Arpenter/décrire les champs de la Shoah à l’Est

Arpenter/décrire les champs de la Shoah à l’Est

par Boris CZERNY


Marie Moutier-Bitan, Les Champs de la Shoah : L’Extermination des Juifs en Union Soviétique occupée, 1941-1944, Paris, Éditions Passés/Composés.

Stanislavov, Borislav, Brest, Dniestr, Marioupol, Pinsk, Kamemenetz-Podoloski, Ponary, Vinnitsa, Moguilev, Bobrouisk… autant de toponymes qui se trouvent en Europe mais qui n’évoquent pas grand-chose à un Européen de l’Ouest. Quant à les situer avec précision… Et pourtant, ces lieux ont tous été le théâtre d’une violence de très haute intensité, de massacres de masse d’une amplitude exceptionnelle. Ce sont des lieux d’une mémoire durablement meurtrie.
L’invasion, à partir du 22 juin 1941, par les troupes germaniques des territoires appartenant, à l’époque, à l’Union Soviétique ne fut pas seulement une gigantesque opération militaire mais aussi une manière de résoudre définitivement la « question juive », d’y apporter la « solution finale ». Ce fut une entreprise sans précédent pour éradiquer «le judéo-bolchévisme», pour éliminer, au premier chef,  les populations juives.
Marie-Moutier Bitan retrace minutieusement le déroulement de cette  « extermination des Juifs en Union Soviétique occupée (1941-1944) » mais surtout elle en décrit la géographie. Elle arpente et explore ce qu’elle appelle les « champs de la Shoah ».

Paysage d’Ukraine

Le nécessaire rappel de faits connus

Même s’ils sont connus depuis longtemps, même s’ils ont été documentés depuis 1945, il convient de rappeler des faitsqui ne sont pas encore vraiment entrés, semble-t-il, dans la mémoire européenne à l’Ouest.
Quand l’armée allemande (la Wehrmacht) lance l’Opération Barbarossa, Hitler entend mettre en oeuvre les idées qu’il a développées : donner à l’empire nazi l’espace vital nécessaire à sa pérennité ; éliminer les nations « nuisibles » et installer à leur place des populations aryennes. Éradiquer les millions de Juifs qui vivent à l’Est? Des commandos sont affectés à cette tâche. L’Office Central de la Sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt /RSHA), à l’initiative de Himmler lui-même,  a formé des troupes d’intervention, placées sous l’autorité administrative de l’armée mais agissant dans les territoires occupés sous les ordres directs des plus hauts dignitaires nazis : Heydrich jusqu’en 1942 ; puis Kaltenbrunner. Ces troupes vouées à l’extermination des « ennemis du Reich », en étroite concertation avec la Wehrmacht, sont dirigées et administrées avec soin, ordre et rigueur. Elles exécutent leur travail de mort et d’épouvante dès l’invasion de la Pologne et lors de l’Opération Barbarossa, s’organisent de manière à gagner encore en ‘efficacité’… 
À la fin de la guerre, voici l’ « état des lieux » tel que le dresse Marie-Moutier Bitan : 
« (…) les territoires soviétiques étaient un immense cimetière. Plus de 2 millions de Juifs, plus de 3 millions de prisonniers de guerre soviétiques, au moins 30 000 Tsiganes gisaient au fond des ravins, des fosses et des cours d’eau taris. Environ 9200 villages avaient été brûlés en Biélorussie. L’Ouest de l’Union Soviétique n’étaient que ruines fumantes, à travers lesquelles erraient les survivants à la recherche de leurs proches. Des millions de civils et de soldats avaient été jetés sur les routes de l’Europe de l’Est par la guerre et l’occupation. Au fil des chemins et des champs, on découvrait l’ampleur des crimes commis par les nazis et les alliés. », (p.405).
Poursuivant le travail de nombreux prédécesseurs, l’historienne s’attache à décrire l’extermination des Juifs qui eut lieu dans une période relativement limitée (1941-1944) et sur un espace immense ; donnons, pour un ordre de grandeur, la seule longueur de la ligne du Front de l’Est en 1941 : 1 200 km ; qui passe au double en un an… Pour couvrir tout l’ espace du génocide et rendre compte au mieux de tout ce qui s’y déroule, elle adopte le parti d’une description à échelle humaine, au raz des fosses, des lieux où eurent lieu les massacres. Cette géo-graphie de la Shoah en territoire soviétique est illustrée par les précisions apportées dans l’indication  des emplacement des lieux de massacre que des cartes empruntées à différents ouvrages,  permettent fort opportunément de situer sur le territoire de l’URSS : p.72, 171, 202, 224, 244, 292, 320, 324.

