« Le fameux Lev de la crucifixion de Brooklyn»

par Juliette Adams

Chaïm POTOK, Je m’appelle Asher Lev, Titre original : My name is Asher Lev (1971), Traduit de l’américain par C. Gary et F. Hélion, 10/18, Paris, 2001, Collection Domaine Étranger.

Le personnage du roman éponyme de Chaïm Potok, Asher Lev revient sur son passé et raconte lui-même dans un long récit initiatique, comment il est devenu un célèbre peintre … hassidique. Né à Brooklyn dans les années 1950, dans une famille de tradition hassidique depuis plusieurs générations, il découvre très tôt, vers l’âge de quatre ans, son obsession pour le dessin puis la peinture.
Le personnage d’Asher Lev permet, une fois de plus, à Chaïm Potok de s’interroger sur l’alliance et l’affrontement de la modernité et de la tradition au sein d’une communauté juive extrêmement pieuse de New York.

Affiche/Adaptation théâtrale du roman par Aaron Posner/Mise en scène Hannah Jazz Mertens/2022


De la naissance d’un don à la frénésie
L’obsession du dessin est évoquée dès le début du roman. C’est en termes de « don unique et inquiétant » (p.12) ou de « mystère » (p.12) qu’Asher Lev parle de cette passion. Aussi loin qu’il s’en souvienne, c’est-à-dire à l’âge de quatre ans, le dessin est inhérent à sa personnalité. Le verbe « dessiner » sous toutes ses formes ponctue le récit, comme un refrain liturgique, au même titre que la Krias Shema, la prière du soir que doit réciter le jeune ‘hassid à ses parents et qui enjoint d’étudier les paroles de la Torah en toute circonstance. Asher Lev voit et regarde le monde à travers le dessin. On le constate en lisant le portrait qu’il brosse de sa mère : « Je me souviens des premiers portraits que j’ai faits d’elle : son nez droit, un peu long, ses yeux marron clair, ses pommettes hautes. Elle était petite et frêle ; ses bras minces, sa peau douce, ses doigts longs, fins et délicats. Son doux visage sentait le savon. Et j’aimais qu’elle se penche sur moi quand je récitais mon Krias Shema avant de m’endormir. », p.15. Le dessin, pour le jeune narrateur, est aussi une façon singulière d’observer le monde. C’est une observation qui dépasse les limites de la vue. Quand Asher Lev dessine, tous les sens sont convoqués. Dessiner sa mère lui donne accès à sa peau, à son odeur. L’acte esthétique se transforme alors en expérience synesthésique qui élève le dessin au rang poétique.
Mais pas seulement. Car si dessiner c’est créer, pour Asher Lev, la création prend également un tout autre sens, celui de la Création divine. D’abord, parce qu’à travers ses dessins, le jeune ‘hasside recrée le monde tel que lui le voit. Il dessine le monde non pas tel qu’il est, mais tel qu’il le ressent, tel qu’il le comprend : « Il [son oncle] portait toujours des costumes bleu foncé mais je lui fis un costume bleu clair car, pour moi, il n’avait rien de bleu foncé », p.40. « [Les yeux du Mashpia] pleins de douceur m’observaient. Ils ressemblaient un peu à ceux de Yudel Krinsky. En les agrandissant un peu et en modifiant quelques lignes, ils seraient exactement comme les siens. Ils ont la même forme », p.144. Ainsi Asher Lev devait dessiner « sans relâche » (p.111), « jusqu’à ce que la mine du crayon fût usée » (p.146), « en marchant, en mangeant, pendant la classe, dans le magasin de Yudel Krinsky, au musée » (p.171), pour créer le monde à son image, ou plutôt à l’image qu’il s’en fait. Le dessin est pour lui une sorte de filtre qui permet de faire passer le monde abstrait qui l’entoure, celui qu’il ne comprend pas, celui qui lui échappe, à un monde intelligible.
Le dessin permet ainsi au jeune Asher « d’être au monde », (p.50) : « Je me mis à penser à l’homme qui revenait de Russie. Dire qu’il avait passé onze ans dans un pays de glace et de ténèbres. Je n’arrivais pas à imaginer ce que ça pouvait être de vivre dans un tel pays. Je mis la main sur mes yeux. Je voyais son visage, très net. Pas vraiment son visage mais ce qui m’avait frappé. Je le dessinai mentalement. Puis j’allai m’installer à mon bureau et dessinai ce qui m’avait le plus marqué. Je dessinai aussi la casquette. Je ne mis pas de couleur. Le visage sur le papier me regardait. Je retournai m’allonger sur mon lit et fermai les yeux. Maintenant il y avait de la glace et des ténèbres au fond de moi. Elles bougeaient lentement. C’étaient nos ténèbres. Il me sembla que nous étions frères lui et moi, que tous deux nous connaissions cette terre de glace et de ténèbres. Lui, c’était par le passé. Moi, c’était maintenant. Il les avait éprouvées physiquement ; moi, je les éprouvais dans mon cœur. (…) Dès cet instant je me sentis plus proche de lui que de n’importe quel autre être au monde. » p.50-51. « Pour moi, rien n’est réel si ce n’est mes impressions ; rien n’est vrai sinon les impressions que mes œuvres me renvoient. », p.238. La très courte période durant laquelle Asher Lev a réussi à lutter contre cette obsession du dessin, comme on lui a appris à lutter contre Sitra a’hra/le mal, ne fait que raviver en réalité la passion créatrice. Puis Asher Lev découvre la peinture grâce à Yudel Krinsky, ami de la famille Lev, qui s’occupe d’un magasin dans lequel tout le matériel de peinture est exposé. La tentation à portée du jeune narrateur !

