L’enfant dans les écrits juifs : Étude de Solomon Schechter

L’enfant dans les écrits juifs :

Étude de Solomon Schechter

Traduit de l’anglais par Nadine PICARD


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Brève présentation

par Marie-Laure Rebora

« C’est par la respiration des enfants étudiant la Torah que Dieu soutient le monde. » (Chabate 119b). Cette formule bien connue du Talmud de Babylone n’en est qu’une parmi tant d’autres qui nous montrent à quel point l’enfant occupe une place importante dans le judaïsme et à quel point, dans la conception juive, le monde de l’enfance n’est jamais tout à fait éloigné du monde de l’étude, en l’occurrence de l’étude de la Torah, le don le plus précieux que Dieu ait fait au peuple d’Israël. L’enfant, être vulnérable, fragile, confronté à la maladie et à la mort dès son plus jeune âge – confrontation que notre société contemporaine tend à oublier, mais qui restait encore bien tangible au siècle dernier -, constitue néanmoins, par son étude du texte sacré, la force sur laquelle repose le monde. L’enfant est une autre figure du sage, l’enfant, par ses questionnements incessants et sa soif de savoir, incite le sage à la réflexion ; on peut penser aux nombreux dialogues entre rabbins éminents et jeunes enfants qui abondent dans la littérature talmudique.
C’est précisément cette présence essentielle de l’enfant dans un grand nombre de textes juifs que Solomon Schechter analyse, dans son article The Child in Jewish Literature (1911), publié dans les Studies in Judaism de la Jewish Publication Society of America.
Les analyses de Schechter sont sans doute un peu datées et, parce qu’elles brassent une large période allant de l’Antiquité au monde contemporain de l’auteur, font fi de certaines précisions historiques. Ainsi, elles ne cherchent pas à établir très précisément quel était le statut de l’enfant juif à des moments spécifiques de l’histoire juive, le judaïsme ayant par ailleurs connu une pluralité de formes et d’importantes évolutions au cours de son existence, mais elles tendent, au contraire, un peu à l’image des sources rabbiniques sur lesquelles elles s’appuient, à uniformiser ces diverses enfances juives autour d’un idéal-type de l’enfant juif. 
Il s’agit, en somme, d’une réflexion fort bien menée, savante et plaisante pour son lecteur, rédigée par un érudit juif du siècle dernier autour d’une figure majeure dans les écrits juifs. Il dessine, ou plutôt ébauche, une figure éternelle, archétypale, qui saura éveiller, chez celui qui se plongera dans ce sujet, questionnements et interrogations et l’incitera à poursuivre ses recherches sur les pistes que l’auteur, en excellent guide, aura soigneusement ouvertes de-ci de-là. Et peut-être certains passages, comme celui qui décrit les tout jeunes enfants jouant dans les synagogues, loin des portraits brossés souvent idéalisants, nous feront-ils sourire et nous rappelleront, derrière les archétypes, les réalités tendres de l’enfance ainsi que des visages d’enfants connus, d’hier et d’aujourd’hui…


L’enfant dans les écrits juifs :

Étude de Solomon Schechter


Solomon Schechter, Ch. XII : The Child in Jewish Literature, p. 270-297, in Studies in Judaism, First Series, Philadelphia, 1911, The Jewish Publication Society of America.


