Deux vies pour faire mémoire

Deux vies pour faire mémoire

par Laurence WALBROU

Beate et Serge Klarsfeld, Mémoires (2016), Édition augmentée avec postface inédite, Librairie Générale Française/Le Livre de Poche, 2020.

Beate et Serge Klarsfeld. Deux vies pour une seule et même autobiographie ; deux voix mais si étroitement liées qu’elles semblent ne faire qu’une ; deux itinéraires distincts mais tendus vers un même objectif : témoigner des crimes commis par les Nazis et leurs complices, les porter au jour et faire reconnaître les responsabilités.
Au fil des pages, intenses, de ces Mémoires, on reconnaît bien ce qu’on pourrait appeler le « style Klarsfeld » : refus du pathos et des effets de manches ; des faits, clairs, précis, indiscutables, étayés et dûment vérifiés. Pas d’inutiles longueurs mais, au rebours de tout manichéisme, l’exactitude, et toujours, le souci de préciser, d’éclairer, de nuancer et aussi d’invalider de tenaces préjugés.

Beate et Serge Klarsfeld viennent perturber les obsèques de Xavier Vallat, ancien Commissaire Général aux Questions Juives/8 janvier 1972/Photo Elie Kagan/Coll. Klarsfeld

Enfances

Dans ce récit à deux voix, le célèbre couple de militants de la mémoire plonge aux racines de leur enfance, celle d’un Juif fils de déporté et d’une Allemande née au temps des svastikas et des uniformes bruns…
« L’un d’eux ouvre la porte du placard. Soixante-dix ans après, j’entends encore le bruit des vêtements coulissant sur la tringle… », p.43.
Ce 30 septembre 1943, Serge, huit ans, réfugié avec les siens à Nice, voit son père se livrer… afin que soit épargnée sa famille, selon un plan répété de longue date. Jamais il ne reverra Arno qui, de Drancy, lui écrit : « Maintenant, c’est toi le chef de famille ».

Arno, Georgette, Serge et Raïssa Klarsfeld sur la Promenade des Anglais/Nice/Mai 1943/© Coll. Klarsfeld

Pour Serge, c’est la découverte de son identité juive et de ce qu’elle implique dans la France de Vichy. Cette nuit de rafle devient le fondement de sa vie d’homme : « Je n’ai hérité de cette identité ni par la religion ni par la culture. Mon identité juive, c’est la Shoah en arrière-plan et un indéfectible attachement à l’État juif, l’État d’Israël. C’est mon passé en tant que juif, et c’est l’avenir du peuple juif. », p.43.

Trois semaines avant la naissance de Beate, Hitler entrait à Prague. Elle évoque, non sans une mordante ironie, son parrain dignitaire nazi, l’appartement sans chauffage, les monceaux de pommes de terre du temps de la défaite, et tous ces adultes qui « pleurnichent sur l’injustice de leur sort et leurs chers objets disparus dans la tourmente ». Un peuple ordinaire qui ne s’estime pas nazi, qui ne se reconnait aucune responsabilité dans le désastre, n’ayant fait que « voter comme les autres », et n’ayant « jamais un mot de pitié ou de compréhension à l’égard des autres peuples », p.14.

Beate et sa mère Hélène/1943/© Coll. Klarsfeld.

L’adolescente, déjà d’un tempérament très indépendant, fait montre d’une fougueuse lucidité et ressent vite l’urgence de fuir un destin tout tracé par une mère rigide et un père amer et autoritaire : un beau mariage, une vie honorable et confortable, le droit chemin qui sied à la femme allemande dans la tradition du « Kinder, Küche, Kirche ».
Dans Berlin scindée, Beate passe d’est en ouest, avide de musées, de rues animées. Elle ne peut concevoir sa ville qu’unifiée et se sent citoyenne d’une Allemagne d’un seul tenant. Le besoin de s’affranchir d’une tutelle parentale devenue étouffante la conduit à Paris en 1960, comme jeune fille au pair.