Lors de ses nombreuses visites à Yudel Krinsky, il hume alors « l’odeur de papier neuf et de crayons » (p.92), il découvre la technique du fusain (p.114), de la peinture à l’huile « aussi complexe que la Torah », (p.135). Le don d’Asher Lev est également perceptible dans sa recherche artistique. Il travaille et s’interroge sur les matières ou comment rendre compte du monde qui l’entoure, comme un écrivain cherche le verbe ou le nom qui rendront parfaitement compte de ce qu’il perçoit et veut retranscrire. Nous lecteurs, entrons alors dans l’univers intime de l’artiste, dans son atelier, où la recherche elle-même est créatrice : « J’avais des difficultés avec son visage. Sa joue gauche passait abruptement de la pommette saillante à un creux. Je n’arrivais pas à faire l’ombre au crayon. Il y avait des nuances d’obscurité que le crayon ne pouvait saisir. J’essayai une première fois et j’échouai. Je gommai. Puis j’essayai de nouveau et je gommai encore. […] Je ne voulais plus me servir du crayon. On sentait que le dessin était inachevé. […] Je parcourus les contours intérieurement. […] Dans mon champ visuel, sur la table du canapé, le cendrier apparut. Il était rempli de mégots de ma mère. […] Je frottais délicatement un mégot sur le visage de ma mère. La cendre fit un vilain barbouillage. Je l’étalai avec le doigt. Je pris un autre mégot pour épaissir l’ombre. Ça s’étalait facilement. Je mis de la cendre sur son épaule, dans les plis de sa robe de chambre, là où le soleil n’arrivait pas. Les courbes de son corps prirent du relief. », p.43. « Il faudrait trouver autre chose que des cigarettes. Oui, baigner le monde entier dans l’ombre et la lumière. Faire vivre tout ce qui est épuisé dans le monde. Cela ne me semblait pas impossible », p.45. Dans cette dernière formule, nous voyons bien que le lien entre création artistique et Création divine est étroit. En dessinant le monde tel qu’il le ressent, Asher Lev semble se mettre en concurrence avec un autre Créateur. Le jeune ‘hasside s’interroge également sur la représentation de l’abstrait, comment figurer ce qui s’offre à sa vue mais qui relève de l’impalpable : « Comment rendre ce mouvement, ce tourbillon de lumière liquide ; toutes ces nuances de gris ? », p.140. C’est la reconnaissance de ce don par le Rebbe de la Yeshiva qui joue un rôle déclencheur dans la vie du jeune peintre. Il confie alors l’éducation artistique d’Asher Lev à Jacob Kahn, un célèbre peintre, proche de Picasso. C’est une rencontre déterminante dans le parcours du narrateur : « Asher Lev. Mon Asher Lev. Jacob Kahn me dit que tu as du génie, que tu seras bientôt prêt à exposer. Ces paroles sont pour toi comme une lueur. Je me dis qu’Asher Lev sera un grand artiste ; qu’il parcourra le monde en quête d’idées et de gens. Les grands artistes se sentent partout chez eux. », p.298.