Dans la pluralité, avec méthode

Par un choix de méthode affirmé, la chercheuse qui se fait enquêtrice précise les dimensions exactes et fait le compte des fosses et ravins creusés par les victimes elles-mêmes avant leur exécution, redonnant à chacun de ces morts sans sépulture son caractère unique, nié par les nazis. Le titre, au pluriel, « Les Champs de la Shoah » trouve sa légitimité et son explication dans la pluralité des situations analysées par l’auteur qui, souligne que « chaque lieu répondait à des problèmes topographiques, mais aussi au nombre de victimes et aux réalités locales. » (p. 308). 
Cette extrême diversité des situations rend indispensable l’établissement, par analogie, de typologies des pratiques d’extermination, pratiques dépendant de l’avancée de l’armée allemande sur le territoire soviétique. Les distinctions fines qu’élabore Marie Moutier-Bitan enrichissent notre compréhension de ces événements et les rendent plus intelligibles.
Il en va de même quand elle décrit les étapes de leur réalisation. Elle ne se borne pas à rapporter des faits mais analyse les divers emplois d’un même moyen génocidaire. Ainsi, les camions à gaz sont un des moyens de pratiquer ce que par une formule journalistique frappante mais finalement réductrice et inexacte, on a appelé « la Shoah par balles » . Si l’on analyse  historiquement cet usage, on en distingue, du point de vue  des bourreaux, les inconvénients : s’ils sèment la terreur, les dispensent du face-à-face pénible avec la victime et leur permettent de se débarrasser des corps plus aisément, ils posent des problèmes de maintenance technique et ne possèdent pas un bon « rendement » d’élimination, (pp. 313-317). 
Marie Moutier-Bitan décline également les stratégies adoptées par les Juifs qui tentèrent de survivre. Faire appel à un passeur, s’approvisionner, se dissimuler, échapper aux traques … tels sont les problèmes, souvent insolubles, communs à tous ceux qui, avec l’énergie du désespoir, parvinrent  rarement à échapper à la mort (pp. 369-379).
L’analyse des différentes catégories de témoins présente également un grand intérêt. On est amené par la nature des situations décrites à renoncer à la tripartition classique qui distingue le bourreau (et ses complices), la victime et  le témoin (p. 339-349). Le statut de « réquisitionné » importe et complique ce statut de témoin : les villageois ont été impliqués dans les crimes, employés pour préparer les assassinats. Il y a donc des témoins qui risquent leur vie pour sauver un enfant, des témoin passifs ou, au contraire, ‘actifs’ c’est-à-dire prenant part aux tueries, aux pillages…
De ce point de vue, toutes ces distinctions constituent une apport majeur à l’étude de la Shoah, dans la pluralité complexe de sa réalisation. 

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Paysage de campagne en Biélorussie

Une géo-graphie tragique

La diversité ainsi reconstituée et réactualisée place le lecteur  face aux massacres qui font l’objet d’une description autant que d’une narration minutieuses, dans chacune des six parties dont les titres filent la métaphore spatiale, agraire particulièrement. Elles s’intitulent respectivement « Préparatifs », « Funestes moissons. Juillets 1941 », « Par les sentiers battus. Août-Automne 1941 », « Nature morte. Hiver 1941-1942 », « Rase Campagne. 1942 », « Silence de la terre. 1943-1944 ».
Ces parties se décomposent en multiple sous-chapitres aux titres évocateurs comme « La synagogue de Białystok », « Le mouroir de Transnistrie » ou bien encore « Itinéraire d’un tueur » et « Les brasiers ». 
Chaque chapitre constituant les différentes parties (leur nombre varie de neuf à quatre selon les chapitres) se développe selon un schéma identique associant des éléments  relevant simultanément de la macro et de la micro-histoire bien souvent illustrée par des témoignages de rescapés, d’exécutants ou de témoins. Ainsi dans le chapitre 31 (p.305-312) l’introduction : « L’année 1942 fut le temps de liquidation des ghettos des territoires soviétiques occupés » (p. 306) est suivie par une focalisation sur le site de Bronnaya Gora , « cette clairière dans la forêt [entre Pinsk et Brest] entourée de barbelés fut le lieu d’exécution d’environ 50 000 personnes, en grande majorité des Juifs » (p. 306). Et cette focalisation est complétée par le témoignage d’un certain Friedrich K. qui permet d’actualiser la scène, de la restituer dans son immédiateté, comme si on entrait dans son regard.
Ce faisant tout en ayant son autonomie et sa propre cohérence, chaque chapitre prend son sens dans le tableau général qu’il compose avec les autres, tableau d’une descente vers le néant.
Cette catabase trouve son symbole, mélange d’horreur et de non-sens, avec l’évocation du mécanisme des moulins à café industriels commandé à une grande maison de torréfaction allemande dans le but de concasser les corps déterrés des fosses communes ; et cela afin ne pas laisser de traces des forfaits commis lors du retrait des troupes allemandes (p. 391).

