Huit variations autour de la figure d’Abraham – Lectures bibliques du Rabbin Jonathan Sacks

Huit variations autour de la figure d’Abraham :
Lectures bibliques du Rabbin Jonathan Sacks 

par Nicolas Merlet

Covenant and Conversation : Genesis, Maggid and The Orthodox Union, Jérusalem, 2009, pp. 65-93.
Lessons in Leadership, Maggid and The Orthodox Union, Jérusalem, 2015, pp. 13-17.
Essays on Ethics, Maggid and The Orthodox Union, Jérusalem, 2016, pp. 15-20.
Judaism’s Life-Changing Ideas, Maggid and The Orthodox Union, Jérusalem, 2020, pp. 13-16.
Ceremony and Celebration, Maggid and The Orthodox Union, Jérusalem, 2017, pp. 169-173.

Convenant and Conversation/Lessons in Leadership/Essays on Ethics/Judaism’s life-changing ideas

Chacun des cinq livres composant la Torah proprement dite (Pentateuque) est découpé en parts à peu près égales qui sont lues publiquement lors des offices du Sabbat, tout au long de l’année. Ces sections hebdomadaires (cinquante-quatre en tout) font généralement l’objet d’un commentaire dispensé, devant l’assemblée des fidèles, par le Rabbin ou un membre de la communauté versé dans l’étude des textes traditionnels. Ce sont des commentaires de textes plus que des homélies.
Le Grand Rabbin Lord Jonathan Sacks a consacré pas moins de huit commentaires originaux à chacune de ces péricopes (paracha), soit quatre-cent-trente-deux commentaires en tout…  Huit fois successivement, il est revenu sur  une seule de ces portions de lecture (Genèse : 12-17) où la figure d’Abraham est centrale.
À chaque fois, ce lecteur méditatif renouvelle son regard sur le texte, change de point de vue, pense et interprète à nouveaux frais le même passage, notamment en le liant à des notions tant modernes que traditionnelles, profanes aussi bien que religieuses. Abraham, l’antique patriarche, apparaît, dans chacune de ces lectures biblique, sous un jour neuf. Un admirable art de la variation!


Précisons, pour bien comprendre l’organisation de l’oeuvre, que les huit livres de commentaires bibliques suivent quatre directions successives : un premier groupe de cinq livres, écrits entre 2009 et 2019, Covenant and Conversation/Alliance et Conversation – correspond aux cinq livres du Pentateuque. II étudie ensuite chacune des cinquante-quatre péricopes sous l’angle particulier de la gestion des hommes (Lessons in Leadership, paru en 2015) ; Essays on Ethics (2016) est consacré aux problèmes moraux. Enfin, deux mois avant son décès, survenu en septembre 2020, le Rav achève ce qui est peut-être son chef-d’œuvre, Judaism’s Live – Changing Ideas : il y expose, pour chaque section du Pentateuque, comment le judaïsme donne un sens à la vie, chaque fois sous un autre angle.
Pour souligner la spécificité de chaque livre, nous respecterons l’ordre chronologique de parution, en commençant par Covenant and Conversation.

Lekh Lekha

Qu’apprenons-nous dans cette péricope/paracha (Genèse, 12-17), intitulée d’après ses premiers mots : Lekh Lekha  ? Au premier verset, Abraham reçoit l’ordre de Dieu de partir de ‘Harane pour la terre de Canaan et la promesse de devenir une grande nation. À la suite d’une famine, il part de nouveau de Canaan pour un exil temporaire en Égypte où Sara est enlevée par le Pharaon puis relâchée. De retour à Canaan, Abraham et son neveu Loth se séparent. Abraham libère Loth qui avait été enlevé par des rois en guerre, puis c’est la naissance d’Ismaël, fils d’Agar la servante égyptienne. Dieu promet la naissance d’un deuxième fils, issu de Sara cette fois-ci, Isaac. 
Le Rav s’intéresse surtout au premier verset, à l’ordre de quitter ‘Harane pour Canaan, et aux raisons de cet ordre.