La création  artistique à l’épreuve de la tradition

Le roman de Chaïm Potok dépasse le récit d’une émancipation individuelle et porte en réalité l’histoire universelle de deux mondes qui s’affrontent. Celui de l’art pictural et celui du judaïsme traditionnel, en l’occurrence la mouvance hassidique. Le premier incarné par le narrateur et le second par son père, Aryeh Lev. C’est en effet un véritable duel spirituel qui oppose le père et le fils. Car chez les Juifs hassidiques, on ne dessine pas le monde, on ne le peint pas : « Regarde jusqu’où tu nous as conduits avec ta peinture. Jusqu’à parler de Jésus ! Jusqu’à regarder leurs tableaux de femmes ! La peinture, c’est pour les goyim, Asher. Pas pour les Juifs. », p.182.

Aryeh Lev passe son temps en mission à l’étranger pour le Rebbe, dont le but est de construire des écoles à travers le monde, afin d’y développer ou perpétuer la tradition hassidique. Il est profondément rigoureux dans son respect de la religion, alors même que le Rebbe accepte l’émancipation d’Asher par le dessin et l’art. Le véritable combat qui se joue entre Asher et son père est représentatif de la dualité des deux idéologies qui est un leitmotiv dans l’écriture de Potok. La réaction du père évolue parallèlement au succès grandissant du fils. Enfant, le père lui demande d’arrêter ses « bêtises » (p.20) en parlant de ses dessins. Mais lorsque le père comprend la place qu’occupe véritablement la création artistique dans la vie d’Asher Lev, l’incompréhension et l’incommunicabilité entre les deux sont totales. Il refuse d’être, en tant que fondateur de yeshivote à travers l’Europe, le père de celui qui bannit les règles de la religion, celui qui est « sur le point d’entrer dans le monde des goyim », p.206. « Il y a quelque chose en toi que je ne comprends pas. Et c’est ça qui déclenchera des catastrophes. […] Je ne sais pas qui tu es. Tu es mon fils et je ne te connais pas. J’ai honte de mon fils. », p.207. Chaïm Potok décrit parfaitement la souffrance du père qui est aussi intense que celle du fils et ses propos sont de plus en plus violents à l’égard d’Asher : « Si tu étais un génie des mathématiques, je comprendrais. Un écrivain génial, je comprendrais aussi. Si tu étais un génie de la Guémara, je comprendrais immédiatement. Mais le dessin, c’est vraiment une bêtise et je ne tolérerai pas que cela trouble notre existence », p.151-152. Souvent les reproches du père, « fou de rage » (p.184), se mêlent à la voix du narrateur, créant ainsi une confusion entre les paroles prononcées par le père et l’intense sentiment de culpabilité qui envahit Asher. Ce conflit entre le père et le fils symbolise bien la division entre hassidim et goyim que décrit régulièrement l’auteur dans ses romans. Mais Aryeh Lev n’est pas le seul à faire porter le poids de la culpabilité sur la création d’Asher. L’oncle Yitzchok, l’ami Yudel Krinsky, mais aussi les professeurs et les copains de la classe de Yeshiva. L’attitude de ces derniers prenant alors une forme de harcèlement : « À l’école, le dimanche matin, le même garçon me barra encore le chemin. Il m’avait vu venir dans le couloir et s’était écrié : – Voilà Asher Lev, le profanateur des Chumashim ! […] Ses paroles et les rires qui suivirent résonnèrent dans le couloir. » p.153. « Le professeur me regarda. – Écoute, Rembrandt Lev. – Il y eut un nouvel éclat de rire. » p.251. « Le lendemain, je trouvai un autre billet dans ma Guémara : Asher Lev Jamais ne se lève /Il va chez le Malin/ Ça c’est certain », p.252. Seule la mère maintient une forme d’équilibre entre l’excessive aversion du père pour les dessins et peintures d’Asher et la reconnaissance du don de son fils. Elle se laisse peindre par son fils, prend la pose, lui demande ce qu’il ressent quand il dessine (voir p.117). Cette acceptation, à l’inverse du père, se mue même parfois en une certaine fierté, comme lorsqu’elle dit à son collègue professeur d’histoire de l’art que son « fils s’intéressait à l’art et qu’il aimait beaucoup les tableaux de Robert Henry », p.212-213. Pourtant Asher Lev, lui, croit profondément à la coexistence des deux mondes. C’est ce qui fait la singularité du personnage. Il ne se bat pas contre le hassidisme, il veut être « peintre hassidique ». C’est-à-dire celui qui réunit à la fois le monde de l’art pictural et celui de la tradition des Juifs observants. Il fait de ces deux entités, religion et peinture, une union possible. Douloureuse et complexe, mais possible.

