Sholem-Aleykhem se raconte

L’autobiographie  de Sholem-Aleykhem :

En revenant de la foire 

présentée par Laurence CHEMLA

Sholem-Aleykhem/שלום־עליכם, En revenant de la foire : Autobiographie, Titre original : פונם יאריד, לעבענסבעשרייבונגען/ Funem yaride : Lebenschreibungen, 1916.

Les tomes 1, 2 et 3 sont disponibles à l’adresse suivante dans la Steven Spielberg Digital Yiddish Library/The Yiddish Books Center.

Sholem-Aleykhem auprès de son buste sculpté par Numa Patlazhan/Montreux/Novembre 1911/Centre Medem

PRÉSENTATION

Sholem-Aleykhem/שלום־עליכם, En revenant de la foire : Autobiographie, Titre original : פונם יאריד, לעבענסבעשרייבונגען/ Funem yaride : Lebenschreibungen, 1916.


L’auteur de Tevye le Laitier et de Menahem Mendl le rêveur fut, de son vivant, un véritable monument, une célébrité ; un cortège de plus deux cent mille personnes assista à ses funérailles, à New York, le 15 mai 1916. Sholem-Aleykhem fut, a -t-on dit, pour sa verve et son talent de conteur populaire, le Mark Twain du Yiddishland !
Et ce monstre sacré de la littérature yiddish reviendrait sur sa vie comme on revient … de la foire? On peut, au moins, mesurer la charge d’ironie et d’auto-dérision contenue dans le titre qu’il donne finalement au récit de sa vie : En revenant de la foire (1916-1917) !
Sans doute avait-il bien connu et aimé les foires annuelles ou pluri-annuelles des bourgades et des villes de sa Russie natale ; certainement, il avait aimé les fréquenter. On se hâte d’y aller, curieux de ce qu’on va y trouver, puis on en revient, sans se presser et le soir, à la veillée, l’on établit calmement le bilan de sa journée ; on passe en revue les bonnes ou mauvaises affaires qu’on y a faites, les diverses personnages que l’on y a rencontrés, les choses vues et les propos entendus. Le lecteur de Funem Yaride, de préférence bien assis dans son fauteuil, se délecte d’avance à la divertissante lecture de cette autobiographie humoristique.

Procession funéraire/15 mai 1916/New York/Sholem-Aleykhem Folks-Fond/2016/Yiddish Book Center

Un projet autobiographique longtemps différé

Qu’est-ce qui poussa le prolifique conteur et romancier, jamais à court de bonnes histoires, à raconter la vie de l’homme Sholem-Aleykhem, ou plutôt de « Sholem Nokhem Veviks Rabinovitch »  pour l’appeler de son véritable nom ? La réponse se trouve peut-être dans l’épigraphe de ce livre : « A quoi bon des romans quand la vie est un roman ? ».
Dès 1895, Sholem-Aleykhem fit part de son projet d’autobiographie dans une lettre adressée à l’écrivain yiddish Mordekhaï Spector : écrire les riches épisodes de sa vie qui pourraient intéresser tout le monde.
Pourtant, ce n’est que bien plus tard, en 1908, qu’il commença à rédiger les premiers chapitres de son autobiographie : « J’eus le privilège de me trouver, face à face, avec sa majesté l’Ange de la Mort », écrivit-il dans une sorte de préface à « Fun’m Yarid ». En effet, l’année 1908 devait être marquée par l’anniversaire de ses vingt-cinq ans de carrière et par la première conférence sur la langue yiddish qui se déroulait à Czernovitz.
Mais pendant l’été, lors d’une longue tournée de lectures publiques à travers la Pologne et la Russie, l’écrivain s’écroula dans le train qui l’emmenait à Baranowicz. Souffrant d’une grave tuberculose hémorragique aiguë, il dut garder le lit pendant deux mois, et resta semi-invalide pendant quatre ans, ce qui nécessita des traitements de longue durée et des séjours de convalescence à travers l’Europe. Il entama sa convalescence à Nervi, sur la Riviera italienne.
À la demande d’un journal russe de Kiev voulant célébrer le vingt-cinquième anniversaire de sa carrière, il écrivit une sorte d’esquisse d’autobiographie. Puis, il se mit à l’écriture de six ou sept chapitres, mais le refus du New York Jubilee Committee de les publier le découragea de continuer.
Le manuscrit fut mis de côté jusqu’en 1913 ; Sholem-Aleykhem, séjournant alors en Suisse, reçut la visite d’un riche membre de l’Hapoel Hatzaïr, Shmuel Shrira, originaire de Bakou, qui lui proposa de financer la publication de ses mémoires.
Se trouvant malheureusement en Allemagne lorsqu’éclata la Première Guerre Mondiale, Sholem-Aleykhem, en tant que ressortissant russe, dut quitter le pays et rejoignit tant bien que mal le Danemark. Malade et sans revenus, il fut obligé de demeurer plusieurs mois à Copenhague avant de pouvoir partir pour New York, en décembre 1914.

