Guerre juive

Guerre juive

par Yann Le Bohec

Steve MASONA History of the Jewish War: A.D. 66–74, Cambridge, Cambridge University Press, 2016.

En 66 après J.-C., les habitants de la province romaine de Judée entrèrent en rébellion contre le pouvoir impérial. La révolte se transforma en une guerre de neuf ans, qui a été rapportée par l’écrivain juif, Flavius Josèphe, qui en fut témoin. Ce long affrontement, appelé la Première Guerre juive, a été, de manière générale, considérée par les spécialistes de la période, comme très cruelle :  un conflit de haute intensité …
L’historien néérlandais Steve Mason estime que l’ampleur qui lui a été prêtée a été exagérée. Il a, proposé, en 2016, une nouvelle interprétation de La guerre des Juifs qui entend bouleverser les interprétations généralement admises.

Flavius Josèphe un traître ?

Flavius a été très étudié et l’on pourrait dire qu’il a divisé la critique entre ceux qui le détestent un peu et ceux qui … le détestent beaucoup ! Pour s’en tenir à deux exemples français, Mireille Hadas-Lebel lui a consacré la meilleure biographie qui soit, un ouvrage critique, très scientifique ; Pierre Vidal-Naquet s’est montré plus « engagé » et donc plus acerbe, dans un texte très ironique intitulé Du bon usage de la trahison.
Rappelons que ce Josèphe, un Juif, appartenait à la meilleure société possible, ce qui lui avait permis de faire des études et en particulier de lire les auteurs grecs et latins qui traitaient des affaires militaires ; il avait donc reçu la même formation, en Judée, que les nobles romains chargés de commandements. Pour cette raison, sa culture faisait de lui un chef de guerre tout désigné.


Dès les débuts de l’insurrection, il avait été placé à la tête d’une armée. Voyant que la bataille en rase campagne n’était pas possible contre les légions, trop efficaces, il se réfugia dans une ville de Galilée, Jotapata, espérant que les remparts construits par les anciens habitants résisteraient mieux aux ennemis. Mais les Romains étaient aussi imbattables dans la technique du siège des villes (la poliorcétique) que dans le combat en plaine, et ils prirent la cité. Josèphe chercha à s’enfuir, mais il fut découvert dans un fossé et fait prisonnier. Conformément au droit « international » de l’époque, il devint juridiquement esclave du vainqueur, le général Vespasien, le futur empereur.
Son propriétaire le prit dans son entourage, sans doute pour en faire « un esclave aux mains blanches », un secrétaire ou le titulaire d’un poste analogue. Josèphe eut la bonne idée de prédire à son maître un avenir radieux, qui le mènerait aux plus hautes responsabilités.
Quand Vespasien fut acclamé empereur par les soldats, il n’oublia pas cet homme qu’il considéra comme un devin et il lui accorda la liberté : l’esclave Josèphe devint l’affranchi Flavius Josèphe. Ses noms montrent cette promotion : l’esclave ne porte qu’un nom (ici : Josèphe) ; affranchi, il fait précéder ce nom par celui de son ancien propriétaire (dans ce cas, Flavius Vespasianus fit de lui un Flavius Josephus).
Revenu à la vie civile, Flavius Josèphe éprouva le besoin de se disculper auprès de ses contemporains et auprès de la postérité. C’est pourquoi il écrivit La guerre des Juifs entre 75 et 79. Son but était de dire que, s’il avait été vaincu, c’était parce qu’il n’aurait pas pu être vainqueur, car l’armée romaine était invincible. Et, à toutes les pages, il trace le portrait de légionnaires terriblement efficaces – ce qu’ils étaient au demeurant. S’il n’est pas possible de lui donner tort sur ce jugement, il est tout aussi évident que son ralliement à Vespasien et à ses compatriotes était un choix qui relevait purement et simplement de la trahison. Tous les historiens sont d’accord sur ce point, même si des nuances séparent les uns des autres.