« Une robe bleue serrée à la taille »

Métro Porte de Saint Cloud, 11 mai 1960.
Serge est étudiant, diplômé de Sciences Po, sans le sou ; il se souvient : « Elle portait une robe bleue serrée à la taille. Sa silhouette me plaisait et quand elle s’est retournée, son visage aussi m’a plu, clair et énergique. », p.112.
Une conversation s’engage avec Beate, qui ne cessera jamais : « Trop longtemps, je me suis tue ; avec lui, c’est comme une délivrance. Avec lui pénètrent dans ma vie l’Histoire, l’art, le monde des idées vivantes.» (p.23) Lorsqu’elle apprend que son amoureux est juif et fils de déporté assassiné à Auschwitz, l’Allemande réprime un mouvement de recul et de panique : « A Berlin, on ne parlait guère des juifs ».

Photographie du couple le jour de leur mariage/1963/© Coll. Klarsfeld

Beate veut comprendre, mais aussi agir, épousant avec l’homme qu’elle aime, tout le peuple juif. Quant à Serge, sa profonde admiration pour Hans et Sophie Sholl, jeunes étudiants chrétiens opposants au Nazisme, morts sous le couperet de la guillotine, l’a prémuni contre toute velléité de haine envers le peuple allemand, pris dans son ensemble. Beate en témoigne : « Constatant ma totale ignorance de l’histoire de mon pays, Serge, diplômé d’études supérieures d’histoire à la Sorbonne, entreprend de me la faire connaître. C’est ainsi que j’entre en contact avec la terrible réalité du nazisme. » p.23. Le mariage de Serge et Beate a lieu en novembre 1963.

Auschwitz, 1965

L’aîné de leurs enfants, Arno voit le jour. Pour Serge, il est temps de renouer le lien perdu avec un autre Arno, le père disparu. C’est totalement seul qu’il se retrouve à Birkenau un matin glacial d’hiver, dans un face-à-face terrible avec les morts. Il prend conscience de sa vocation ; ce qui va changer sa vie jusqu’alors calme et rangée d’époux et jeune père heureux, chargé de mission à la Direction de la radiodiffusion à l’ORTF.
« Il me semblait que j’entendais le cri de mon peuple. Si l’enfant rescapé du génocide par miracle et par le sacrifice de son père restait sourd à ce cri qui était aussi un appel à assumer ses responsabilités de juif, ma vie ne serait-elle pas une trahison ? », p.125.
C’est une révélation, quasiment une conversion. Simultanément, Beate, déjà auteur d’un manifeste qui a fait grand bruit (elle y plaidait la cause des jeunes filles au pair), épouse la cause que Serge s’apprête à défendre, se muant en militante passionnée : dénoncer l’intolérable oubli des années de guerre qui hisse en Allemagne d’anciens nazis aux premiers rangs du pouvoir.

La gifle

1966. Dans une tribune enflammée du journal Combat, qui lui coûtera sa place à l’Office Franco-Allemand d’où elle sera renvoyée pour « faute grave », Beate fustige l’Allemagne qui vient de se donner comme nouveau chancelier Kurt Georg Kiesinger. Ce quinquagénaire d’allure respectable n’est autre que l’ancien directeur adjoint de la propagande radiophonique du Reich vers l’étranger. Les époux Klarsfeld sont révoltés. Ainsi démarre leur traque implacable des anciens nazis, qui les rendra célèbres dans le monde entier mais au péril de leurs vies. Une chasse impitoyable et opiniâtre, qui se doit de débuter par un vrai coup d’éclat, relayée par la presse internationale, et soutenue par les mouvements étudiants gauchistes, fers de lance de l’agit-prop : « Nous ne voulons plus de cette Allemagne et nous refusons aux Allemands qui ont joué un rôle dirigeant dans le IIIème Reich le droit de participer à la vie politique allemande », p.206.
En novembre 1968, après avoir interrompu, en plein parlement, le chancelier aux cris de « Nazi ! Nazi ! Démissionne ! », l’intrépide Madame Klarsfeld, faisant fi des gardes du corps armés qui auraient pu l’abattre à bout portant, lui assène, sous les flashes des photographes, une gifle retentissante tandis qu’il siège à la tribune du congrès du CDU. Elle écope d’un an de prison ferme, heureusement commué en une peine de quatre mois avec sursis, grâce à la pression des mouvements politiques de gauche et de la presse.