«Sholem-Aleykhem se sent chez lui »/Caricature de Lola (Leon Israel)/Parue dans Der groyser kundes (Le grand farceur)/New York/18 décembre 1914, à l’occasion de l’arrivée de l’écrivain dans la ville/Sous-titre : « Sholem-Aleykhem : Où suis-je ? Logiquement, ce devrait être New York, mais on se croit à Kasrilevke », Source : sholemaleykhem.yiddish.paris/Centre Medem

Diabétique et de plus en plus touché par la tuberculose, il dut se presser de poursuivre l’écriture de son autobiographie. Entre 1915 et 1916, l’écrivain apporta les ultimes révisions à « Fun’m Yarid » : il en avait rédigé les vingt-sept derniers chapitres.
À partir de la mi-juin 1915, le quotidien yiddish américain Der Tog, qui se vantait être le seul journal yiddish du monde à avoir Sholem-Aleykhem pour contributeur régulier, publia la version finale de l’autobiographie sous forme de feuilleton hebdomadaire.

Une autobiographie sans « je » ni date

Ce qui singularise cette autobiographie, c’est d’une part l’absence de dates, d’autre part la narration à la troisième personne . Le narrateur ne parle jamais en première personne mais il se désigne par des expressions telles que : « le héros de cette autobiographie », « le héros de cette description », « Sholem Nokhem Veviks »… 
L’autobiographe utilise cette forme romancée pour jeter un regard à la fois tendre et ironique sur l’enfant, l’adolescent et le tout jeune homme qu’il était (et qui n’est plus tout à fait lui).
Mais le narrateur (toujours conteur!) ne cesse pas, pour autant, d’être proche de son lecteur: son style relève du langage parlé et la lecture de ce livre donne vraiment l’impression que son auteur en personne est assis, devant nous, et nous raconte sa vie avec ses joies et ses peines, dans un yiddish chaleureux émaillé d’hébraïsmes.
Enfin, afin d’être publié en feuilleton hebdomadaire dans la presse, le livre se caractérise par une succession de hauts et de bas, de rebondissements, comme dans « Menakhem Mendel ou « Tévyé le Laitier », afin de tenir les lecteurs en haleine. 

Vingt et une années pour devenir un écrivain

Qu’apprend-t-on à la lecture de « Fun’m Yarid » ? Le récit des souvenirs marquants des vingt-et-une premières années de vie de l’écrivain immerge le lecteur dans l’histoire culturelle et spirituelle des Juifs d’Ukraine de la deuxième moitié du XIXème siècle
Il décrit d’abord la petite bourgade de Voronko dans laquelle il passa son enfance et qui lui inspira le shtetl de Kasrilevke que l’on retrouve dans bon nombre de ses textes, et notamment, dans les lettres de « Mena’hem Mendl ». Puis il présente ses parents et leur dévote de bonne. Viennent ensuite pas moins de quatre chapitres consacrés à Shmulik, un petit orphelin dont il était inséparable : ses nombreuses et merveilleuses histoires le fascinaient et le marquèrent à vie.
L’ami Shmulik quitta brusquement le shtetl après le décès du rabbin qui l’hébergeait mais d’autres amis vinrent à sa suite, quelque temps, tenir compagnie au petit Sholem : le futur célèbre artiste Meyer Medeverker puis le formidable chien Sirka à la mort tragique. S’ensuivent de nombreux portraits de membres de la famille, d’enfants pas sages, ou de personnages étranges comme Faygele Ashmode, la jeune « sorcière ». 
Survient alors le départ de Voronko pour les environs de la ville de Pereyaslav où se trouvait une grande partie de la famille. Le père rencontrait de gros problèmes financiers. Sholem décrit le ‘heder et ses différents melamdim (maîtres d’école traditionnels): il travaillait avec application, et préparait sa bar-mitsvah.
Quelque temps après, Sholem perdit sa mère, victime d’une épidémie de choléra. Après les jours rituels de deuil (la shive), Sholem et les autres enfants furent envoyés chez les grands-parents de Bohuslav. Ils y restèrent le temps d’un été et ne revinrent à la maison qu’après les fêtes de Tichri. Le père de Sholem se remaria avec une épouse qui s’avéra être une véritable harpie. Cette acariâtre belle-mère mena la vie dure à Sholem mais les flamboyantes invectives dont elle était coutumières lui inspirèrent l’écriture d’un spirituel petit lexique.
Le père fit à cette période l’acquisition d’une auberge ! Sholem, assis sur un petit banc à l’entrée, y passait le plus clair de son temps libre, prêt à rendre service aux hôtes, et souvent avec un livre entre les mains. En effet, grâce à un colporteur de billets de loterie qui lui apportait des livres d’auteurs de la Haskala , il devint féru de littérature hébraïque.
Le Juif athée Arnold de Pidvorke lui fit découvrir et aimer la littérature russe, ce qui poussa le père de Sholem-Aleykhem à l’envoyer dans un lycée russe de Pereyaslav, d’où il sortit diplômé trois ans plus tard. Il y croisa notamment, Salomon le lycéen, et Eli Dodis, et son attirance pour la musique et le milieu artistique se confirma.