« Pas plus tard qu’hier, j’ai aperçu une femme juive avec un enfant sur les genoux. De son visage tourné vers l’enfant émanait une douceur si angélique qu’elle formait autour d’eux comme une auréole. Je le jure, j’aurais pu m’agenouiller devant elle pour adorer la bienveillance divine qui nous a fait cadeau de l’amour maternel (storgé, στοργή) apparu avec la naissance de l’humanité, et qui sanctifie l’histoire de celle-ci ». Ces mots, tirés du Pendennis de Thackeray, pourraient bien servir de point de départ au présent chapitre. Que ce grand connaisseur de l’humain ait perçu cette gloire précisément autour du visage d’une femme juive me donne l’espoir que le petit connaisseur ès lettres que je suis puisse, grâce à quelques recherches, découvrir dans ce qui subsiste de notre passé de nombreuses traces de cette bienveillance divine et de ce sentiment de sanctification. Certes, les bribes que nous pourrons arracher aux feuilles jaunies de volumes anciens datant d’époques révolues ne brilleront pas des feux que le romancier eut la chance d’entrevoir sur le visage d’une femme aperçue la veille même. Les mères et les pères que je m’apprête à évoquer dans cet article ont disparu il y a longtemps, tout comme les objets de leurs angoisses et de leurs soucis. Mais ce que mon sujet perdra en éclat, il le gagnera peut-être en intensité et en réalité. Ce ne sont pas quelques instants de dévotion qui font d’un individu un saint, mais tout un ensemble de sentiments et d’émotions surgis en différentes occasions, exprimés de mille manières, toute une vie d’expériences douloureuses, de désillusions amères, mais aussi d’instants de joie intense et de véritable bonheur. 

Et les manifestations de la bienveillance divine, qui apparaissent dans toute leur gloire dans la littérature de chaque nation lorsqu’il s’agit de l’enfant prennent un éclat encore plus vif dans les écrits de la nation juive. 

***

La plus grande bénédiction

Dans ces écrits, avoir un enfant est toujours considéré comme la plus grande bénédiction que Dieu accorde à l’homme, et ne pas en avoir comme la plus grande des malédictions. Abraham le Patriarche qui accompagne le peuple d’Israël dans son entrée dans l’histoire se lamente : « Ô Dieu, que pourrais-tu m’accorder, à moi qui suis sans enfant ! » (Genèse, 15: 2).
Les Rabbins considéraient que l’homme sans enfant était mort, et les kabbalistes du Moyen-Âge pensaient que celui qui mourait sans postérité avait échoué dans sa mission au monde et devrait renaître sur notre planète pour accomplir ce devoir.
Cet article a pour but de décrire les sentiments qui accompagnaient l’objet de leur plus grande angoisse, de les faire défiler devant le lecteur dans un ordre qui soit le plus chronologique possible, et d’attirer l’attention sur certains aspects qui méritent plus que d’autres d’être développés.
En proposant de traiter le sujet dans l’ordre chronologique, j’avais l’idée de suivre l’enfant au cours des différentes étapes qu’il doit franchir depuis sa naissance jusqu’au moment où il cesse d’être un enfant et atteint sa majorité. Cette dernière période est le début de la treizième année pour les filles, et le début de la quatorzième année pour les garçons. J’aurai l’occasion de revenir plus en détail sur cette question.

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L’enfant avant sa naissance

Mais il ne faut pas ignorer la période embryonnaire, qui constitue une sorte de stade préliminaire dans la vie de l’enfant et occupe une place très importante dans le corpus des légendes juives. L’imagination de l’homme se préoccupe toujours de ce qu’il connaît le moins. Elle s’est ainsi emparée de cette période de semi-existence de l’homme, celle qui est la moins accessible à l’expérience et à l’observation, et l’a enrichie de tout un ensemble de légendes et d’histoires. Celles-ci sont trop nombreuses pour être relatées ici, mais j’en mentionnerai quelques aspects que je considère comme leurs traits les plus révélateurs.
D’un côté, ces légendes sont essentiellement basées sur l’idée de la préexistence de l’âme, mais, d’un autre côté, elles sont l’illustration vivante de ce que disent les Pères : « Tu es né contre ta volonté. » (Pirké Avote, ch. 4, 22). Ainsi, l’âme, lorsqu’elle est amenée devant le trône divin avec ordre d’entrer dans le corps, s’adresse à Dieu : « Ô Seigneur, jusqu’à cet instant j’étais sainte et pure ; ne me fais pas toucher ce qui est commun et impur. » (voir Michnah Berakhote 10a qui énonce la pureté de l’âme, ou encore Michnah Chabate 152b) On fait alors comprendre à l’âme que c’est à cette seule fin qu’elle a été créée. L’avertissement fait à l’homme avant sa naissance, selon lequel il sera responsable de ses actes, est un autre trait qui mérite d’être noté. Cet avertissement a toujours fait l’objet d’un serment qui a un double but : graver en l’homme la conscience de son devoir de mener une vie sainte, et l’armer contre le danger de laisser cette vie sainte le rendre vaniteux. Et comme pour rendre ce serment encore plus impressionnant, le héros qui va naître se voit adjoindre deux anges qui, en plus de lui enseigner la totalité de la Torah, l’emmènent tous les matins au paradis pour lui montrer la gloire de tous les justes qui y résident. Le soir, c’est en enfer qu’on le conduit, afin qu’il puisse voir les souffrances des dépravés. Mais une telle leçon rendrait impossible son libre-arbitre. Son futur ne serait dicté que par la crainte du châtiment et l’espoir de la récompense. En outre, la valeur morale de ses actions dépend également, comme le veut la tradition juive, de sa capacité à commettre des péchés. 