Le 21 novembre 1968 sur un portrait de Kurt Georg Kiesinger, Beate évoque la gifle qu’elle a assénée le 7 novembre au chancelier ouest-allemand et ancien membre du parti nazi, devenu notable de la Démocratie-Chrétienne/© Wierch

Beate devient alors une figure emblématique des mouvements étudiants français, aux côtés d’Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit. Au premier rang de toutes les manifestations, tracts en main, elle crie haut et fort son indignation, convaincue que seules des actions spectaculaires ont le pouvoir de frapper l’opinion, quel qu’en soit le risque.

Dénoncer et anéantir « la respectabilité du Mal », d’abord incarnée par Kiesinger, finalement défait aux législatives de 1969, tel sera le combat des Klarsfeld : traques au fin fond de l’Amérique du Sud, tentatives d’enlèvements avortés, aidés de complices, Beate enchaînée sur un banc devant des ambassades : nul ne peut ignorer ces images sensationnelles, publiées dans tous les journaux du monde.

La tâche que s’est assignée le couple désormais est de mener les criminels d’hier devant un tribunal, afin que justice soit rendue aux morts de la Shoah et que les survivants, ainsi que leurs enfants, puissent espérer vivre en paix, malgré l’oubli impossible. Serge et Beate ont jugé qu’aucun ancien tortionnaire nazi vivant ne pourrait s’offrir une « seconde carrière » sous un masque respectable. Pour ce faire, Serge devient avocat au service de la Mémoire, quittant un poste confortable au sein d’une compagnie céréalière.

Le procès de Cologne

Le mardi 23 octobre 1979 s’ouvre le procès de Cologne. Sur le banc des accusés, Kurt Lischka, responsable direct de l’arrestation et de la déportation de milliers de Français juifs, Herbert Hagen, organisateur de rafles à Paris et Bordeaux, et Ernst Heirichson, l’un des responsables actifs de la rafle du Vélodrome d’Hiver. Depuis 1971, le jugement des criminels appartenant à  l’appareil policier nazi est enfin possible en Allemagne. Durant trois ans et demi, Maître Klarsfeld a compulsé de vieilles archives, consulté des dossiers poussiéreux à la recherches de preuves irréfutables. Trente deux audiences seront nécessaires, au cours desquelles défileront à la barre les deux-cent cinquante anciens déportés qui se sont constitués parties civiles. Trois mille Juifs de France se succèderont à Cologne pour faire cortège à Serge : les Filles et Fils des Déportés Juifs de France, association qu’il a lui-même créée cette année-là, destinée à faire valoir les droits des descendants de disparus. Quelle satisfaction pour Serge et Beate, qui avaient tenté d’enlever sans succès Lischka en pleine rue de Cologne huit ans plus tôt, avec la complicité de trois amis.
En 1980, le verdict tombe enfin, sans appel : douze ans de réclusion pour Hagen, dix pour Lischka, et six pour Heinrichson. Pour ces trois là, justice est faite.
Grâce à Maître Serge Klarsfeld, assisté dès 1994 par son fils Arno qui sera avec sa sœur Lida, avocat des parties civiles au procès par contumace d’Alois Brunner, la vieillesse des bourreaux d’hier ne sera plus faite de jours paisibles. Et qu’importe s’il faut se rendre au bout du monde pour obtenir des extraditions.
Ni le colis piégé destiné à exploser dans leur appartement familial en 1972, ni même leur voiture pulvérisée par une bombe dans le parking de leur immeuble ne les feront jamais renoncer. Décisionnaires, bureaucrates, ceux qui se défendent de n’avoir été que de simples exécutants auront à répondre de leurs crimes. Legay, Papon, Touvier se trouveront face à leurs victimes survivantes ou leurs descendants. Klaus Barbie devra soutenir le regard des mères des enfants d’Izieu et de Sabine Zlatin.