Cette singularité porte en elle une profonde et multiple dualité, source de souffrance pour lui et pour les siens, mais elle se cristallise précisément dans le don d’Asher, dans ses dessins et dans sa peinture. C’est finalement cette croyance-là qui l’oppose à son père, celle d’une possible réconciliation entre tradition hassidique et modernité. Potok ne cesse de montrer, tout au long du récit, la difficile émancipation d’Asher qui se fait, en réalité, dans le profond respect de l’étude des textes sacrés : « Nous passâmes l’été dans les montagnes du Berkshire, au Bungalow. Je peignais, dessinais et j’étudiais le Talmud et la Bible. », p.194. Bien sûr, il y a eu des hésitations, des doutes. Asher Lev se montre dans les musées, dans les galeries, dans les expositions ainsi que dans sa propre exposition, en tenue d’étudiant de Yeshiva, ce qui suscite de nombreux regards interrogateurs et, parfois, une gêne de la part d’Asher. Même son plus grand soutien, Jacob Kahn, lui fait bien comprendre que ces deux entités sont difficilement compatibles : « Dans toute l’histoire de l’art en Europe, on ne trouve pas un seul Juif observant qui ait été un grand peintre. Pèse bien cela avant de décider. », p.224. Mais à peine le temps de rejeter ses papillotes derrière les oreilles et les doutes s’envolent (p.277). C’est sous la forme d’un dialogue intérieur entre « Asher le ‘hassid et Asher le peintre » (p.386) que l’auteur donne à voir la quête intérieure du narrateur : « C’étaient ses deux aspects, de puissance égale. […] Moi-même, j’étais à la fois l’un et l’autre. Asher Lev, fils d’Aryeh et de Rivkeh Lev, créature du Maître de l’Univers et de l’Autre côté. », p.386. Et même si les papillotes finissent par être coupées, Asher n’a pas rasé sa barbe, « ni cesser de porter [ses] franges rituelles sous la chemise » (p.314), ou d’étudier la Torah.