Un homme libre

Que dit le premier verset de Lekh-Lekha (Genèse, 12 : 1) ?

וַיֹּאמֶר ה » אֶל-אַבְרָם, לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ, אֶל-הָאָרֶץ, אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ

/Vayomère Hachème el Avraham, Lekh Lekha méarstékha ou mimoladetekha oumibeyte avikha, el ha-aretse, achère aréka
/L’Éternel avait dit à Abram : « Éloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je t’indiquerai ».

Dans un premier temps, l’exégète attentif au contexte de ce verset, souligne ce qui sépare Abraham, être libre et responsable – cela va ensemble! – des protagonistes qui apparaissent dans les chapitres précédents : Adam est expulsé du paradis après avoir rejeté la faute sur Ève, mais Abraham choisit de s’exiler ; Caïn rejette sa responsabilité morale face à son frère, tandis qu’Abraham sauve son frère Loth ; Noë rejette toute responsabilité à l’égard de la collectivité, alors qu’Abraham prie pour les habitants de Sodome et Gomorrhe ; La société de Babel rejette l’idée d’une source transcendante de la responsabilité, tandis qu’Abraham est prêt à renoncer à son fils Isaac sur l’ordre de Dieu ou ce qu’il en perçoit.
Le Rav développe ainsi le lien entre liberté et responsabilité pour les sociétés anciennes et modernes  – chacun devient une victime sans liberté, et sans responsabilité : « … les êtres humains attribuaient leurs malheurs a d’autres facteurs que la volonté humaine et la responsabilité de chacun … aux étoiles, aux sorts, aux furies, aux dieux. Aujourd’hui ils accusent leurs parents, leur environnement, leurs gènes, le système éducatif, les media, les homme politiques, et quand rien n’y fait – aux Juifs », Covenant and Conversation : Genesis, p. 68-69.
Le Rav cite alors un essai du philosophe et théologien catholique, Alasdair MacIntyre (God and the Theologians, 1978) pour lequel trois systèmes alternatifs de pensée athée (le spinozisme, le marxisme, le freudisme) ont dénié à l’homme liberté et responsabilité. Le Rav établit un parallèle remarquable entre ces trois systèmes et les trois éléments du verset : pour Spinoza, le libre-arbitre est une illusion car l’homme serait entièrement conditionné par sa nature et nommerait « liberté » l’ignorance des causes qui le déterminent à agir : Abraham quitte son lieu de naissance. Pour Marx, l’homme est déterminé par les forces sociales : Abraham quitte sa terre, outil de production par excellence. Pour Freud, l’homme est déterminé par les traumatismes de son enfance et son rapport au père : Abraham quitte la maison de son père.

Un nouveau type de héros

La deuxième étude de Covenant and conversation présente Abraham comme aux antipodes des héros conventionnels des religions : il est le pionnier de nouvelles valeurs. Chez les Grecs par exemple, le courage physique était fortement valorisé et le héros, en quête de gloire, cherchait à obtenir l’admiration de ses contemporains. Abraham, lui, accomplit ce qui est juste, et par devoir, non pour la gloire.
D’après le Rav, la linguistique souligne ce point de vue : la notion de personne n’a pas d’équivalent exact en hébreu ; selon l’origine de ce mot – persona signifiant  » le masque » en latin -, les hommes sont des acteurs ; en ce sens, affirmer sa personne, c’est jouer un rôle. À l’inverse, « dans ces cultures nous sommes ce que nous paraissons aux autres… Dans le judaïsme, Dieu nous connaît directement pour ce que nous sommes, pas pour ce que nous semblons être», Covenant and Conversation : Genesis, p. 75. L’intériorité prime sur les attitudes extérieures.

Un héros pour quel voyage ?