Le Mémorial

C’est un ouvrage de sept kilos aussi gros qu’un Bottin d’autrefois qui représente la mémoire vivante des soixante seize mille déportés français dont les noms sont classés par dates et numéros de convois. Nécropole pour la postérité et document irréfutable sur l’histoire du XXème siècle contre les négationnistes, Le Mémorial des Enfants Juifs Déportés de France, commencé en 1975, est publié en 1994.
Chaque nom côtoie une photo, Serge Klarsfeld mettant un point d’honneur à montrer des visages afin de frapper les consciences et les mémoires. Un sourire d’enfant est tellement plus qu’un nom sur une liste. De la même façon, il importait au couple de présenter au public puis de préserver le Fichier Juif, de sinistre mémoire : « Pour nous, les fiches devaient être préservées car elles étaient les preuves et les traces des persécutions, instruments de mort mais aussi véhicule de la mémoire », p.812. De plus, une légende tenace assurait que le fameux fichier aurait été créé après guerre afin d’indemniser les victimes de la Shoah. Pour les Klarsfeld, il n’était pas admissible que cette thèse fût présentée comme une vérité : « C’est le rôle du CDJC, aujourd’hui Mémorial de le Shoah, que de pouvoir expliquer le destin de chaque Juif de France disparu en prodiguant des traces écrites, en réintégrant la tragédie individuelle dans le drame collectif, en permettant à la mémoire de se perpétuer. Les petits-enfants des déportés et leurs descendants peuvent et pourront recevoir les preuves documentaires du passage de leur famille à travers ce cataclysme de l’Histoire que fut la Shoah », p .805.
Faire mémoire, conserver en lieu sûr les preuves de l’horreur, exiger réparation même si aucune vie perdue n’a de prix. Serge Klarsfeld, abasourdi par la découverte aux États-Unis de « l’album d’Auschwitz », qui rassemble les rares photos prises à l’intérieur du camp d’extermination de Birkenau, fait publier les clichés avant de leur faire rejoindre les archives. De même, dans le cadre d’une exposition au Mémorial de la Shoah, il propose au public les peintures tragiques de David Olere, artiste peintre de son état, unique rescapé des Sonderkommandos. Ses scènes d’un réalisme insoutenable mais nécessaire témoignent dès 1945 de la réalité – incontestable – de l’horreur.

David Olère/Les inaptes au travail/1950/Mémorial de l’héritage juif à New York.

Le 14 juillet 2000, au terme d’un combat mené depuis vingt ans, Serge Klarsfeld et les Filles et Fils obtiennent de l’État Français l’indemnisation de quelques dix milles orphelins juifs dont les parents, parmi les plus démunis car n’ayant bénéficié d’aucun appui, sont morts en déportation. Ils pourront choisir entre une  rente de  trois milles francs mensuels ou un versement global de cent quatre vingt mille francs. Pour l’avocat, il était essentiel que le geste vienne de l’État et non d’une aide interne conclue entre les banques et le CRIF : « Je ne veux pas que les victimes soient obligées de mendier auprès d’une fondation. »

