Raya Kagan – témoigner sans rien omettre

Raya Kagan – témoigner sans rien omettre

par Fabienne BERGMANN

Raya Kagan, Des femmes dans le bureau de l’enfer, Édité et préfacé par Serge Klarsfeld, Traduit de l’hébreu par Fabienne Bergmann, Publié par l’Association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France et la Beate Klarsfed Foundation, Paris 2020.

Raya Kagan fut une des rares rescapées du convoi numéro 3, le premier à déporter des femmes, depuis la France vers Auschwitz. Elle a rédigé, peu après sa libération, un témoignage sous la forme d’un récit autobiographique, qui va de son arrestation par la police française jusqu’à son retour en France. Affectée au Bureau d’État Civil du camp principal d’Auschwitz-Birkenau avec ordre d’enregistrer les décès des déportés, elle y raconte de manière la plus exhaustive possible, ce qu’elle a observé. 
Elle n’a pas eu l’intention de rédiger une oeuvre littéraire mais un simple témoignage aussi complet qu’il lui était possible. Cependant, le rare « talent d’expression » dont fait preuve son auteur a retenu l’attention de Serge Klarsfeld ; ayant lu la déposition qu’avait faite cette jeune femme au procès Eichmann en 1961, il avait présumé – avec raison – que son récit serait exceptionnel. Il l’a fait traduire (de l’hébreu) et publier.

On y découvre le sort qui fut réservé à une jeune intellectuelle juive, originaire de Lithuanie, venue en France en 1937 pour y préparer un doctorat d’histoire. La guerre ayant éclaté, Raïssa Kagan ne put rejoindre les siens à Vilna, comme elle l’aurait voulu, pour y rejoindre sa famille ; elle se retrouve, seule, dans Paris occupé.
Soupçonnée d’appartenir à un réseau de résistance communiste,  elle fut arrêtée par la police française « pour non respect de la réglementation antijuive et implication dans des affaires touchant à la sécurité  allemande ». Après son arrestation à Paris et son internement au camp des Tourelles, Raya Kagan est « livrée aux Allemands » (p. 37), puis, depuis Drancy, déportée à Auschwitz le 22 juin 1942.
Elle doit sans doute sa survie – cependant loin d’être assurée – à sa connaissance des langues. Cette intellectuelle  parle en effet à la perfection cinq langues : le russe, le polonais, le yiddish, l’allemand et le français. Raya est sélectionnée pour travailler au Standesamt, « le bureau d’enregistrement des naissances, mariages et décès et de la direction des registres civils » du camp, p.73.
Son travail, dont elle ne devait parler à personne, consistait « à remplir de petits formulaires jaunes destinés au bureau statistique central à Berlin », p. 79. Évidemment, il n’y avait pas de naissances, pratiquement pas de mariages à recenser … Seulement des morts à comptabiliser.

Sa tâche – de plus en plus accablante – consistait à les enregistrer : « Sous mon regard devenant flou, défilaient des noms, des surnoms, des âges, des pays. J’essayais d’imaginer le calvaire de ces gens-là vers la mort libératrice. Je connaissais le numéro exact de chacun et pouvais évaluer combien de temps il avait passé au camp. Je laissais libre cours à mon imagination et au lieu d’un morceau de papier jauni, fin, muet, je me représentais des gens comme moi, assoiffés de vie et de liberté, qui aimaient et étaient aimés et qui, à l’heure amère de leur mort, étaient seuls et loin de tous leurs proches, de leurs maisons et, ce qui est le plus triste, mourraient en sachant qu’il ne resterait rien d’eux, que le vent disperserait leurs cendres. Mais pour ces malheureux, la mort était aussi une libération », p.79-80. 
Les disparus ainsi enregistrés n’étaient qu’une infime partie des prisonniers qui périrent au camp. Ceux qui étaient gazés n’étaient pas enregistrés : «  Ceux qui sont exterminés dans les chambres à gaz n’apparaissent même pas dans le fichier des morts. On brouille ainsi totalement les traces de leur séjour au camp. Les noms de ceux qui sont envoyés directement de la gare aux chambres à gaz se trouvent dans les listes des convois et celles-ci sont transmises au commandant du camp », p.165-166.  
Le nombre de morts déclarés éveilla cependant des soupçons au sein de l’administration allemande extérieure au camp, et des lettres arrivèrent au Bureau de l’état-civil d’Auschwitz qui s’interrogeaient : « Un si grand nombre de morts pour une si petite communauté ? », p. 190.
Les directeurs du bureau trouvèrent un subterfuge pour masquer la réalité, en établissant « une nouvelle nomenclature de chiffres, secrète… » (p. 191) : ils avaient établi une sorte de code qui permettait de comptabiliser les décès sans que leur nombre excessif soit manifeste et ne révèle le crime de masse. 