Dans l’étude suivante, Rabbi Jonathan Sacks analyse systématiquement le seul mot « Lekha « /לְךָ/ « à/avec/pour/vers/par? toi » – de la section לֶךְ-לְךָ/Lekh-Lekha. Jouant sur les possibilités de sens qu’ouvre la langue hébraïque, il donne à la préposition quatre acceptions qui s’additionnent à cette expression : suivant Rachi (Genèse, 12 : 1), on comprend « Pars « pour » toi-même » c’est-à-dire pour ton bien, pour que tu deviennes une grande nation» ; pour le Midrache (Genèse Rabbah, 39 : 2), Abraham part « avec » lui-même, avec sa foi et ses valeurs qu’il partage en chemin avec l’humanité. D’après la pensée du Rabbi David de Lelov (Pniné Ha-‘Hassidoute, 1987), Abraham part « vers » lui-même, vers son âme, pour découvrir sa véritable identité.
Le Rav ajoute une quatrième interprétation : « Pars par toi-même » : « Seul un homme prêt à rester seul, singulier et unique peut adorer le Dieu seul, singulier et unique. Seul quelqu’un qui soit capable de laisser derrière lui les sources naturelles de son identité – maison, famille, culture et société – peut rencontrer Dieu au-dessus et au-delà de la nature », Covenant and Conversation : Genesis, p. 79.
Le voyage d’Abraham préfigure l’isolement de nombreux Juifs qui ont lutté contre les idoles du moment : contre le polythéisme, l’esclavage, le pouvoir absolu, et pour l’éducation, la paix et la solidarité.

La caravane d’Abraham/James Tissot/1903

Rupture et continuité avec le père  

Toujours sur le même verset, le Rav apporte un nouvel éclairage à finalité pédagogique en remarquant que ce verset n’est pas relié à ce qui précède : nous ne disposons d’aucune information sur l’enfance et la famille d’Abraham. Deux textes ultérieurs fournissent des éléments de réponse qui soulignent cette rupture avec l’environnement familial et social : Pour le Midrache (Genèse Rabbah, 38 : 8), le père d’Abraham était un idolâtre dont les idoles furent brisées par Abraham, enfant rebelle. Cette interprétation correspond également au verset de Josué, 24 : 2, «Vos ancêtres habitaient jadis au-delà du Fleuve, jusqu’à Thare, père d’Abraham et de Nahor, et ils servaient des dieux étrangers».
Pour Maïmonide, Abraham s’oppose aussi à sa famille et à son environnement, mais c’est par la logique seule et à la suite d’un cheminement intérieur qu’il est arrivé à la connaissance du Dieu Unique (voir Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 1 : 3).
Cependant, nous savons quand même une chose sur le père d’Abraham : il a lui-même quitté Ur avec Abraham et sa famille (Genèse, 11 : 31) pour aller s’établir en Canaan. Mais il s’arrête en chemin à ‘Harane pour s’y établir et y meurt. Il semblerait donc qu’Abraham ait finalement continué et accompli la démarche de son père. Pour Rachi (Genèse, 11 : 32) et le Midrache (Genèse Rabbah, 39 : 7), Dieu a donné l’ordre à Abraham de partir, qui a persuadé ensuite son père de partir avec lui.
Ainsi, cette dualité entre continuité et rupture représente le chemin que doit faire tout enfant face à ses parents, en particulier à l’adolescence  : « …c’est seulement des années plus tard que nous réalisons combien nous devons à nos parents – lorsque nous pensions le plus fortement tracer notre propre voie, nous étions en fait en train de vivre les idéaux et aspirations que nous avions reçus d’eux », Covenant and Conversation : Genesis, p. 85.