C’est pourquoi une autre légende (que l’on retrouve dans le Midrache Sedère Yetsirate Havalade) précise : « Le deuxième jour de la Création, Dieu créa les anges, dont le penchant naturel est de faire le bien, et qui sont totalement incapables de commettre un péché. Le jour suivant, Il créa les animaux, avec leurs désirs exclusivement bestiaux. Mais aucun de ces extrêmes ne plut à l’Eternel. ‘Si les anges obéissent à ma volonté, déclara Dieu, c’est uniquement parce qu’ils sont incapables d’agir autrement. Je vais donc créer l’homme, qui sera une combinaison d’ange et de bête, afin qu’il puisse suivre son inclination, bonne ou mauvaise. Ses mauvaises actions le rendront inférieur à la bête, tandis que ses nobles aspirations lui permettront de s’élever à un rang supérieur à celui des anges ». On prend donc toutes les précautions pour faire oublier à l’enfant tout ce qu’il a vu et entendu dans les régions d’En-Haut. Avant qu’il n’entre dans le monde, un ange lui frappe la lèvre supérieure, faisant disparaître d’un coup tout son savoir et sa sagesse. Le sillon de la lèvre supérieure reste la trace de ce coup, et c’est également la raison pour laquelle les enfants pleurent en naissant. 

Pour l’origine de ces légendes, dont on trouve déjà les grands traits dans le Talmud (voir Michnah Niddah : « Dès que l’enfant vient au monde, un ange s’approche de lui et lui donne un coup sur la bouche, ce qui lui fait oublier la Torah toute entière (…) »), je dois renvoyer le lecteur vers les recherches de Löw et d’autres. Contentons-nous ici d’observer l’effet qu’avaient ces légendes sur l’esprit des parents juifs. Ils considéraient l’enfant nouveau-né comme un être supérieur qui, à peine quelques secondes avant sa naissance, s’était entretenu avec les anges et les saints et avait maintenant condescendu à rejoindre le monde profane pour faire le bonheur de deux mortels ordinaires. Le traitement que l’enfant recevait, de ses parents comme de la communauté tout entière, était fait, par conséquent, d’un doux mélange d’amour et de vénération. On peut même aller plus loin et dire que la croyance en ces légendes détermine pour une grande part le destin de l’enfant. Quel autre destin, en effet, pouvait bien avoir un être au passé si glorieux que celui de devenir ce qu’exprime un vieux poème juif allemand : 

Geboren soll es wehren

Zu Gottes Ehren

« Que l’enfant naisse pour l’honneur de Dieu ». 

La mission de l’enfant est de glorifier le nom de Dieu sur terre. Et toute son éducation dans les vieilles communautés juives était plus ou moins conçue à cette fin. Les paroles de la Bible : « Vous serez pour Moi un royaume de prêtres » (Exode, 19 : 6) étaient observées à la lettre. Chacun avait le sentiment que son devoir était d’élever ses enfants, ou du moins un membre de sa famille, pour qu’il obéisse à cette prescription. Nous verrons plus loin comment il y parvenait. 