Un début dans la vie d’écrivain

Dans le troisième et dernier volume, Sholem-Aleykhem décrit ses débuts dans la vie active, avec ses espoirs, ses désillusions, ses périodes de misère et de découragement ainsi que ses rencontres providentielles. C’est grâce à une telle rencontre qu’il se trouva, pendant trois ans, précepteur d’Olga Loyev, la fille d’un riche Juif propriétaire terrien. Leur complicité fraternelle évolua en sentiments amoureux, ce qui lui valut d’être brutalement congédié.
C’est alors qu’il décida d’entreprendre son premier grand voyage pour se rendre à Kiev. De son séjour à Kiev, il faut retenir essentiellement d’une part la terrible descente de police dans l’auberge juive où il séjournait et d’autre part l’attitude froide et hautaine de Yehalel, un grand auteur de la Haskala, qui garda une pose caricaturale de poète, une main posée sur le cœur.
Échaudé par ses différentes désillusions professionnelles à Kiev, Sholem Nokhem Veviks vit une lumière dans sa destinée et se retrouva élu rabbin de Loben : il se fit serment de ne pas être comme les autres rabbins. Cela lui inspira la nouvelle satirique « Di Vibores/Les élections», en 1883 qui prend pour cible les notables de la communauté.
Que se passe-t-il alors? On ne le saura pas…

Sholem-Aleykem/1907

Car la mort est venue mettre un terme à la rédaction de cette autobiographie qui aurait dû compter dix tomes… et non pas seulement trois. Par conséquent, et d’après les éléments biographiques dont on dispose, En revenant de la foire ne va pas au-delà de 1880, alors qu’il n’avait que vingt-et-un ans. 
Ce mémoire, à laquelle l’écrivain populaire voulait donner la valeur du « Cantique des Cantiques » au regard de l’ensemble de son œuvre, finit donc, malheureusement, comme une symphonie inachevée

La source et la genèse de ses oeuvres ?

A travers la lecture de « Fun’m yarid », on découvre ainsi la genèse de bon nombre des œuvres de Sholem-Aleykhem. Si son ami d’enfance Shmulik ne lui avait pas raconté tant d’histoires fantastiques et fascinantes, aurait-il été le premier auteur à écrire des livres en yiddish pour enfants, comme « Mayses far yidishe kinder » (« Histoires pour enfants juifs ») ou « Motl Peyse dem khazns » (« Motl, le fils du cantor Peyse »)? Si ce même Shmulik ne l’avait pas fait rêver à un prodigieux trésor caché dans la bourgade de Voronko, aurait-il écrit « Der Oytser » (« Le Trésor ») ou encore la pièce de théâtre « Di Goldgreber » (« Le chercheur d’or ») que certains critiques considérèrent comme sa meilleure pièce ?
Quant au colporteur de billets de loterie qui rendait régulièrement visite à son père et suscitait tant d’espoir d’un « gros lot » salvateur qui aurait sorti la famille de ses difficultés financières, n’a-t-il pas inspiré le formidable succès théâtral que fut, en 1913, « Dos groyse gevins oder 200,000 / Le gros lot ou 200 000 »)? 
Si la chance n’avait pas amené Sholem-Aleykhem à devenir le jeune précepteur d’Olga Loyev, qui deviendra, quelques années plus tard, la femme de sa vie, aurait-il écrit, en 1883, sa première histoire en yiddish « Tsvey shteynen »,(«Deux pierres») sur un amour impossible, ou encore « Hodel » (qui était le seconde prénom d’Olga) ou « Shprintse » dans « Tévyé le laitier» ?
Pourtant, même si on ne connaît pas toutes les oeuvres de Sholem Aleikhem, on se plaît, dans cette autobiographie, à assister à l’éveil d’une vocation d’artiste, les débuts dans la vie d’un écrivain. 