L’héritage d’Abraham

Dans la cinquième et dernière étude sur Lekh-Lekha du livre Covenant and Conversation, le Rav montre la profonde unité de la paracha à travers les liens entre trois récits apparemment différents, mais dont chaque protagoniste est un héritier spirituel possible d’Abraham.
Le deuxième verset (Genèse, 12 : 2) promet une nombreuse descendance à Abraham :וְאֶעֶשְׂךָ, לְגוֹי גָּדוֹל, וַאֲבָרֶכְךָ, וַאֲגַדְּלָה שְׁמֶךָ; וֶהְיֵה, בְּרָכָה
/Ve’éssekha, legoye gadol, va avarekhekha, vaagadelah chémekha ; véhéyé, berakha
/Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras un type de bénédiction
Cette promesse est répétée trois autres fois dans la suite de la péricope, en Genèse 13 : 16 ; 15 : 5 et 17 : 4-6. Elle paraît pourtant difficilement réalisable, car Sarah et Abraham sont nonagénaires et sans enfants.  
Le premier fils spirituel possible est le neveu d’Abraham, Loth, mais celui-ci s’avère indigne de la mission : il se sépare d’Abraham pour aller s’établir dans les verts pâturages de Sodome et Gomorrhe, sans prendre en compte le caractère mauvais des habitants de la région (Genèse, 13 : 10-13). Loth a préféré le monde matériel au monde spirituel. Le Rav Sacks souligne que Loth appréhende exclusivement la réalité par la vue, comme Ève ou Esaü, tandis que la parole de Dieu se transmet essentiellement par la parole et l’écoute. 
Le deuxième candidat est le serviteur d’Abraham, Eliézer mais Dieu réfute cette possibilité en Genèse, 15 : 4 :  Mais voici que la parole de l’Éternel vint à lui, disant : «Celui-ci n’héritera pas de toi ; c’est bien un homme issu de tes entrailles qui sera ton héritier», Genèse, 15 : 2.
Reste alors une troisième possibilité, Ismaël, fils à naître d’Abraham et Hagar, servante Égyptienne de Sarah (Genèse, 16 : 4-6). Mais la servante manque de respect à sa maîtresse et elle est expulsée avec son fils par Sarah.
Finalement, c’est bien un enfant biologique qui naîtra miraculeusement d’Abraham et Sarah. Isaac réalisera la promesse d’une nombreuse descendance donnée à Abraham, malgré les apparences. Pour le Rav : « La foi est la capacité de vivre avec les retards de la réalisation sans perdre confiance en la promesse, de subir des déceptions sans perdre l’espoir, de savoir que le chemin de la réalité à l’idéal est long mais de le suivre quand même », Covenant and Conversation : Genesis, p. 92-93.

Abraham le « leader »

Le livre Lessons in Leadership étudie les cinquante-quatre péricopes du Pentateuque du point de vue exclusif de la gestion des hommes. Pour notre verset Genèse, 12 : 1, le Rav souligne que les hommes se conforment aux normes et à la culture de leur pays (« ton pays »), de leurs amis et voisins (« ton lieu natal ») et de leurs parents et familles (« la maison paternelle »). Mais Abraham doit créer une religion qui n’adore pas le pouvoir et les symboles du pouvoir – ce qui constitue en fait l’essence des idoles. Donc il doit s’en échapper pour rester différent. Un leader doit mettre en cause les consensus et influencer, même s’il n’exerce pas le pouvoir.
Le Rav décrit une expérience instructive de psychologie réalisée par Solomon Asch. Il s’agissait de présenter à un groupe de personnes des tâches intellectuelles simples comme comparer la longueur de lignes sur des cartes à jouer. Lorsque la majorité – des acteurs en fait – donnaient une réponse manifestement fausse, les cobayes avaient tendance à suivre l’avis de la majorité. Pour que le charme s’arrête, il suffisait qu’une autre personne soutienne l’avis divergent du cobaye. Pour le Rav, le rôle d’Abraham et du peuple Juif, c’est d’être cet intervenant indépendant qui vient rectifier le tir, qui sait s’opposer  : « C’est pourquoi, aussi petit soit leur nombre, les Juifs ont créé des communautés. Il est difficile d’être un leader tout seul, encre moins de l’être en compagnie d’autres, même si vous êtes une minorité. Le judaïsme est le contre-chant dans la conversation de l’humanité. En tant que Juifs nous ne suivons pas la majorité simplement parce que c’est la majorité », Lessons in Leadership, p.16.

