Dans le sillage du Gaon de Vilna

Dans le sillage du Gaon de Vilna

par Yitzhak de ALMEIDA

Emmanuel Schieber, Le retour à Sion : de l’idéalisme au pragmatisme de Juda ha-Hassid au Gaon de Vilna et ses disciples, Préface de Paul B. Fenton, Honoré Champion, Paris, 2020, Collection « Bibliothèques d’études juives ».

L’œuvre écrite du Gaon de Vilna, composée essentiellement de commentaires, est d’accès difficile et seuls peuvent vraiment l’apprécier le cercle restreint de ceux qui possèdent une vaste et subtile connaissance de la Torah (de la Bible juive, de ses commentaires, du Talmud, de la Loi…). Mais sans doute, dans son œuvre prise en un sens plus général, faut-il également compter les très nombreux élèves qu’il a formés et les prestigieuses maisons d’étude (yechivote/ ישיבות) qui ont essaimé dans le sillage de son enseignement. Et ce rayonnement dépassa de loin les limites de la Lituanie, de l’Europe de l’Est… pour atteindre la Terre Promise !

Emmanuel Schieber est un des rares chercheurs francophones à posséder la haute culture juive indispensable pour comprendre, étudier de près et reconstituer non seulement l’histoire mais aussi la pensée du Maître et de ses disciples qui émigrèrent en Terre d’Israël, accomplissant ainsi leur installation en Israël (‘alyah /עלייה) à une date surprenante : en 1808-1809 !  Soit quelques décennies avant le début des grandes vagues d’immigration sioniste (1882 pour la plus ancienne).
Ceux qu’on appelait les « Pérouchime » (littéralement les « séparés » en hébreu) furent appelés à constituer une part importante de ce que l’on appelle aujourd’hui le « Vieux Yishouv ».

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Pour mener à bien son projet en toute rigueur historique, l’auteur de Retour à Sion a puisé à toutes les sources écrites disponibles sur son sujet : les écrits du Gaon, la correspondance entre ses élèves, entre ces derniers et les consuls européens résidant en Palestine, ou encore les récits de voyage de mécènes juifs d’Europe occidentale ou de missionnaires chrétiens dans la région. Et encore cette liste dont nous donnons un aperçu n’est-elle pas exhaustive.

Emmanuel Schieber reprend donc, en douze chapitres répartis en deux grandes parties, l’histoire complète du mouvement des Pérouchime, nommés ainsi en l’honneur des anciens Pharisiens. Les élèves du Gaon de Vilna revendiquent donc clairement une filiation antique rappelant la souveraineté juive en Terre d’Israël.

Composée de certains des plus proches élèves du Gaon de Vilna, accompagnés de leur famille, cette vague d’émigration, bien qu’au départ d’ampleur réduite, aura, au fil des années, une influence certaine sur l’établissement juif en Terre d’Israël. Elle la doit, entre autres, à la fondation d’écoles (כולל‎, כוללים‎/au singulier : kollel, au pluriel : kollelim), instituts d’études de la Torah à plein temps et l’établissement de nouveaux quartiers juifs à Jérusalem.
Cependant, l’historien ne se contente pas de tracer un tableau chronologique et événementiel de l’itinéraire des élèves du Gaon de Vilna ; il éclaire son analyse historique par l’exposé de la doctrine développée par le Maître ashkénaze sur la place que prend Israël dans la Torah, et, plus spécifiquement, celle que doit prendre pour les Juifs le commandement divin de peupler la Terre (Nombres, 33 : 53).

Portrait du Gaon de Vilna

E. Schieber expose ainsi la conception que le Gaon se fait de la libération nationale et spirituelle (Guéoulah/ גאולה) attendue par le peuple juif. Dans les mots du Gaon de Vilna : « Mais quand le peuple d’Israël résidait dans sa Terre, il fut un peuple uni, et il en sera ainsi dans les temps futurs […], comme le dit le Zohar : « Quand le peuple d’Israël est-il uni ? Uniquement quand il réside dans sa terre », p. 122. En somme, pour le Gaon et ses élèves, la Délivrance ne saurait être un phénomène purement spirituel, mais plutôt, en fidélité avec la tradition juive, une révolution à la fois matérielle et religieuse conduisant à une proximité jamais égalée entre l’Homme et Dieu. Cette proximité passe par l’instauration en Terre d’Israël d’une société fondée sur les principes de la Torah.