La thèse de la dissimulation

L’auteur néerlandais pense que l’historien juif a exagéré l’ampleur du conflit parce qu’il voulait dissimuler son incompétence, ou sa trahison, ou ces deux travers à la fois.
Il avance plusieurs arguments supplémentaires pour défendre son point de vue. Il note que tous les Juifs ne se sont pas révoltés ; ainsi, ceux qui vivaient sur le littoral et en particulier à Césarée n’ont pas participé à la guerre, ou très peu (comportement qu’il note dès la page 9). En outre, Flavius Josèphe a cherché à se justifier, ce que tous les auteurs actuels admettent sans discussion.
Et puis, Steve Mason insiste sur la part de propagande qui a été diffusée après le retour à la paix.
En premier lieu, les Romains ont repris cette guerre et l’ont exaltée pour vanter leurs mérites. Pour faire bonne mesure, l’historien accumule les exemples de monuments qui auraient eu pour but de célébrer les vainqueurs (p. 33-41) : l’amphithéâtre Flavien ou Colisée, le relief du tombeau des Haterii, une grande famille peu connue de notre temps, l’arc de Titus, le Forum de Vespasien et des monnaies qui portaient des symboles de victoire sur les Juifs. Le temple de Claude divinisé et une restauration du Capitole auraient eu le même but ; la démonstration, dans ces deux cas, est plus ardue.
Par ailleurs, les chrétiens ont contribué à l’élaboration de cette image fausse (p. 48-49). Pour eux, dès cette époque, les massacres commis par les Romains étaient la volonté de Dieu qui punissait ainsi les Juifs, rendus responsables de la mort du Christ selon eux.
La vérité de Steve Mason est donc que des Juifs ne se sont pas révoltés contre Rome, mais contre la volonté de Néron, qui était de piller Jérusalem (p. 278) ; il ajoute qu’il n’y a pas eu un grand conflit, mais une série d’incidents (p. 207). Dans ces conditions, ils ne pouvaient pas mener une vraie guerre, et ils ont recouru à la guerre de sièges et également à la guérilla ou guerre asymétrique (on donne ce nom à un conflit qui oppose une grande armée à des insurgés plus ou moins isolés – p. 138).

Une vraie guerre

La thèse de Steve Mason porte en elle-même sa contradiction. D’abord, le siège était, comme la bataille, un moyen classique de combattre dans une guerre. Ensuite, les trois grands sièges, de Jotapata, Jérusalem et Massada, ont revêtu un caractère épique, qui les place loin de la guérilla ou des simples incidents. Ce fut une vraie guerre (bellum -en latin- ou πόλεμος/polemos -en grec), avec pour objectif, d’un côté comme de l’autre, la capitulation de l’ennemi.

Judea Capta/Judée captive : Motif qui figure sur une série de pièces (sesterces) frappées en 71 ap. J.-C., pour célébrer la victoire romaine en Judée

De toute façon, le conflit a présenté trois caractéristiques qui justifient ce point de vue critique :

  • la durée (66 à 74)
  • le grand nombre d’hommes mobilisés et
  • le recours aux meilleurs généraux disponibles à Rome.

C’est ce que nous allons voir.

Conditions de la guerre

La première question qui se pose : « pourquoi ? ». Quoi qu’on en ait dit, les Juifs étaient animés par deux sentiments profonds, la religion et le patriotisme. Ils n’acceptaient pas le polythéisme officiel et ils n’aimaient pas voir des soldats romains se promener dans les rues de leurs villes (p. 201-207). De plus, la Judée de cette époque était une des rares provinces de l’empire à ne pas profiter du progrès économique ; elle était pauvre.
Deux déclencheurs du conflit servirent de prétexte. D’une part, des gouverneurs furent maladroits et ils prirent des mesures qui choquaient la religiosité des Juifs. D’autre part, les voisins, Grecs et Syriens, détestaient les Juifs, qui le leur rendaient bien, et ils provoquèrent des massacres, des pogroms.
Vient ensuite la question des forces en présence. Précisons qu’en raison de la médiocrité des moyens de communication à cette époque entre un général et ses troupes, une armée n’alignait normalement pas plus de 50 000 hommes pour une bataille.
Chez les Juifs, Flavius Josèphe fut désigné comme général. Sans attendre, il développa les fortifications, en renforçant les murs en ruines, ou en érigeant là où il le fallait. Il réorganisa les transmissions et imposa la discipline. Et il recruta de nouveaux soldats, ce qui lui permit d’aligner des effectifs importants, au maximum 100 000 hommes ; il garda pour lui 65 000 fantassins avec seulement 350 cavaliers.
Du côté des Romains, c’était le gouverneur de Syrie qui fut chargé d’intervenir, le futur empereur Vespasien. Il reçut quatre légions, des unités d’élite de 5 000 hommes chacune, appuyées par des auxiliaires, soldats de seconde catégorie, et par des socii, des alliés. Flavius Josèphe estime l’effectif total à environ 60 000 hommes ; mais ces 60 000 hommes étaient des professionnels de la guerre ; et, au combat, un bon soldat vaut dix civils incompétents.
Il n’y eut pas de prétexte, comme il arrive souvent, ni de déclaration de guerre en bonne et due forme, mais une cascade d’incidents de plus en plus violents.