À présent, si l’on considère presque chaque nouveau-né comme prédestiné à être prêtre, et si l’on pense qu’il a subi une préparation spécifique, avant de venir au monde, pour répondre à cet appel, c’est sans étonnement que nous constatons que l’enfant était censé manifester des signes de piété dès les tout premiers jours de son existence, et même avant. Ainsi lit-on que même des enfants non encore nés prenaient part au chœur de la Mer Rouge et chantaient le Chant de Moïse (voir Michnah Ketoubot 7b). David, lui aussi, avait composé des psaumes avant d’entrevoir notre monde. Le jour du Grand Pardon, on communiquait avec l’enfant non encore né par l’intermédiaire de sa mère, afin de lui annoncer qu’en ce grand jour il devrait se satisfaire du bien qu’il avait reçu le jour précédent. Et quand un certain enfant, connu plus tard sous le nom de Shabbethaï, refusa d’obéir à cette injonction, Rabbi Jonathan lui asséna le vers du psalmiste : « Les méchants ne connaissent pas la matrice. »(Psaumes, 58 : 4). Et de fait, Shabbethaï s’avéra un grand pécheur (Traité Yoma 83a). Il peut être intéressant de savoir ce que fut son péché : Juste avant le marché, il prenait du blé pour le vendre ensuite aux pauvres à un prix bien plus élevé.
La légende veut qu’un enfant vint au monde avec le mot émète (vérité, אמת) gravé sur son front. Ses parents le prénommèrent amiti (אמתי), et l’enfant devint un grand saint.
Le prêtre ne pouvait cependant pas entrer dans ses fonctions sans une certaine consécration. Considérons que l’Alliance d’Abraham constituait le premier pas vers cette consécration. Mais elle était précédée d’un certain nombre d’autres actes solennels qu’il me faut décrire. L’une des cérémonies les plus anciennes liées à la naissance d’un enfant consistait à planter un arbre. Si c’était un garçon, on plantait un cèdre, pour une fille, c’était un pin. Et à leur mariage, on coupait des branches de ces arbres pour en faire le dais nuptial. D’autres rites suivirent, mais ils avaient un caractère plus médical, et un médecin serait mieux à même de les apprécier. La superstition était largement répandue au Moyen-Âge. J’ai parlé de saints, il est vrai ; mais n’oublions pas que les saints aussi ont leurs moments de folie, en particulier quand ils doivent combattre des foules de démons – démons dont l’existence n’est attestée que par leur propre esprit surchauffé. Durant des siècles, les parents juifs furent agités par la peur de Lilith, la mère du diable, qu’on soupçonnait de voler, puis de tuer les enfants. Les précautions prises pour éviter ces atrocités étaient aussi stupides que l’objet de leur crainte. Je ne ferai pas ici la liste de toutes ces précautions. Chaque pays possède ses propres envoûtements et ses propres exorcismes, plus absurdes les uns que les autres. Il suffit de rappeler le plus célèbre d’entre eux, au cours duquel certains anges sont invoqués pour protéger l’enfant de sa plus terrible ennemie, Lilith. Mais quelle que soit leur origine, le judaïsme ferait bien de se passer de ces simagrées. La seule excuse qu’on puisse leur trouver est qu’elles ont servi de matière au célèbre Dr. Ertel pour composer l’une des plus belles satires en langue hébraïque.