UNE BRÈVE ANTHOLOGIE

Choix d’extraits, introduction et traduction par Laurence Chemla

Je remercie de tout coeur Régina Bloch-Fiderer et Samy Staroswiecki qui, avec science et patience, n’ont pas ménagé leurs efforts pour relire minutieusement mon travail de traduction et porter sur lui un regard critique, attentif et bienveillant.

Parmi la multitude de passages piquants, cocasses, tristes ou émouvants de « Fun’m Yarid », les extraits suivants ont été choisis parce qu’ils décrivent, à merveille, le cheminement par lequel le petit Sholem Nokhem Veviks de Voronko, put devenir le grand écrivain Sholem-Aleykhem, connu dans le monde entier. 

Shmulik l’orphelin 

Tome 1, Chapitre 4, p.33-p.35. Traduction révisée par Régina Bloch-Fiderer.

Il est des rencontres qui changent une vie : Shmulik, un ami d’enfance de Sholem-Aleykhem est de celles-là. A la lecture des quatre chapitres consacrés à Shmulik, on pense à l’amitié qui lie Tom Sawyer à Hucklberry Finn. Ne surnommait-on pas l’auteur de Tevyeh le Laitier, « le Mark Twain Juif »? Les deux écrivains n’avaient pas seulement en commun une verve et un humour qui les rendit si attachants ; ils avaient gardé en eux intacte, la fidélité aux fortes amitiés de l’enfance.

Il est des visages que Dieu a créés pour vous enchanter au premier regard. « Aime-moi ! » semble vous crier ce minois-là, et vous vous prenez à l’aimer, sans savoir pourquoi. C’est exactement ce genre de visage charmant qu’avait Shmulik l’orphelin, un petit garçon sans père, sans mère, et qui vivait chez le rabbin.
Depuis la première minute où ils avaient fait connaissance, Sholem Nokhem Veviks, le héros de cette autobiographie, était pendu à ses basques, c’est avec lui qu’il partageait, pour moitié, ses collations et ses déjeuners, et qu’il était devenu ami – mais quel ami ! A ne faire plus qu’un, leurs âmes à l’unisson! Pour quelle raison ? Pour ses histoires. Personne n’avait autant d’histoires à raconter que Shmulik. Mais ce n’est pas tout d’avoir des histoires à raconter. Il y a aussi la manière de les raconter. Il faut savoir raconter une histoire. Et Shmulik savait raconter des histoires comme personne !
Où cet intéressant garçon, aux petites joues roses et aux yeux rêveurs, allait-il chercher autant d’histoires et d’aussi belles et riches histoires, avec des scènes hors du commun ? Les avait-il entendues raconter un jour, ici ou là? Ou étaient-elles seulement le fruit de son imagination ? Jusqu’à présent je ne l’ai pas encore saisi. Je ne sais qu’une chose : ses narrations semblaient couler de source mais d’une source qui ne tarirait jamais. Chez lui, la parole s’écoulait fluide, onctueuse,et s’étirait comme un long fil soyeux. Et douce était sa voix, douce sa façon de parler, douces comme du miel, et ses petites joues roses, et ses yeux rêveurs et humides, comme voilés d’une fine buée.
Le vendredi après-midi ou le Sabbat après le repas, ou les soirs de fête, retirés sur la haute montagne de Voronko dont « le sommet atteignait presque les nuages », les deux amis s’étendaient, têtes baissées sur l’herbe ou tournées vers le ciel, et Shmulik se mettait à raconter une histoire après l’autre: l’histoire d’un prince et d’une princesse, l’histoire d’un rabbin et de sa femme, l’histoire d’un prince et d’un Pleghunt (être fabuleux, mi-chien mi-homme),l’histoire d’une princesse dans un palais de cristal, l’histoire des douze brigands dans une forêt, l’histoire du voilier qui s’en était allé sur une mer gelée. Les histoires de ce pape qui menait la controverse avec les plus grands rabbins, et les histoires d’animaux, de démons et de fantômes et d’esprits malins, de sorciers, de lutins, de loups garous, de dragons, mi-hommes mi-animaux, et l’histoire à propos d’un lustre de Prague – et chaque histoire avait sa saveur et son parfum, et toutes étaient imprégnées d’un enchantement particulier.
Son ami, Sholem Nokhem Veviks, restait bouche-bée et tout oreilles, il ne quittait pas des yeux cet intéressant garçonnet aux petites joues roses et aux yeux rêveurs et humides. (…)