Le siège de Jotapata

Depuis la conquête effectuée par Pompée le Grand en 63 av. J.-C., des révoltes se produisaient de manière plus ou moins épisodique avec plus ou moins d’ampleur. C’était parfois le pouvoir des gouverneurs qui était contesté, parfois l’attitude des Grecs et des Syriens qui provoquait des réactions violentes.
La prise de contrôle de Massada par des extrémistes entraîna une réaction de Cestius Gallus, gouverneur de Syrie (son homologue de Judée ne disposait pas de beaucoup de troupes, et uniquement d’auxiliaires). Il prit Jérusalem et, sur le chemin du retour, fut sévèrement étrillé. Les insurgés pratiquèrent un mode de conflit qui a été décrit comme la première « guerre du peuple » de l’histoire. Ils appliquaient une tactique originale : ils pratiquaient le harcèlement, en attaquant systématiquement les arrière-gardes, ce qu’ils firent à trois reprises. Au terme de leur fuite, les Romains constatèrent qu’ils avaient perdu 5 300 fantassins, 480 cavaliers et leur artillerie.
Les insurgés désignèrent des généraux, notamment Josèphe, fils de Matthias, et Jean de Gischala, qui se détestaient au point que le second chercha à tuer le premier. Le pouvoir romain envoya contre eux Vespasien, qui se fit accompagner par son fils Titus. Il partit de la Syrie, au nord, et progressa en direction du sud.
Vespasien assiégea d’abord Jotapata (p. 365-366).

La prise de Jotapata/Gravure de Antoine Augustin Calmet/ 1732

Il entoura la ville par un long mur et par des camps pour y loger ses hommes. Il fit construire une terrasse d’assaut, vaste plan menant au haut du rempart. Il fit ériger trois tours montées sur roues, mettre en place un bélier contre une porte et il mobilisa 160 pièces d’artillerie. Les Juifs firent des sorties et incendièrent une partie du matériel romain. Finalement, la ville fut prise d’assaut, les habitants massacrés, ce qui nous choque, mais qui était conforme au droit de la guerre antique. Josèphe se cacha pendant deux jours, puis il fut capturé. Prisonnier, il devenait esclave.
Dans le même temps, d’autres troupes de Vespasien prirent Gabara, Jaffa et le mont Gerizim.

Le siège de Jérusalem

Poursuivant vers le sud, Vespasien se présenta devant Jérusalem. Cette ville était occupée par des insurgés, sicaires et zélotes, placés sous les ordres de Simon, Jean, Eleazar et Zaccharias pour l’essentiel. Ces chefs réussirent à contrôler, outre Jérusalem, l’Herodion, Massada et Machaerus. Mais ils étaient en conflit permanent les uns avec les autres. Jérusalem paraissait imprenable (p. 402-438), car la ville possédait quatre défenses distinctes : elle était entourée par un triple rempart de près de six kilomètres, flanqué de nombreuses tours ; elle abritait le palais, le Temple et l’Antonia, chacun de ces monuments ayant été construit comme une vraie forteresse.

Prise de Jérusalem/Illustration /Manuscrit de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe/Circa 1400