Jésus, les femmes nues et Guernica…

Très jeune, Asher Lev fréquente les musées, de manière presque aussi assidue que la Yeshiva. Il découvre Hopper, Robert Henry, Chagall ou encore Picasso. Les multiples errances au musée participent à l’émancipation du jeune ‘hasside. Elles sont comme une bouffée d’oxygène. Il observe, s’interroge et interroge même sa mère sur les nus qu’il découvre. Mais c’est la rencontre avec Jacob Kahn qui bouleverse définitivement sa vie : « Asher Lev, je vais te consacrer cinq années de ma vie. […] Le Rebbe m’a demandé de te guider et de te protéger du mal », p.227. Jacob Kahn le guide et lui apprend des techniques, notamment sur les couleurs, la lumière, les lignes… Mais il est surtout celui qui va permettre à Asher Lev de devenir le peintre hassidique, d’être celui qu’il rêve de devenir. C’est lui qui l’amène progressivement à s’accepter dans sa complexité, dans sa dualité : « Ce n’est pas dans ma nature d’inciter quelqu’un à abandonner sa culture pour devenir un artiste. Ce n’est pas dans ma nature d’être un imbécile. Car de deux choses l’une : ou bien l’art d’un peintre reflète sa culture et la commente, ou bien ce n’est que pure décoration, photographie. », p.266.

C’est dans l’atelier de Jacob Kahn, loin du quartier de Crown Heights à Brooklyn, qu’Asher Lev se libère définitivement d’un discours pieux fermé à la peinture. C’est ainsi qu’il apprend d’abord à reproduire Guernica de mémoire et à peindre des nus à partir de ses observations aux musées mais aussi d’après modèle – une autre étape dans le parcours du jeune artiste – et enfin, et surtout, à travailler le motif de la crucifixion. Car, pour Jacob Kahn, « c’est nécessaire [s’il veut] devenir un artiste », « la crucifixion est un motif qui doit devenir familier », p.240. Mais c’est toujours habillé de ses franges rituelles sous sa chemise qu’Asher Lev peint Jésus et les nus. Ironie du sort, c’est sur ce dernier thème que le jeune peintre se révèle être le plus doué : « Tes crucifixions sont des chefs-d’œuvre. […] C’est ce que tu as fait de meilleur », p.367-368. Or, pour peindre ces scènes bibliques, il faut les comprendre, se les approprier. Et pour cela, Asher Lev doit lire « le Nouveau Testament. La Bible des goyim » (p.210) : « Je me sentais coupable d’avoir lu le Nouveau Testament. Je pensai à mon père et au mashpia. Je me demandais si le Rèbbe savait vraiment ce que me faisait faire Jacob Kahn. Je ne me sentais pas très bien. », p.211. Le travail artistique du jeune peintre sur ces scènes bibliques est intense. De l’observation au musée à l’imitation, en passant par la réinterprétation, Asher Lev expérimente à la fois l’interdit et la création novatrice qui vont faire de lui cet artiste singulier. C’est en effet à travers ces peintures que le narrateur semble se révéler à lui-même et à toute la sphère artistique new yorkaise de l’époque, lors d’une exposition dans une galerie new yorkaise, en mettant au centre de ces scènes bibliques sa famille ; son père, sa mère et lui-même : « Je dessinai ma mère en robe de chambre, les bras en croix, parallèles au store, les cordes du store enroulées autour des poignets, les chevilles ficelées au montant vertical de la fenêtre, avec un autre bout de la corde. Je la dessinai le dos courbé, la tête renversée. À droite je dessinai mon père, avec son manteau, son chapeau et sa mallette. Puis je me dessinai moi-même, à gauche, avec des vêtements pleins de peinture, une casquette de pêcheurs sur la tête et dans les mains une palette et un grand pinceau. », p.345-346. Provocation pour les uns, don pour les autres. Ces tableaux sont le symbole de l’identité profonde d’Asher Lev, nourrie de toute sa complexité à la fois familiale, artistique, identitaire et religieuse : un peintre hassidique, non pas tiraillé, mais accompli dans cette dualité entre la liberté artistique et l’ancrage dans la tradition familiale : « Que pouvais-je lui dire d’autre ? De ne pas venir ? dans ce cas, il m’aurait demandé pourquoi. Parce que tu verras des crucifixions, oncle Yitzchok. Tu verras des crucifixions très étranges peintes par un hassid ladovérien qui prie trois fois par jour, qui croit en le Ribbono Shel Olom/Maître du Monde et qui aime ses parents et le Rèbbe. », p.357. C’est un peintre qui est surtout dans une recherche perpétuelle pour retranscrire la couleur ou la ligne parfaite ou, comme à travers ces crucifixions, l’expression d’un sentiment : « Pour tout ce que tu as souffert, maman. Pour toutes les souffrances passées et futures, maman. Pour toute l’angoisse que ce tableau va te causer, maman. Pour le Maître de l’Univers, pour le monde qu’Il a créé et que je ne comprends pas. […] Pour tout cela j’ai fait ce tableau… Moi un juif observant, j’ai peint une crucifixion parce que je ne trouvais pas dans ma propre tradition religieuse de modèle capable d’exprimer une telle angoisse et une telle souffrance. », p.346.