L’éthique d’Abraham

Dans le domaine de l’éthique, le Rav expose la critique que ose d’adresser un des plus grands maîtres de la Torah : Nahmanide aux…. patriarches et matriarches !
Il reproche à Abraham sa décision de quitter Canaan pour l’Égypte à cause de la famine, et de mettre ainsi sa femme en danger par manque de foi (commentaire sur Genèse, 12 : 10). Il reproche également à Sarah de maltraiter la servante Agar.
Le Ramban voit dans ces deux écarts de conduite la cause de l’exil égyptien et des mauvais traitements infligés aux Juifs en terre d’Islam… 
La question de fond est la suivante : comment pouvons-nous juger les actions des acteurs de la Bible? Le Midrache essaie de justifier leurs attitudes parfois problématiques, par exemple dans le cas de Sarah, par le mauvais exemple que donnerait Ismaël, le fils adolescent d’Agar, à Isaac. D’après le Rabbi Zvi Hirsch Chajes (1805-1855), le Midrache le fait pour des raisons éducatives.
La Bible, elle, présente les personnages de manière plus nuancée, avec leurs zones d’ombre et de lumière.
Le texte biblique peut, en effet, être compris à plusieurs niveaux : les enfants voient certes les bons et les méchants, mais le lecteur plus mûr comprend la complexité des situations et des décisions. Car les êtres humains sont naturellement complexes. Il en va de même pour les « héros » bibliques. La perfection est seulement à Dieu, mais n’existe pas dans ce monde matériel. Aucun héros ne peut donc être parfait.
Le Rav conclut  : « … aucune religion n’a été plus honnête sur les défaillances même des plus grands. Dieu ne nous demande pas d’être parfaits. Il nous demande, à la place, de prendre des risques dans la poursuite du juste et du bien, et de reconnaitre les erreurs que nous commettrons inévitablement…Cette combinaison unique d’idéalisme et de réalisme est la moralité dans sa forme la plus exigeante, la plus mûre. », Essays on Ethics, p. 20. 

Les valeurs d’Abraham pour le monde moderne

Dans le livre qui conclut et parachève son œuvre, Judaism’s Life-Changing Ideas (2020), Rabbi Jonathan Sacks reprend le thème du rejet du déterminisme (« Un homme libre ») mais en montrant comment ce rejet général caractérise les sociétés qui progressent. Il se réfère, à ce sujet, aux deux thèses d’un essai, paru dans les années 1950 mais dont le propos est toujours d’actualité, The Lonely Crowd / La foule solitaire, de David Riesman. Selon ce sociologue, l’identité d’un individu est fortement influencée par le type de société dans laquelle il vit. Et les sociétés, selon lui, connaissent trois stades d’évolution :

  • Les sociétés stagnantes et non industrialisées à forte natalité et forte mortalité (« tradition-directed »). Les règles sont définies par la tradition, l’idéal est l’honneur, le but est de survivre, et l’échec s’exprime par la honte.
  • Les sociétés en pleine croissance comme l’Europe de la Renaissance (« inner-directed »). Les règles sont définies par l’individu pour lui-même, l’idéal est universel (la Justice, le Bien…) ; ainsi le but est de s’adapter dans un monde en perpétuel changement, et l’échec s’exprime par la culpabilité.
  • Les sociétés prospères mais qui déclinent, à faible natalité et faible mortalité (« other-directed »). Les règles sont définies par l’entourage, le but est de se conformer au groupe et d’obtenir son approbation, et l’échec s’exprime par l’anxiété.

Le Rav ré-interprète le verset Lekh-Lekha suivant ce modèle : Abraham doit quitter sa maison paternelle (la société traditionnelle) et son lieu natal (la société conformiste) pour créer une nouvelle société, celle d’Israël, fondée sur un développement continuel, spirituel et moral, personnel et collectif. Le fait que les valeurs soient intériorisées par chaque individu permet de survivre comme groupe minoritaire dans un environnement très diffèrent ou même oppressif. Ces valeurs sont acquises, conservées, et développées par l’éducation, l’étude, le rituel et la prière. Cette attitude a permis au peuple juif d’être pionnier dans de très nombreux domaines : scientifiques, artistiques, économiques, humanitaires… Il conclut : « Suivez la voix interne, comme l’ont fait ceux qui vous ont précédé, continuant leur chemin en amenant des valeurs éternelles dans un monde en rapide changement », Judaism’s Life-Changing Ideas, p. 16.