Dernier paragraphe de la p. 42  (chapitre 5)
(…) Ce pauvre orphelin-là  et ses merveilleuses histoires ont-ils jamais eu une influence déterminante sur les écrits de son ami Sholem, lorsque Sholem Nokhem Veviks est devenu « Sholem-Aleykhem » ? – C’est difficile à dire. Une chose est certaine : il a enrichi son imagination et élargi sa perception des choses. Et tous les rêves de Shmulik à propos de trésors, de pierres aux vertus prodigieuses, et d’autres merveilles de ce genre, il les porte en lui, encore aujourd’hui, tout au fond de son cœur. Peut-être sous une autre forme, peut-être d’une autre façon, – mais il les porte en lui, il les porte jusqu’à aujourd’hui. (…)


Les sarcasmes d’une belle-mère

Tome 2 , Chapitre 45, p. 120 ; p. 122 ; p. 124. Traduction révisée par Régina Bloch-Fiderer.

A peine revenus de leur été à Bohuslav où ils avaient été envoyés chez leurs grands-parents suite au décès de leur mère, les enfants font la connaissance de leur nouvelle belle-mère ; ils en sont enchantés… mais ne tardent pas déchanter… 

(…) « Papa est venu et a ramené une belle-maman de Barditchev »…  Mazel tov ! – intervint la femme du rabbin. – « Vous allez vivre des jours meilleurs ! ». Et le rabbin laissa les enfants rentrer chez eux avant l’heure.
Arrivés à la maison, les enfants rencontrèrent toute la famille : l’oncle Pini avec ses fils, la tante Khana avec ses filles, tous autour de la table. On buvait du thé, on faisait mine de manger du lekekh (sorte de génoise) avec de la compote ; on fumait des cigarettes, et on parlait pour ne rien dire  dans une suite de propos entrecoupés, car personne n’entendait ce que l’autre disait. Chacun était absorbé par ses propres pensées et tous, en même temps, ne cessaient de regarder la belle-mère, de l’examiner, et de jauger la bonne affaire que papa avait conclue à Barditchev, et il sembla qu’on était satisfait de l’inspection : une femme juive respectable et non une idiote … et l’essentiel, une femme aimable, affable, bonne, une personne d’humeur sereine ! Aujourd’hui, qu’ont-ils fait comme tapage, comme simagrées !- …Tout ça pour « Belle-maman » …
Ce n’est que plus tard, une ou deux semaines après, que la belle-mère révéla son tempérament véhément et, surtout, son parler authentique de belle-mère de Berditchav, un langage fluide, riche, fleuri. En quelques mots, une imprécation, et en rimes et justement sur un ton badin.(…)
(…) Le héros de cette biographie avoue qu’il a glané un bon petit nombre d’imprécations et de devises de son œuvre ultérieure, à sa belle-mère et à ses invectives. Encore tout jeune, alors qu’il ne savait pas du tout ce qu’écrire voulait dire, et qu’il n’avait même pas songé à être un jour un écrivain, il lui passa curieusement par la tête de répertorier toutes les imprécations dont sa belle-mère lui rebattait les oreilles, de les réunir, d’en faire une sorte de petit dictionnaire. Il ne ménagea pas sa peine, collecta et collecta, et quand il en eut rassemblé un bon petit nombre, il les classa par ordre alphabétique, sacrifia quelques bonnes nuits à son dur labeur, et composa, dans l’ordre alphabétique, un lexique fort bien conçu (…)
« Ce fut, peut-on dire, le premier ouvrage du futur auteur Sholem-Aleykhem et il l’intitula : « Les sarcasmes d’une belle-mère »…  A propos de cet ouvrage, il arriva une histoire qui aurait pu littéralement se terminer par une abominable catastrophe. Parce qu’il fallait le présenter rigoureusement dans l’ordre alphabétique, l’auteur sua sang et eau à recopier plusieurs fois le lexique. Le papa remarqua, apparemment, que le gars travaillait à quelque chose de savoureux. Une nuit, il descendit, s’approcha par l’arrière, y jeta un coup d’œil, et s’empara du manuscrit, puis il le lut de A à Z. Et non content d’avoir été seul à le lire, il en fit encore la lecture intégrale à la belle-mère. Et il y eut comme un miracle : était-ce tombé à un bon moment, où elle était de bonne humeur? Ou bien était-ce parce qu’elle aurait eu honte de se mettre en colère ?Il est difficile de le savoir, mais elle fut prise d’un étrange fou rire. La voici qui rit jusqu’à en pousser des cris aigus. À croire qu’elle allait avoir une attaque.
 Plus que tout, ce furent les mots «pupik » (nombril) et « kashket » qui lui plurent. Pupik, c’était justement ainsi qu’elle avait surnommé le héros de cette description. Quant à « kashket », c’est de ce sobriquet qu’elle avait coiffé un gamin plus âgé, du simple fait qu’il portait une nouvelle casquette.
Eh bien, allez-donc prédire, vous, que tout cela se terminerait par un éclat de rire ! Bien sûr, l’auteur de ce lexique récita intérieurement, du fond de son cœur, la bénédiction du Gomel (Bénédiction qu’on prononce après avoir échappé à un grand danger) par gratitude que tout se soit aussi bien terminé.