Les Pérouchime, des bâtisseurs de l’esprit

Cette doctrine spirituelle est en effet le fil conducteur de ce rigoureux essai historique. Pour E. Schieber, les Pérouchime n’ont d’autre but que de réaliser la pensée du Gaon, qui associe le peuplement de la Terre d’Israël avec la venue de la Rédemption annoncée dans la Torah.  Il explore ainsi la place que prend la Terre d’Israël au sein de cette conception : « Se fondant sur divers Midrashim, le Gaon estime que l’accomplissement des commandements de la Torah en dehors même de la Terre d’Israël n’a pour but que de préparer le peuple juif à se montrer prêt à y revenir. », p. 124. Selon cette interprétation, la vie en Diaspora est une préparation morale et spirituelle au retour en Terre d’Israël, pour y exercer une souveraineté en accord avec les préceptes sociaux édictées par Dieu dans la Torah.
En somme, la pensée du Gaon de Vilna accorde une importance capitale et renouvelée à la question de la colonisation d’Eretz Israël par le peuple juif dispersé au sein des Nations. Bien que le Gaon lui-même ne pût jamais réaliser sa propre ‘aliyah (malgré une tentative infructueuse), certains de ses élèves parmi les plus érudits portèrent la vision de leur maître à accomplissement en émigrant eux-mêmes sur la terre promise à la postérité d’Abraham.
En trois « vagues » de quelques centaines d’immigrants chacune, les Pérouchime s’établissent d’abord pour certains à Safed (ville célèbre pour avoir accueilli parmi les plus grands kabbalistes de l’histoire juive, comme le fameux Rabbi Isaac Louria) et pour d’autres, à Jérusalem, avant que les résidents de Safed n’aient été contraints à vivre à Jérusalem, après que de terribles circonstances les eurent poussés à quitter leurs foyers.

On aperçoit le dôme de la Synagogue de la ‘Hourva à Jérusalem/בית הכנסת החורבה-Bète ha-knessète ha-‘hourva/Circa 1900

Sitôt parvenus en Israël, ces récents émigrants entendent bien propager l’enseignement du Gaon. Des kollelime sont construits ; est édifiée la Synagogue de la « ‘hourba » : cette historique synagogue ashkénaze : sa restauration fut empêchée par un long litige financier qui opposa Rabbi Yehouda Ha-’Hassid et des prêteurs à intérêt non-juifs mais elle finit par être reconstruite.
Un des disciples du Gaon, Rabbi Israël de Shklov, tenta même de faire renaître l’antique cérémonie  de la semikha (סמיכה), rite destiné à transmettre l’autorité rabbinique au sein des Enfants d’Israël qui avait disparu quelques siècles après le début de l’ère chrétienne. Cette restauration est perçue par beaucoup d’autorités rabbiniques comme le prélude à la création d’un nouveau Sanhédrin qui disposerait de pouvoir législatifs et juridiques importants.

De manière générale, l’œuvre des Pérouchime apporte, en plus d’un renouveau ashkénaze en Israël, un nouveau souffle qui se propage parmi tous les habitants de la Terre Sainte. Leur élan, que l’on pourrait qualifier de messianique, les conduit par exemple à tenter, à l’image de leurs ancêtres de l’époque biblique, de cultiver la terre et d’appliquer à cette culture les lois prévues par la Torah (p. 227-245), telles que l’année sabbatique, le jubilé (périodes de repos des terres agricoles) ou encore les lois relatives à la moisson, qui combinent pour certaines d’entre elles des éléments religieux et sociaux.
C’est un des signes, selon le Gaon de Vilna, de l’arrivée prochaine de la Rédemption. Plus globalement, les élèves du Gaon cherchent à encourager les Juifs à combiner études de Torah et activités profanes.
Bien qu’essentiellement motivée par des raisons religieuses, leur propension à encourager les activités professionnelles au sein de la communauté ashkénaze peut aussi s’expliquer par des raisons plus pragmatiques. En Terre d’Israël, ils peinent à vivre dignement… Car entre le manque de moyens financiers, les catastrophes naturelles et les attaques meurtrières de bandits provenant des communautés arabe et druze, leur vie n’est pas facile. C’est à cause de toutes ces menaces que ces pionniers durent faire appel à toutes leurs capacités d’adaptation, de manière à pouvoir faire prospérer leur communauté.

Les Pérouchime, artisans d’un renouveau démographique juif en Terre d’Israël ?

Emmanuel Schieber décrit en effet très finement les manœuvres habiles grâce auxquelles les Pérouchime et plus largement les Juifs d’Eretz Israël, surmontèrent les différents obstacles qu’ils rencontraient (tremblement de terre, persécutions religieuses, pauvreté extrême…).
Les différentes tentatives de développer une agriculture et une industrie « juives » sont dictées par une volonté d’accroître l’autonomie des Juifs en Terre d’Israël, de les rendre indépendants des dons provenant de la Diaspora.
Bien sûr, il ne s’est jamais agi de couper les ponts entre les communautés d’Israël et celles de l’Exil, mais bien plutôt de créer, au moins à l’état embryonnaire, un centre qui permettrait à ces premières de faire avancer la marche vers la Rédemption.
L’auteur prend notamment pour exemple les nombreux voyages de Moïse Montefiore en Israël et les projets que celui-ci entretenait avec Rabbi Yisraël de Shklov ( p. 325-338).