De par sa fonction au bureau de l’état-civil, Raya est à même de comprendre le programme d’extermination massive des Juifs fomenté par les nazis. « Le 25 février 1943, un nouvel ordre arriva : cesser d’inscrire les Juifs, qui arrivaient en masse dans des convois (…). Cela nous ébranla. Nous comprîmes que les Juifs étaient condamnés à être exterminés en masse. L’ordre était secret. Seuls, les deux kommandos, la section politique et le Standesampt, en eurent connaissance », p.167-168.

Raya Kagan, témoin au Procès Eichmann/Jérusalem/1961

Raya parvient à ce terrible constat : elle fait partie des soixante Juives qui « ont pénétré au coeur de la machination des autorités du camp. Entre nos mains passent les protocoles des prisonniers, les interrogatoires, exigences et désirs de la Gestapo et les ordres de Berlin. Est-il possible d’en sortir indemne ? », p. 164.
Au cours de ses trois ans d’internement, Raya voit arriver à Auschwitz Juifs et non-Juifs, venus de toute l’Europe. Elle retrouve même ses compagnes des Tourelles, raconte leur sort ainsi que celui de bien d’autres femmes qu’elle croisa. Salia, par exemple, dont la fonction « était de courir d’une baraque à l’autre et d’un bâtiment à l’autre pour transmettre les ordres des autorités… Une gardienne de la garde du camp l’avait envoyée éclaircir quelque chose à la section politique », p. 168. C’est par elle, que Raya et ses compagnes d’Auschwitz apprirent les horreurs perpétrées à Birkenau qui par comparaison font apparaître, – relativement bien sûr et par funeste comparaison – , Auschwitz comme un lieu « préférable » …
Enfin, Raya eut le malheureux « privilège » de servir d’interprète au cours d’interrogatoires de prisonniers. Elle fait de son mieux et multiplie les subterfuges pour éviter le pire aux interrogés : « Pour moi, chaque interrogatoire est un nouveau supplice. Je ne m’habituerai jamais aux visages affamés et épuisés, à la terreur qui glace leurs yeux ni même à l’indifférence impénétrable », p. 248 .
Raya est donc placée à un endroit-clé d’où elle peut comprendre, dans toute sa complexité, le fonctionnement et la gestion administrative des camps de la mort. Elle jette sur tout ce système un regard qui, pour être lucide, n’est jamais froid.

Au terme de son méticuleux récit, le lecteur est frappé par la personnalité de son auteur et de ses co-détenues dont elle rapporte volontiers les récits, toutes ces femmes attachantes dont elle brosse le portrait. Ainsi, elle évoque, dans des conditions qui ne les favorisent guère : la solidarité, l’entraide, la générosité dont font preuve ces femmes pleines de ressources. Elle décrit par exemple, des scènes de  « lectures littéraires » avec ses compagnes, sur les planches de sa couche : la lecture de Faust ou d’autres livres sur lesquels les prisonnières avaient pu mettre la main… « Toute la journée durant, écrit-elle, nous attendions cet instant qui illuminait un peu la tristesse de notre vie », p.144.
L’intelligence qu’elle possède des situations, son attention aux autres, son sens de l’amitié, sa soif permanente d’apprendre et de se cultiver font de Raya Kagan, plus qu’un témoin débordant d’intelligence, de vie et d’énergie : une figure admirable.

*** 

Rien n’échappe à la mémoire, à l’hyper-mémoire pourrait-on dire, de Raya Kagan. Elle observe, saisit et retient tout : chaque situation, chaque détail, chaque rencontre, chaque échange, chaque lieu, chaque date, chaque parole. Un avide désir de tout restituer fait de son récit un écrit très dense, voire saturé : ne rien abandonner de ses souvenirs, ne rien oublier, tel est l’urgence impérieuse qui détermine l’écriture de ce témoignage.

En arrivant à Paris après sa libération, celle qui sera un témoin d’exception pressent déjà et redoute la difficulté de la transmission. « Les autobus de Paris, vieux, connus, peut-être ceux-là mêmes qui, il y a trois ans, emmenèrent des Tourelles à Drancy soixante-sept femmes, entrèrent dans la ville par les banlieues nord. La foule des passants du dimanche s’arrêta au vu du convoi des rapatriés… Leurs souhaits chaleureux nous accompagnèrent sur notre chemin vers cette nouvelle vie que nous espérions tant du fond de l’abîme. Et le cœur s’angoissait… », p. 338.

5 commentaires

  1. Quel qu’il soit, un moment de témoignage singulier renforce la puissance nécessaire de la mémoire collective. On croit tout savoir, hélas, mais chaque lecture ( merci beaucoup de celle ci, fine et simple!) renvoie de nouveau à l’impossibilité de comprendre comment on a pu vivre ce temps.

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