***

Réserves et réticences au sujet d’un travail majeur

Ce travail historique, en raison même de sa rigueur, ne peut manquer de susciter un certain nombre de questions et d’occasionner quelques réflexions. Ainsi, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la labilité d’une construction élaborée à partir de témoignages enregistrés à des époques distinctes (1942 pour les plus anciens et 2013 pour les plus récents) dans des contextes totalement différents (territoires de l’URSS stalinienne nouvellement libérés par l’Armée Rouge ou Tel-Aviv après la chute du Mur de Berlin). Peut-on édifier un récit homogène à partir de matériaux aussi hétérogènes? Certes, ce débat méthodologique sur le bon usage des témoignages n’est pas nouveau, mais il nous semble que l’auteur aurait dû s’expliquer sur ce qui peut sembler un amalgame anachronique. Cela nous semble nécessaire.
La nature des sources utilisées pose également, selon nous, un problème. Certes, le sujet a été déjà exploré en tous  sens et a fait l’objet de très nombreuses études ou monographies ; il est matériellement impossible de toutes les citer. Mais on peut noter, quand même, un déséquilibre bibliographique certain au détriment des livres et articles publiés récemment en Russie par la fondation Kholokost, еn Ukraine notamment, autour de Babi Yar et en Biélorussie sur, précisément, les lieux décrits dans cet ouvrage (Voir, ci-dessous, dans la Bibliographie, quelques titres importants, en russe et non traduits en français, qui ont été omis). 
Si ces absences peuvent certainement s’expliquer par des raisons linguistiques, celle d’autres ouvrages, traduits en français, sont plus troublantes. C’est le cas par exemple de « l’oubli » concernant les mémoires d’Arnold Daghani qui fut déporté en Transnistrie au camp de Mikhaïlovka (p. 364-365) où furent assassinés des milliers de Juifs originaires de Bucovine et de Bessarabie. Ce témoignage d’une grande qualité littéraire et humaine méritait d’être pris en compte.
Enfin, – il ne s’agit pas d’une critique, mais plutôt d’une réticence- , on peut s’interroger sur la récurrence de certaines images ou motifs, comme celui de l’habit d’un parent reconnu par un ou rescapée dans un tas de fripes, ou d’une famille cachée trahie par les cris d’un enfant. Et l’on peut se demander ce qu’apporte à la compréhension de la Shoah une certaine fictionnalisation de l’histoire et la mention de détails comme celui sur le bourreau de Stanislavov qui « revenait chez lui son manteau de cuir ruisselant des restes de ses victimes [et] qui proposait alors à son épouse de cuisiner des œufs brouillés avec de la cervelle. » (p. 343). 
Ces réserves ne retirent rien à la valeur d’un ouvrage qui, par sa diversité de tons et d’angles de visions, jette un regard nouveau sur la Shoah en URSS.

 ***

Les Champs de la Shoah est un livre utile, car comme le précise le Père Patrick Desbois dans la préface qu’il donne à ce travail, l’ouvrage de Marie Moutier-Bitan est destiné à « permettre au lecteur de comprendre, de l’intérieur, les crimes commis contre les Juifs sur les terres de l’Union soviétique occupée par les unités allemandes en privilégiant le local, c’est-à-dire les champs, les villages, les rues dans lesquels ces crimes furent perpétrés. » (p. 11). Le récit historique se nourrit d’une expérience quasi géo-logique de l’événement passés.
C’est une livre nécessaire tout simplement parce qu’il rappelle la nécessité d’enquêter, d’y aller voir, d’instruire  chaque tuerie, de documenter chaque massacre en détaillant méthodiquement toutes ses composantes. En somme, de donner à voir ce qui passe l’imagination.

2 commentaires

  1. Je travaille dans un établissement scolaire ORT et ce livre est cardinal dans mon approche avec les élèves avant les voyages en Pologne.. marches de vivants depuis 2000.merci salutations

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    1. Merci d’avoir laissé ce message qui nous réjouit. Si cet article peut être utile à la préparation d’un tel projet, que vous avez le mérite de poursuivre avec constance, nous en sommes très heureux. Merci de faire connaître le Projet Sifriaténou!
      Rejoignez-nous sur Facebook :
      https://www.facebook.com/groups/2274939082570775/
      Ce projet est collectif, bénévole, non confessionnel, non lucratif, non sponsorisé, non académique. Amical!
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