Le colporteur

Tome 2, Chapitre 47, p. 142 -144. Traduction révisée par Régina Bloch-Fiderer.

Sholem lorgne un livre dans les affaires du colporteur de billets de loterie qui est en train de vendre un billet à son père, en espérant que le prochain tirage  gratifiera celui-ci d’un gain intéressant.

Le Shiré Tiférète de Naphtali Herz Wessely est un petit livre que le vendeur de billets de loterie avait apporté pour le « garnement », afin qu’il le lise avec encore d’autres livres d’Adam Ha-Kohen Lebensohn, de Kalman Schulman et d’Isaac Bär Levinsohn. Et le garnement les avait dévorés assis dehors, sur le petit banc devant la porte. Et le père était ravi que son fils lût déjà de tels livres et lui demanda s’il comprenait au moins ce qu’il lisait. Sholem eut honte de dire qu’il comprenait, car comment parler de cela à son père ? Le vendeur de billets de loterie répondit à sa place, qu’il comprenait très bien, le garnement, « d’ailleurs pourquoi ne comprendrait-il pas ? Voyez-vous, Mapou et Smolenskin,  c’est encore un peu tôt pour lui, encore trop tôt pour un tel galopin ! ». Ainsi conclut le vendeur, et c’est alors seulement, parce qu’il avait dit que c’était encore trop tôt, que le galopin eut vraiment envie de lire ces livres-là,  et il s’empara subrepticement des Mapou et Smolenskin, dont il se délecta en cachette afin que personne ne vît l’ombre d’un Mapou ou d’un Smolenskin.
Le premier qui tomba dans ses mains fut le premier roman juif « Ahavate Tsione » d’Avraham Mapou. Il dévora le « Ahavate Tsione » de Mapou , du début à la fin, en un Sabbat, étendu dans le grenier; une lecture qui l’enflamma comme un toit de chaume. Il pleura à chaudes larmes sur l’infortuné Amnon, il pleura et sanglota ! Et il tomba follement amoureux de la belle et divine Tamar, à l’instar d’Amnon, le héros du roman, si ce n’est encore plus que celui-ci : il la vit en rêve et s’adressa à elle avec les paroles du Cantique des Cantiques, l’étreignit, la serra contre lui et l’embrassa…
Le lendemain, Sholem, transi d’amour, erra toute la journée comme une âme en peine, en proie à un effroyable mal de tête, ayant perdu tout appétit, une énigme pour la belle-mère : « Il y a un ours crevé dans la forêt ! Ça ne peut pas être autre chose ! ». Ainsi parla la belle-mère qui se mit à observer et à chercher ce qui n’allait pas chez ce garçon qui avait cessé de manger…
Pour une fin, « Ahavate Tsione » connut une drôle de fin. Les clients qui s’arrêtaient chez eux, à l’auberge, lui donnaient parfois quelques sous, pour une course. Avec ces sous, Sholem acheta du papier, en relia les feuilles pour faire un livret, ligna toutes les pages des deux côtés et se mit au travail – écrire un roman sur le modèle de «Ahavate Tsione », son propre roman, en marchant sur les pas de Mapou, quant au vocabulaire, au style, et suivant exactement son plan, mais avec un autre titre… : non pas « Ahavate Tsion » mais « Bate Tsion /la fille de Sion» et les héros ne s’appelaient ni Amnon ni Tamar, mais Shlomo et Shoulamite. Et comme il ne disposait pas de beaucoup de temps dans la journée pour écrire – une demi-journée, il fallait aller au ‘hédère (école juive), l’autre, aider à l’auberge – il se dit qu’il pouvait profiter aussi de la nuit.  Il s’assit à la lueur de la lampe, écrivit en tout petits caractères, écrivit, écrivit, jusqu’à ce que.. … Jusqu’à ce que la belle-mère entendît quelque chose crisser et vît de la lumière, elle ne fit ni une ni deux, bondit du lit, et pieds nus, s’approcha furtivement, et vit le gars assis en train d’écrire : elle souleva alors un tel vacarme que toute la maison se réveilla en sursaut, pensant qu’il y avait le feu. Mais tous ces hurlements n’étaient dus qu’au gaz dépensé – Ah, ils veulent brûler du gaz! C’est vous qui devez brûler et être réduits en cendres, pour l’amour de Dieu! Qu’une mort violente vous emporte ! Le choléra ! Un incendie ! ».
Bien sûr, son père a confisqué le roman inachevé « Bate Tsione » en même temps que le « Ahavate Tsione » qu’il avait dérobé. L’auteur de « Bate Tsione » s’attendait déjà à une sentence bien sentie. Le dénouement fut que le père montra tout d’abord la « Bate Tsione » au vendeur de billets. Le vendeur (dont la vue était basse) ne pouvait rien voir, ni de l’écriture, ni du langage, ni des tournures pompeuses. Et il gratifia le « chenapan » d’un tel pincement dans la joue qu’il lui vint un bleu. – «Vous ne savez pas du tout, Monsieur Nokhem, le numéro que c’est ! Que Dieu me punisse, si vous saviez ! Il en sortira quelque chose de ce petit ! … Et toi, le garnement, approche un peu, que je te pince encore tes joues roses, que le Diable t’emporte ! »


