sans soucis ? Il va vers Syracuse, où son maître Platon, trois fois prit terre pour convertir les rois à la philosophie perdit la liberté, faillit perdre la vie.
Il avait traversé la Grande Grèce, le détroit de Messine, passé par Taormine, et ses yeux maladroits de philosophe n’avaient su regarder ni le rivage pervenche où des jeunes filles en courtes jupes claires vont laver leurs pieds dans la mer, ni ces rochers où Gœthe relisant l’Odyssée apprit que les images des grands poètes s’élèvent toutes seules du monde mobile de la nature et non du gouffre pompeux et glacé de notre esprit. À Syracuse lorsqu’il essaye de voir et de comprendre, il n’a devant les yeux qu’une extraordinaire fantasmagorie de symboles intellectuels où tous les êtres qu’il rencontre deviennent les acteurs du drame théologique qui se passe en lui, symboles brûlants de ses sens indomptables qui le torturent, symboles inertes de sa volonté qui ne sait plus vouloir. À Naples, où il remonte, lorsqu’un de ces petits chevaux endiablés ornés de boucles de cuivre, faisant flotter au vent de leur galop leurs chasse-mouches, en crin blanc, grimpent les rues raides de la ville haute, il croit que c’est la Folie elle-même qui passe devant lui. Les taons qui les harcèlent ont un drôle de petit air sadique ; est-ce bien Dieu qui a créé ces taons, les puces et les punaises ? Et si un chien passe et aboie aux jambes du cheval, c’est le Mauvais qui injurie le Bon. Mais si le chien aboie contre lui, Weininger alors se croit le Mal même. Le chien de garde aboie au criminel.
Quand il a marché toute la journée, épuisé de fatigue, alors il se retrouve. Pour se donner du cœur et se forcer à croire encore à ces réalités subjectives qu’il avait exaltées, il écrit à la hâte dans des chambres d’hôtel de longs articles, belles répliques des meilleurs passages de son livre, avec les mêmes défauts, la même outrecuidance juvénile, la même fougue, le même abus du raisonnement analogique, de l’antithèse, du parallélisme, mais avec les mêmes dons extraordinaires de philosophe. Aucun affaiblissement. Son intelligence est intacte. Il le sent. Sa volonté triomphe : « Quand l’âme a du courage, elle sait faire monter jusqu’à la conscience, le poison qui l’infecte, et quand elle le connaît, le rendre inoffensif. » Tous les esprits puissants ont passé par ces crises. Et plus l’homme fut grand plus la lutte fut rude. Il médite ces grands hommes dont la vie sert d’exemple à sa vie. Ce fut un long combat contre le Mal. Michel-Ange n’a-t-il pas connu la plus grande négation, le pessimisme ? Et Kant poussa le dualisme jusqu’à ses dernières conséquences, et put le supporter ; et Fréderic Hebbel, et Kierkegaard, et Beethoven, qui lança contre le Chaos la charge enragée de ses scherzi, et de ses allegri.
Pourtant, un soir qu’il rentre, devant lui un chien noir passe, auréolé par le crépuscule. N’est-ce pas le chien qu’il entendit pendant ses nuits d’angoisse, celui qu’il rencontrait, aux mauvais jours, accompagné d’une sorte de lueur ? Le chien noir dont Satan a élu le corps maudit pour se cacher tandis que Faust lit à haute voix dans l’Évangile, le chien entouré de lumière, symbole du criminel, et ennemi du criminel.
Il s’enfuit dans sa chambre, et sur son carnet de voyage il écrit :
« La lumière ne fume pas. Tout feu fume. Noir, antimoral, néant absolu ; charbon ; diamant comme contraire, représentant du quelque chose, complètement transparent ; transparence comme symbole moral ; importance du contraste en psychologie : charbon-diamant. »
Le 23 septembre il est à Vienne.

VI

Ah ! n’inventons plus de systèmes,
Repose-toi tête blessée.
Que des mains, que des mains légères,
Que des mains légères de mère
De maîtresse ou de fiancée
Te rafraîchissent, te caressent !