Les sorties d’Égypte

Nous venons de parcourir huit commentaires différents du Rav sur Lekh-Lekha, publiés dans ses livres d’études bibliques.  Nous pouvons voir maintenant comment ces commentaires rayonnent sur l’ensemble de son œuvre, en nous intéressant à son livre Ceremony and Celebrations, qui regroupe les introductions aux cinq livres de prière commentés qu’il a consacrés aux fêtes Juives.
Au sujet de Pâque, le Rav explique que l’exil et la sortie d’Égypte d’Abraham qui suivent immédiatement son arrivée en Canaan préfigurent la sortie d’Égypte de l’ensemble du peuple d’Israël qui adviendra plusieurs centaines d’années plus tard.
En s’appuyant sur le Midrache (Genèse Rabbah, 40 : 6), il résume le parallèle entre les deux sorties d’Égypte dans un tableau très clair de versets :

AbrahamLe peuple d’Israël
Or, il y eut une famine dans le pays (Genèse, 12, 10)En effet, voici deux années que la famine règne au sein de la contrée (Genèse, 45 : 6)
Abraham descendit en Égypte (Genèse, 12, 10)Jadis, nos pères descendirent en Égypte (Nombres, 20 : 15)
pour y séjourner (Genèse, 12, 10)Nous sommes venus émigrer dans ce pays (Genèse, 47 : 4)
la famine étant excessive dans le pays. (Genèse, 12 : 10)… la disette étant grande dans le pays de Canaan (Genèse, 47 : 4)
Et ils me tueront et ils te conserveront la vie (Genèse, 12 : 12)Tout mâle nouveau-né, jetez le dans le fleuve, et toute fille laissez-la vivre (Exode, 1 : 22)
Mais l’Éternel affligea de plaies terribles Pharaon et sa maison (Genèse, 12 : 17)La séquence des dix plaies dans Exode
Pharaon lui donna une escorte, qui le reconduisit avec sa femme et toute sa suite (Genèse, 12 : 20)Les Égyptiens firent violence au peuple, en se hâtant de le repousser du pays (Exode, 12 : 33)
Or Abram était puissamment riche en bétail, en argent et en or (Genèse, 13 : 2)Il les fit sortir, chargés d’argent et d’or (Psaumes, 105 : 37)


Le Rav développe ensuite abondamment d’autres péripéties des patriarches Abraham, Isaac et Jacob qui annoncent aussi l’histoire future du peuple d’Israël : l’exil d’Égypte et le retour en terre d’Israël ont été promis par Dieu à Abraham, vécus par lui et les autres patriarches, et réalisés par leurs descendants. Le Rav explique ce passage obligé par l’Égypte :  « Le voyage vers la Terre Promise devait passer par l’Égypte parce qu’Israël allait construire une société qui serait l’antithèse de l’Égypte…Ils devaient avoir l’expérience de ce que c’est que d’être du mauvais côté du pouvoir… [La société à construire] serait une société où personne ne serait dépourvu, privé des nécessités de base de la vie. », Ceremony and Celebrations, p.173.

***

Ainsi, comme on voit, l’interprétation du Rabbin Sacks, conformément à l’ antique tradition du commentaire rabbinique, pratiquant un art consommé de la variation, se renouvelle dans chaque commentaire.
Non seulement les versets apparaissent chaque fois sous un jour différent, avec un sens aigu du détail mais l’intérêt reste sans cesse en éveil, même pour les lecteurs peu versés dans les subtilités de l’exégèse biblique. Car les références à la culture générale, empruntés à divers domaines de la connaissance, facilitent beaucoup la compréhension du public le plus large ; les concepts propres à la pensée juive, en dépit de leur complexité, sont rendus accessibles, à différents niveaux intellectuels, culturels et spirituels. Le recours de modèles de pensée, plus familiers aux lecteurs modernes, permet une meilleure assimilation des idées développées.
L’enseignement de la Torah dispensé dans toute l’oeuvre du Rabbin Jonathan Sacks n’a pas fini de se transmettre et de rayonner dans le monde contemporain.