Une famille (presque) comme les autres

« Notre décision est prise. Nous allons nous battre, et ce combat sera prioritaire. Nous avons décidé de tout sans une hésitation, presque sans un mot. Au même moment, pour chacun de nous, cela s’est imposé irrémédiablement. Nous nous battrons non pour nous donner bonne conscience, mais pour gagner, et nous savons que désormais notre combat sera un engagement total. La carrière de Serge, notre vie familiale, la sécurité matérielle passeront au second plan. », p.150.
Le couple évoque avec humour le « kibboutz familial » de Passy, où cohabitent dans un grand appartement en excellente intelligence Raïssa, mère de Serge, sa sœur Georgette et son époux, bientôt parents d’un petit garçon, plus deux jeunes filles au pair d’autant plus nécessaires à la naissance d’Arno et Lida. Chiens et chats, dont ils sont grands amoureux, complètent l’harmonie familiale.
Raïssa Klarsfeld, la doyenne qui veille sur tous, feint de s’indigner des voyages et absences de sa belle-fille mais elle appuie et applaudit sans réserve tous les combats du couple. Elle est un soutien essentiel, une alliée précieuse, et c’est rassurée que Beate laisse derrière elle ses jeunes enfants, même si souvent son cœur est bien lourd.

Les Klarsfeld en famille/1976

Infatigable, elle sillonnera l’Europe dans de tristes et froids trains de nuit, dormant dans des auberges de jeunesse ou des hôtels miteux. On la voit à Prague et Varsovie dans les années 1970 pour manifester contre les mesures discriminatoires prises contre les Juifs, en Syrie, pour protester contre les mauvais traitements infligés aux prisonniers israéliens de la guerre du Kippour, au Pérou afin de débusquer Barbie qui s’y cache sous une fausse identité, ou encore au Paraguay pour s’élever avec force cris contre la protection accordée à Mengele par le dictateur Stroessner. Chaque fois arrêtée, interrogée, emprisonnée ou expulsée, pourtant inflexible.
Serge, de son côté, n’hésite pas à infiltrer en 1976 une réunion de néo-nazis dans une brasserie munichoise, une étoile jaune sur la poitrine, provoquant les orateurs avant d’être sauvagement molesté.
Entre temps, c’est la vie ordinaire d’une famille extraordinaire. Beate aime tenir son foyer, coudre et cuisiner. Aujourd’hui, alors que plusieurs décennies ont passé, elle témoigne : « Le matin, je m’occupe de la famille, de nos animaux, je fais les courses et le ménage. Chaque jour, je passe voir ma fille et mes petits-enfants. Notre vie de famille a toujours été simple…Au fil du temps, nous passons nos soirées avec nos enfants ou avec les animaux que nous avons toujours eus autour de nous. Notre relation à tous deux avec les animaux est intense…Nous sommes si proches de nos enfants que nous les voyons encore tous les jours… », p.880.