Dans quelles mains Weininger va-t-il rafraîchir sa tête ? Parmi les femmes qu’il a fustigées, il y en a pourtant qui l’admirent. Mais il n’est pire souffrance que certaines admirations, et ces femmes, dont Weininger est sûr qu’aucune ne peut vraiment comprendre son livre, il les dédaigne trop pour aller implorer la fraîcheur de leurs mains. Ses amis Juifs ? Il a creusé un gouffre entre les Juifs et lui. Et les Chrétiens ?
Dans la grande ville où il erre, accompagné du docteur Lucka, l’ami fidèle, Weininger voit des Juifs convertis. Qu’y a-t-il de changé dans leur vie depuis leur conversion ? Ils vivent toujours à part, monde séparé, entre les Juifs qu’ils ont quittés, et cette société chrétienne qu’ils désirent et qui ne les accepte pas encore. Et leurs fils ne peuvent épouser que des juives, ou des filles de convertis. Et ce nouveau ghetto où ils sont rejetés est pire que les ghettos anciens car on pouvait rêver que les vieilles murailles s’écrouleraient un jour. Dans celui-ci on sait bien qu’on est à jamais enfermé.
Voilà donc l’avenir qui attend Weininger, lui qui s’est fait chrétien, non comme ces Juifs de banque pour des motifs sordides, mais appelé par ce qu’il y a de plus pur, de génie dans le Christ surhumain. Il restera pour tous le petit étudiant juif à qui on fait des compliments sur sa précoce intelligence, qu’on invite, en garçon, à déjeuner à la brasserie, mais à qui l’on n’ouvre pas sa porte, l’intimité d’un intérieur chrétien.
Vraiment, c’est trop injuste. Le Chrétien nous fait croire qu’il ne demande au Juif que son baptême. Et quand nous l’avons cru, que nous avons rompu tous nos liens, il nous dit, souriant : Halte là ! pas si vite, encore un petit stage ! Débouclez vos cheveux, modifiez votre accent, changez votre visage.
La défense est habile, leur instinct les protège. Ils sentent, ces Chrétiens, qu’on n’arrache pas le Juif.
J’ai voulu l’impossible ; la race est la plus forte ; et cette intelligence kantienne, et sans limites, et ma volonté libre sont venues s’y briser.
Fallait-il, gamin ivre, te jeter sans prudence vers cette pauvre philosophie de parvenus, qui, parce que leur tête passe de quelques pouces le reste des vivants, veulent faire croire à l’homme qu’il est législateur du monde et de soi-même ?
J’ai voulu fuir l’abîme. J’ai retrouvé l’abîme. Non, il n’y a pas de moi intelligible. Non, il n’y a pas d’âme, et l’immortalité n’est que le cri de notre orgueil, de notre égoïsme glorieux.
Je condamne mon livre.
– Qu’importe, dit Lucka, ce qu’aujourd’hui tu penses. Ton livre est impeccable. Il faut te reposer. Mille jeunes gens t’acclament, admirent ton esprit capable de synthèse, constructeur de systèmes.
L’homme qui brise le monde pour, avec ses morceaux, dresser une pyramide, voilà le philosophe !
– Beau mot, dit Weininger. Mais si je sens en moi quelqu’un, qui, sans répit, murmure à mon oreille : la pyramide s’écroule ; la pyramide s’écroule.
Lorsqu’il se sépara de son ami, Weininger semblait parfaitement calme. Il s’en alla passer la soirée avec les siens. Mais quand l’heure fut venue de les laisser dormir, il sortit dans la rue. Il avait pris sa chambre dans la vieille maison où mourut Beethoven, qui comme lui n’avait pas connu le repos, qui comme lui avait combattu un rude combat contre le doute, le mal et la fatigue. Mais Beethoven était resté vainqueur.
Il veilla tard, ruminant dans son esprit et son livre, et tout ce qu’il avait souffert depuis la publication de son livre, et ses voyages, et ses terreurs, et ses colères, et ses ennemis, et son ami.
L’aube enfin commença, jaune derrière les rideaux et sur les pages blanches.
Alors Otto Weininger, âgé de vingt-trois ans, d’un coup de pistolet, arrêta les battements de ce cœur juif que le monde chrétien lui avait enseigné à haïr.

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