Une lutte perpétuelle

Cependant, la souffrance d’Asher Lev est intense. Partagé entre sa passion, le sentiment de culpabilité, la peur de faire souffrir ses parents et le respect de la tradition hassidique ancrée dans sa famille depuis plusieurs générations, il ne cesse de s’interroger sur le bien-fondé de ses peintures. Pourquoi peindre, si c’est pour faire souffrir les siens, c’est-à-dire sa famille et toute une communauté. Si tout est don du Créateur, alors son propre don lui a été donné par Dieu. Dans ce cas, pourquoi est-ce si difficile d’être accepté par sa communauté ? : « Si Tu ne veux pas que j’exploite ce don, alors pourquoi me l’as-Tu donné ? Ou alors il me vient de l’Autre Côté ? » p.130. Le sentiment de culpabilité traverse l’œuvre notamment à travers la métaphore de l’ancêtre qui ne cesse de revenir dans les rêves d’Asher Lev. Pensons à la scène dans l’atelier de Jacob Kahn durant laquelle Asher doit peindre un nu d’après un modèle. Il « [eut] soudain une vision fulgurante de [son] ancêtre légendaire » (p. 242), car « peindre les femmes de cette façon, c’est aller contre la Torah qui nous demande de pratiquer la ‘modestie’ », p.179. Mais c’est justement dans cette souffrance intérieure, source d’un conflit profond entre le moi peintre et le moi hassidique, qu’il trouve son inspiration. Asher Lev peint pour accéder à une certaine forme de vérité, intérieure et du monde qui l’entoure. Sa vérité.

Marc Chagall, Descente de crois,1941

S’il dessine sa mère lorsqu’il est enfant, c’est pour mieux la connaître, s’il peint de manière obsessionnelle sa rue, c’est pour y retranscrire la souffrance de son enfance, s’il peint des crucifixions, c’est pour accéder à l’expression de la douleur, et s’il place sa mère au cœur de cette mise en scène biblique, c’est pour exprimer la souffrance de celle-ci qu’il a tant ressentie enfant sans jamais avoir pu la comprendre : « […] Pour exprimer une vérité que je ne pouvais communiquer par des mots. Une vérité que je ne pouvais exprimer qu’avec de la couleur, des lignes, de la texture, de la forme. Je continuai à peindre et à étudier dans ce but. », p.291. La peinture est pour Asher Lev une véritable quête intérieure qui aboutit à une forme de mise au monde. L’incompréhension que le narrateur enfant ne cessait d’exprimer laisse place, au fil du roman, à une lecture du monde singulière, sincère et profonde.

***

Certes banni de sa communauté de Brooklyn pour rejoindre la Yeshiva de Paris, Asher Lev ne rêve que d’une chose, devenir un peintre génial pour « justifier le mal » (p.386) qui a été fait à travers sa peinture. Le récit initiatique d’un jeune ‘hasside qui comprend le monde à la fois en étudiant la Torah et en peignant est singulier et fait de lui un personnage au destin exceptionnel. L’écriture de Chaïm Potok nous permet de pénétrer dans le moi intérieur de son personnage et d’avoir accès à une conscience douloureusement partagée entre une foi pieuse, le désir de s’émanciper et de comprendre le monde à travers l’art.

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