Contre les négationnistes et les révisionnistes

« On ne transige pas avec la vérité historique » affirme Serge Klarsfeld. Il n’aura de cesse de s’opposer à tous ceux qui tentent de la travestir. L’affaire du « point de détail » de Jean-Marie Le Pen, les spectacles odieux de l’humoriste Dieudonné, les éructations de Soral, la bataille contre la réédition des pamphlets antisémites de Céline, et actuellement les tentatives de réhabilitation de Pétain appartiennent à ses combats d’aujourd’hui.
Dès 2010, il rend public le document à charge qui accuse : l’adoption du « statut des juifs » du 3 octobre 1940, annoté et aggravé de la main du Maréchal. A quatre-vingt cinq ans, avec un ton incisif et une éloquence inchangée, l’avocat n’a rien perdu de sa combativité. Dans le bulletin des FFDJF de mars 2014, sa lucidité et son inquiétude transpirent entre les mots : 
« Nous sommes confrontés désormais, comme l’a montré la manifestation « jour de colère », à un antisémitisme français qui rassemble une partie de l’extrême droite et de l’extrême gauche, des anti-Israéliens et la jeune population issue de l’immigration maghrébine. Le meurtre d’enfants juifs de Toulouse en 2012, la libération dans la rue et sur internet de la parole et de la gestuelle antijuives créent un climat délétère qui nous ramène aux années sombres de notre enfance… Jamais nous n’avons été alarmistes et nous avons toujours fait confiance à la République. Aujourd’hui, la situation nouvelle nous oblige à sonner l’alarme. », p.950.
Au Liban en 1986, le couple tente en vain de sauver des otages juifs. On les retrouve en 1992, prenant position en faveur des Roms d’Allemagne, menacés d’expulsion vers la Roumanie, ou encore à Rostock, où des foyers d’immigrés sont victimes d’incendies criminels : ils seront sur tous les fronts, là où sont menacés la justice, la liberté et les Droits de l’Homme.
Depuis longtemps, les Karsfeld ne sont plus deux mais… trois. Leur fils Arno, brillant avocat, s’est engagé avec la même passion que ses parents pour le devoir de mémoire et le combat contre l’antisémitisme, multipliant à leurs côtés interventions et interviews, avec le même aplomb, la même conviction, solidement épaulé par les Fils et Filles des déportés juifs de France : « Si le couple franco-allemand avait une âme, elle s’appellerait Serge et Beate. Et moi, Arno, qui suis leur fils, qui les aime tant, à qui ils ont tout donné, je me demande ou plutôt je ne veux pas me demander ce que je deviendrai quand ils ne seront plus là. », p.1009.

Beate et Serge Klarsfeld entourent leur fils Arno/© Pierre Augros

Pour demain

« Combien de temps nous reste-t-il à vivre ensemble et, quand nous disparaitrons, quel monde laisserons-nous derrière nous ? Quelle vision aurons-nous de l’avenir réservé à notre descendance ? », p.1009.

Les Klarsfeld regardent des photos de jeunes juifs déportés de France/ Mémorial de la Shoah/ 5 décembre 2017/Paris/ ©
Michel Euler


Alarmés par le retour des populismes, les époux Klarsfeld demeurent viscéralement attachés à la pérennité de l’Union Européenne et ont toujours appelé à voter en faveur d’un parti partageant cette vision. Conscients, par expérience, qu’un retour au populisme précède toujours l’émergence d’idéologies mortifères porteuses de violence et de discriminations, ils signent en novembre 2018 un vibrant appel dans le Figaro qui résonne comme le témoignage-testament de deux grandes figures de notre temps naguère confrontées au pire : « Pour la plupart, vous n’avez pas connu la guerre, ses privations et ses souffrances, ni l’antisémitisme criminel, ni les régimes totalitaires et oppresseurs de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Nous, nous avons traversé dans notre enfance cette tragique période et nous ne voulons pas la revoir et qu’elle vous soit imposée après plus d’un demi-siècle de paix et de liberté. Jamais un régime d’extrême droite ou d’extrême gauche n’a rendu son peuple heureux et prospère ; inévitablement, les extrêmes au pouvoir conduisent à la misère et aux barbelés. », p.1001.

***

Cette volumineuse autobiographie, passionnante sur les plans historique, politique et humain et aussi palpitante qu’un roman d’aventures, rend compte de deux trajectoires d’exception qui se confondent, tant Serge et Beate Klarsfeld sont complémentaires.
Mais laissons Serge Klarsfeld conclure : « Ceux qui mènent des campagnes de haine et de violence le font avec passion et détermination. C’est aussi avec passion et détermination que doivent s’engager les défenseurs de la liberté. La haine semble plus mobilisatrice que l’amour. Il faut donc nous forcer à donner l’exemple. Quand je pense que le 11 mai 1960 j’ai remarqué Beate sur le quai du métro Porte Saint-Cloud, séduisante dans sa courte robe bleue, le livre de l’Alliance Française à la main. Je croyais que c’était pour un jour, une nuit. C’était pour la vie, et quelle vie ! », p.1011.

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