Devenir un écrivain (yiddish)

Tome 2, Chapitre 53, p.195-197. Traduction révisée par Régina Bloch-Fiderer.

Dans ce passage, Sholem-Aleykhem évoque son aspiration à devenir écrivain, et ce, dès sa plus tendre enfance. Mais il souhaite écrire en yiddish, la langue juive populaire et méprisée par l’élite intellectuelle.

Le héros de cette biographie a toujours eu un penchant pour l’écriture. Son idéal était d’être un auteur, un écrivain, pas seulement avec de la craie sur les mains, mais vraiment un écrivain, l’auteur d’un livre. Selon les prophéties de son vieil ami qui vendait des billets de loterie, il serait un jour un écrivain et écrirait en hébreu tout comme Tsederboym , Gotloyber, Yehalel, et comme beaucoup d’autres écrivains renommés. Mais Arnold de Pidvorke avait conclu le contraire : si le gars en venait à écrire un jour, il vaudrait mieux qu’il écrive en russe et non en hébreu. Dans le Ha-Melitz disait-il, il y avait déjà, sans le compter, assez de dilettantes, d’ignorants, de maîtres et de fainéants ! Ni Tsederboym, Ni Gotloyber, ou Yehalel, mais Tourgueniev et Gogol, Pouchkine et Lermontov,- voilà ceux qu’il devait prendre pour modèles.
En un mot, ou en hébreu ou en russe. Que le  « gars » écrive un jour en yiddish, ce n’était  venu à l’esprit de personne, car le yiddish serait donc aussi une langue ? C’est-à-dire que pour parler, on n’employait pas d’autre langue en dehors du yiddish. Mais qu’on puisse écrire en yiddish – qui le savait donc?  « Jargon », « judéo-allemand » – c’était un mets pour bonnes femmes. Un Juif aurait eu honte de tenir un livre en yiddish dans ses mains – on aurait dit de lui : « c’est un ignare» ! 
Il me revient pourtant une anecdote, encore du temps de ma tendre enfance dans ce village égaré de Voronko,  au sujet d’un livre juif écrit justement en « jargon », et qui avait remporté le plus grand succès. Quel était exactement ce livre ? Le héros de cette biographie ne peut s’en souvenir. Il se souvient seulement que c’était un petit livre, tout mince, aux feuilles jaunies,  à moitié déchirées  et presque en lambeaux, sans couverture, ni même une page de titre. Le  samedi soir, tous les hommes se rassemblaient  chez Reb Nokhem Veviks pour le  « Melaveh Malka » (repas rituel à la sortie du Sabbat). Maman était occupée à la cuisine à préparer le « Borsht de Valachie » et les invités devisaient  en attendant. Reb Nokhem leur lisait un recueil de nouvelles. Papa lisait et les invités restaient assis autour de la table, fumaient des cigarettes, et l’on se tordait de rire, on se tenait les côtes, on interrompait le lecteur à tout bout de champ, et on exprimait son enthousiasme à haute voix, et des imprécations fusaient de toutes parts à l’encontre de l’auteur. « Que son nom soit effacé ! Ah le bougre! Quel malin celui-là! La peste soit de ses aïeux ». Le lecteur lui-même ne pouvait se retenir, s’étranglait presque de rire ! Les enfants ne voulaient pas aller se coucher, et évidemment Sholem non plus. Quant à comprendre ce que son père lisait,  il ne comprenait  pas du tout, mais il se plaisait juste à voir ces adultes barbus se tordre, se tenir les côtes, et éclater sans arrêt de rire ; et assis en retrait, il regardait tous les visages rayonner, et il enviait l’auteur de ce petit livre et son plus profond désir était, si Dieu le voulait, quand il serait devenu une grande personne, d’écrire aussi  un petit livre de ce genre : des Juifs le liraient , riraient et profèreraient gaiement à son encontre , au gré de leur humeur, « que la peste soit de ses aïeux ».  
Ce qu’il sera de cette histoire – sera-t-il ou pas écrivain- écrira-t-il en hébreu ou en russe – ce qui est sûr c’est qu’il sera cultivé. C’est tout ce qu’on peut dire. Être cultivé : c’est ce qu’il lui fallait être et ce qu’il voulait être. Il voulait tout savoir (…).