Le philanthrope Sir Moses Montefiore/Billet israélien de 10 lires

Si, pour la plupart d’entre eux, ces projets ne verront jamais d’application pratique, il est frappant de constater à quel point la vision religieuse de la Terre d’Israël qu’avaient ces étudiants de la Loi peut présenter des analogies avec celle des premiers sionistes laïques de la fin du XIXème siècle et de leurs successeurs.

Contrairement aux assertions de certains propagandistes anti-sionistes, les élèves du Gaon ne se sont jamais considérés comme une simple communauté religieuse indépendante, mais bien plutôt comme le premier bourgeonnement d’un peuple amorçant un processus de renaissance sur la terre qui lui a été promise par Dieu.
De manière à assurer la sécurité des Juifs, les Pérouchime surent adopter un point de vue pragmatique en encourageant la concurrence entre les différentes puissances jalouses de leur influence sur la Terre Sainte, en utilisant également tous les outils juridiques à leur disposition pour s’assurer de la défense de leurs droits (p. 301-324).
Les élèves du Gaon du Vilna se montrèrent ainsi capables d’assurer à la communauté juive une protection contre les nombreuses vexations dont elle était victime de la part des différents gouverneurs ottomans et autres potentats locaux.
Bien plus que cela, les Pérouchime sont également à l’origine d’une véritable expansion de la ville de Jérusalem. En effet, contraints par l’exiguïté de la Vieille Ville à se déplacer en périphérie, ils fondèrent plusieurs quartiers qui formèrent plus tard l’ossature de Jérusalem-Ouest ! Parmi ces communautés (au total une dizaine), l’auteur cite notamment celle de Mea Shearim, aujourd’hui célèbre en tant que fief de l’orthodoxie hiérosolymitaine.

Quartier de Mea Shearim à Jérusalem/Circa 1920

En somme, en plus de son important réseau d’écoles (dont le célèbre Talmud Torah, Etz ‘Hayim) qui encadre les élèves de la petite enfance à la majorité, voire au-delà pour les étudiants les plus doués, ces innovateurs sont à l’origine d’une véritable transformation du paysage de la région de Jérusalem (p. 357-372).

Reste toutefois à savoir quelle signification historique donner à tous ces exploits. Car l’attachement des Juifs à la Terre d’Israël est aujourd’hui le sujet de débats parfois très houleux entre partisans du sionisme et opposants à l’État d’Israël. Pour les premiers, celui-ci est antique, débutant avec la promesse de Dieu aux Patriarches d’y faire habiter leurs descendants. Depuis le dernier exil provoqué par l’échec de la révolte contre la Rome Impériale il y a deux mille ans, les Juifs rêvent collectivement de retourner en Terre d’Israël et le sionisme politique ne serait que l’accomplissement de ce désir pluri-millénaire. Pour ceux qui sont réfractaires à l’idée sioniste, voire qui sont  anti-sionistes, les Juifs, loin de constituer un peuple lié à une terre particulière, ne sont que les adeptes d’une religion strictement spirituelle, au même titre que les Chrétiens ou les Musulmans et n’ont de ce fait, aucun droit à la souveraineté sur la terre d’Israël. Les partisans des deux positions tentent d’appuyer leurs convictions sur divers événements historiques. Parmi ces derniers, l’émigration des Pérouchime en Eretz Israël au XIXéme siècle mobilise particulièrement l’attention des deux camps. Les uns y voient une préfiguration des mouvements postérieurs d’émigration qui seront à l’origine de la fondation de l’État d’Israël en 1948. Les autres perçoivent dans la démarche des Pérouchime un simple témoignage d’attachement spirituel à la Terre Sainte dénué de portée politique.

« Mur des Juifs un vendredi »/Femmes priant devant le Mur occidental du Temple à Jérusalem/Photographie de Félix Bonfils/1899

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Les Pérouchime, sionistes de la première heure, ou « simples » Juifs pieux cherchant à accomplir la volonté de leur illustre maître ? Peut-être furent-ils (à leur insu ou en toute conscience ?) les deux à la fois.
Une chose est cependant certaine : Emmanuel Schieber, grâce à son magistral exercice de reconstruction historique, parvient à faire renaître l’initiative unique d’un groupe de Juifs, certes en petit nombre, mais mû par une foi immense par laquelle ils réussirent à braver tous les obstacles (humains, naturels et financiers) pour créer une communauté, non seulement effective, mais également pleine de vie.

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