Vespasien fit faire des « travaux de Romains » pour la prendre. Quand il apprit la mort de Néron et le soutien très large qui se portait sur son nom, il partit vers Rome et laissa la responsabilité des opérations à son fils, Titus. Leurs hommes aplanirent le terrain devant le quartier général et ils construisirent trois camps pour trois des quatre légions. Puis les troupes furent disposées sur sept rangs, face aux parties nord et ouest du rempart. En dix-sept jours, elles construisirent des tours montées sur roues, avec des pièces d’artillerie. Le chef leur ajouta des béliers et quatre terrasses d’assaut. Cela se passait au mois de juin 70.
Les assiégés tentèrent des sorties, mais ils souffraient de la faim et ils se battaient autant entre eux que contre les Romains. Ces derniers procédèrent avec méthode et implacablement : ils prirent les trois remparts, puis l’Antonia, puis le Temple qui fut détruit par un terrible incendie, et enfin le palais. Le 28 septembre 70, la ville était totalement aux mains des légionnaires. Le siège avait laissé 97 000 prisonniers aux Romains et 1 100 000 morts, si l’on en croit Josèphe, chiffre qui est peu vraisemblable. Titus ramena à Rome un chandelier à sept branches en or qui avait orné le sanctuaire des Juifs ; il est gravé sur l’arc érigé par Domitien, frère et successeur de Titus.

Le siège de Massada

L’ordre romain était rétabli dans le nord et le centre ; restait le sud, où Massada, l’Hérodion et Macheronte demeuraient aux mains d’insurgés. L’Hérodion et Macheronte furent pris sans difficultés.

Massada, c’était un autre problème (p. 514-567).

Gravure du XIXème siècle/ »La terrasse » de Massada

Il est inutile de redire ici le contenu patriotique, moral et sentimental qui est attaché à ce lieu. Les Romains virent une butte très escarpée entourée par une plaine désertique où ils installèrent leurs huit camps ; ils construisirent un mur continu de quelque 3,6 km. Sur la colline, la forteresse d’Hérode couvrait une superficie de 9,3 hectares environ. Elle était entourée par un double mur qui protégeait des habitations diverses, plus ou moins luxueuses. Le fondateur y avait fait installer des citernes et même des thermes. Les Juifs insoumis y avaient entreposé des vivres et des armes. Sicaires pour la plupart, ils étaient commandés par Eleazar. Des femmes et des enfants les accompagnaient, environ 960 personnes au total.
Les légionnaires de la Xe Fretensis, aux ordres de Flavius Silva, étaient arrivés sans doute en l’année 73 ou plutôt 74. Pour venir à bout des assiégés, ils construisirent une terrasse d’assaut sur le côté occidental de la hauteur et ils y firent avancer des machines, notamment un bélier. Le siège ne dura sans doute pas plus de sept semaines. Quand ils virent que les travaux de poliorcétique étaient bien avancés, les insurgés se suicidèrent collectivement le 3 mai ; seuls en réchappèrent deux femmes et cinq enfants. Un auteur bien intentionné a récemment soutenu que cette mort de masse avait été inventée parce qu’on n’a pas trouvé de sépultures ; il pense que les vaincus ont été vendus comme esclaves ou tués dans des amphithéâtres. Nous lui ferons remarquer que les gens tués après un siège n’avaient jamais de sépulture dite « honorable ».
Les Romains laissèrent une garnison pour éviter d’avoir à reprendre la forteresse, au cas où elle serait utilisée ultérieurement par d’autres insurgés.

***

Steve Mason est incontestablement un érudit et son livre sera très utile pour toutes sortes de chercheurs ainsi que pour les lecteurs simplement passionnés d’histoire juive antique. Nous devons toutefois exprimer un désaccord avec son interprétation des faits militaires : la guerre juive de 66 à 74 fut une vraie guerre, avec l’engagement de forces numériquement importantes, plus importantes que celles qui ont permis la conquête de la Bretagne, notre Grande-Bretagne (trois légions), autant que celles qui ont dû garder le Rhin au IIème siècle ; et aussi avec des pertes humaines considérables, en morts, blessés et esclaves.

Indications bibliographiques

Rethinking the Jewish War: Archaeology, Society, Traditions, éditeur Anthony Giambrone, Louvain-Paris-Bristol, Peeters, 2021, Collection « Études bibliques », 84.

Présentation de l’éditeur : « Ce recueil interdisciplinaire de quinze articles examine des aspects-clés de la Première Révolte juive, dans un large éventail de perspectives : archéologie ; armée romain ;  administration ; mœurs ;  société à l’époque du Second Temple… Exposées au cours d’une conférence internationale organisée par L’École biblique et archéologique francaise de Jérusalem, ces contributions répondent à nombre de questions classiques sur la confiance à apporter dans le témoignage de Josèphe, en relation avec l’essai de Steve Mason : A History of the Jewish War, Cambridge, 2016 ».

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