L’amour de la littérature, l’amour par la littérature

Tome 3. Chapitre 14, p.142-143. Traduction révisée par Samy Staroswiecki.

Précepteur, pendant trois ans, de la jeune Olga Loyev, Sholem-Aleykhem décrit comment ce séjour campagnard développa son inspiration et sa capacité d’écriture. Au détour de cela, il évoque l’éclosion des sentiments partagés entre lui et son élève, qu’il épousera quelques années plus tard.

L’hiver a néanmoins ses avantages – il y a suffisamment de temps pour lire et pour écrire. Pendant les presque trois années que le héros passa à la campagne, il écrivit bien plus qu’il n’écrira ensuite, en dix ans, alors qu’il sera déjà devenu écrivain sous le nom de plume de« Sholem-Aleykhem ». Il ne lui fut jamais aussi aisé d’écrire qu’en ce temps-là. Et il écrivait des nuits entières –des grands romans déchirants, des pièces de théâtre déclamatoires, des tragédies aux intrigues tortueuses et des comédies. Les idées coulaient à flot comme d’un tonneau. L’imagination jaillissait comme d’une fontaine. Dans quel but avait-il écrit tout cela ? Il ne s’était jamais posé la question. A peine avait-il achevé un « écrit »  qu’il allait le lire à son élève, ce qui les rendait, tous deux, enthousiastes. Ils étaient tous deux convaincus qu’il s’agissait d’un chef d’œuvre, – mais cela n’avait qu’un temps. A peine avait-il achevé une autre œuvre que cette dernière devenait, à son tour, un chef d’œuvre, et la première avait perdu ses couleurs, toute défraîchie. L’endroit le plus indiqué pour celle-ci était le poêle : c’est ainsi que plus d’une douzaine de romans et plus d’une dizaine de drames partirent en fumée…
Que le jeune homme fût né pour être écrivain – cela ne faisait pas le moindre doute, ni pour l’un, ni pour l’autre. Le maître et l‘élève en parlaient, en rêvaient et bâtissaient les plus beaux châteaux en Espagne. Tandis qu’ils discutaient des différents projets d’œuvres diverses, ils oubliaient leurs propres projets…  Il n’y avait, entre eux, absolument jamais aucun mot là-dessus. Il ne leur était jamais venu à l’esprit de se déclarer leurs sentiments, l’un à l’autre, ou de songer au destin de leur propre roman… Le nom « roman » était visiblement trop commun, le mot « amour » était trop banal pour les sentiments qui s’étaient développés et  avaient grandi entre les deux jeunes gens. Ils étaient tous deux si naturellement en symbiose qu’il n’aurait pu en être autrement. Viendrait-il donc à l’esprit d’un frère  de déclarer son amour à sa sœur ? Je crains ne pas être loin de la vérité en disant que des personnes vues occasionnellement, des gens de l’extérieur, en savaient beaucoup plus et parlaient infiniment bien plus du roman des deux jeunes héros que les héros eux-mêmes. Tous deux étaient trop jeunes, trop naïfs et trop heureux. Leur ciel était sans nuage. Ils ne voyaient aucune opposition nulle part. Et surtout, ils n’y pensaient jamais. Pendant ces trois petites années que dura leur fréquentation, aucun d’eux n’avait pensé, ne serait-ce qu’une minute, à se séparer. Et pourtant, le jour arriva où ils durent se séparer.

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