QUI EST LE RABBIN JONATHAN SACKS?

Sir Jonathan Sacks/Chief Rabbi of the UK at National Poverty Hearing 2006/Westminster/ Londres/Source : https://www.flickr.com/photos/church-poverty/345570126/

« Les justes, même morts, sont appelés vivants » nous dit le Talmud (Traité Berakhote, 18a. 
Le Grand Rabbin Lord Jonathan Sacks (8 mars 1948-7 novembre 2020) fut rabbin, professeur, philosophe et théologien.
Il reçut une formation à la fois universitaire, aux universités de Cambridge et Londres, et rabbinique, à la Yeshiva Ets-Haïm et au Collège Juif de Londres, où il fut l’élève du Rabbin Nahoum Rabinovitch. Il a été marqué durablement par la personnalité de grands dirigeants de communautés orthodoxes comme les rabbins Mendel Menahem Schneerson ou Joseph Dov Soloveitchik.
Très actif dans le dialogue inter-religieux et invité d’honneur à de nombreuses conférences, il fut Grand Rabbin du Commonwealth de 1991 à 2013 et distingué par le titre de Lord, en 2005.
Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dans tous les domaines de la pensée juive et donné, dans le monde, de nombreuses conférences enregistrées.
L’œuvre du Rav est vaste puisque, à côté des commentaire bibliques – parus dans les années 2009 à 2020- qui ont couvert entièrement huit fois le Pentateuque, il a aussi commenté tous les livres de prière et fêtes Juives entre 2003 et 2016, en commençant par la Haggadah et le Authorized Daily Prayer Book, livre de prières journalier standard pour les communautés juives de Grande-Bretagne.  
Son enseignement intègre harmonieusement d’une part la Bible, le Midrache, les Prophètes, le Talmud, les penseurs juifs de toutes les époques jusqu’à aujourd’hui ; d’autre part, il recourt à des références éclairantes empruntées à de nombreux domaines de la connaissance : la psychologie, la sociologie, l’histoire, l’ archéologie, la littérature et la musique….
Enfin, il a acquis un statut international de théologien et philosophe dès le début années 90, par la publication d’une vingtaine de livres de réflexion sur les principaux problèmes du monde moderne. En particulier le livre Morality, lui aussi paru en 2020, dans la dernière année de sa vie, propose un programme de progrès à un monde en crise, par l’adoption de valeurs à la fois anciennes et modernes ; il invite à construire une société plus éthique, sur les traces d’Abraham…,
Son œuvre se poursuit même, à titre posthume, sur son site Internet officiel, où sont publiés chaque semaine de nouveaux commentaires bibliques que le Rav avait rédigés un an à l’avance avant son départ, sur le thème « Women as leaders » – les femmes comme leaders.

2 commentaires

  1. *Oh ! le Rav Sacks … à lire à tête reposée , combien MERCI ! pour votre lettre,* *qui met en évidence la pensée de ce grand Monsieur , il nous apporte bien* *de choses à apprécier et à connaître sur la Torah , ceci est une merveille !*

    *Qu’il repose en Paix AMEN AMEN …*

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  2. Mn commentaire est modeste, car je suis nul dans les domaines soulevés ici. Simplement j’aime beaucoup l’idée proprement généalogique de la continuité séparation avec le père, cela permet de laisser de côté ce que la réunion père fils comporte de violence possible et d’articuler l’idée d’une unicité du pole paternel sur une pluralité des pères selon la chair et selon les cultures diverses. Ceci permet à beaucoup de gens qui sont de toutes cultures à révérer sans prise de possession la figure si belle d’Abraham essentiellement Juive. Il écoute Dieu et réagit à un Dieu qui lui parle. On ne peut pas toujours selon les cultures se recommander d’un Dieu qui parle.

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