Le jeune enfant

La cérémonie dite de la « Lecture du Chema » est de nature moins déplaisante. On amenait tous les jeunes enfants de la communauté dans la maison du nouveau-né, et le professeur leur faisait lire le Chema’, et parfois aussi le Psaume 91. Les enfants étaient les acteurs principaux de cette cérémonie, ce qui peut nous réconcilier quelque peu avec elle malgré ses origines plutôt douteuses. Dans certaines communautés, cette lecture avait lieu tous les soirs jusqu’au jour de la circoncision. Ailleurs, la cérémonie n’avait lieu que la veille de la Brite Milah (rite de la circoncision). En effet, c’est cette nuit-là que Lilith était censée accomplir ses tours les plus funestes (Isaïe 34 :14), et l’on redoublait la surveillance de l’enfant, d’où le nom de Wachnacht (nuit de veille). On restait éveillé toute la nuit, qu’on passait à festoyer et à étudier certains passages de la Bible et du Talmud, en particulier ceux qui concernaient l’événement du lendemain. Les écrivains juifs du XIIIème siècle connaissaient déjà cette cérémonie. Pourtant les plus grandes autorités considèrent qu’elle est d’origine étrangère. En revanche, la visite que l’on rendait au nourrisson mâle lors du premier Sabbat de son existence n’était empreinte d’aucune superstition. On l’appelait « Shalom Zachar (זכר שלום) », ce qui signifie probablement « garçon de paix », allusion à un passage très connu du Talmud (Note : Berakhote 64a, qui s’appuie sur une interprétation d’un passage du prophète Isaïe (54, 13) : «Tous tes enfants seront des disciples de Dieu, et grande sera la paix parmi tes enfants. » ; à moins que cela ne réfère à Nidda 31b : כיוון שבא זכר בעולם, בא שלום בעולם/Kivane zékhère cheba ba’olame, ba chalom ba’olam/quand un enfant mâle vient au monde, la paix dans le monde.) où l’arrivée d’un enfant dans une famille apporte la paix au monde. L’aube du grand jour de la Brite Milah arrivait enfin. Mais je ne m’intéresserai ici qu’aux aspects sociaux de ce rituel.

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Scène de Brite Milah/Circoncision. Au centre, sur le Trône d’Elie, le Sandak tient l’enfant sur ses genoux, posé sur un coussin. Le Mohel (à droite) procède à la circoncision. Le père (à gauche) tient un verre de vin à la main et s’apprête à prononcer la bénédiction qui sanctifie ce commandement divin : La Milah.

Il semble que le succès du rite date de temps très reculés. Les persécutions dont Israël fut victime en son nom au temps d’Antiochus Épiphane – « quand les princes et les vieillards prirent le deuil, quand les vierges et les jeunes gens s’affaiblirent, quand la beauté des femmes se flétrit et que certaines femmes furent exécutées pour avoir fait circoncire leurs enfants » – sont la meilleure preuve de l’attachement qu’on portait à la Brite Milah. Les assauts répétés contre cette loi, de la part des païens comme des chrétiens, ne servirent qu’à renforcer sa popularité. Rabbi Simeon ben Eleazar la définit comme la loi pour laquelle Israël accepta le martyre, et par conséquent celle à laquelle il tenait par-dessus tout. En d’autres termes, Israël souffrit pour elle, et elle lui devint chère. Rabbi Simeon ben Gamaliel (Traité Chabate 130a) affirme qu’elle est la seule loi à laquelle Israël obéit avec joie et allégresse. On peut considérer comme signe de cette joie l’empressement et le vif intérêt qui firent de cet événement strictement familial une cérémonie à laquelle participait toute la communauté. Ainsi, déjà du temps des Gaonime, on déplaça la cérémonie de la maison des parents à la synagogue. Là, elle avait lieu après les prières, devant la congrégation tout entière. La synagogue était illuminée spécialement en l’honneur de l’événement. Des pans entiers de la prière quotidienne, ceux qui étaient empreints de tristesse, comme, par exemple, la confession des péchés, étaient supprimés, afin de ne pas troubler l’harmonie de la fête. A la place, on composait des hymnes qui convenaient à la circonstance et qu’on insérait dans le cours de la liturgie. Parmi les membres de la communauté mis à l’honneur figuraient l’heureux père de l’enfant ainsi que le personnage médical qui accomplissait le rite, appelé communément mohel (מוהל) ou gozer (גוזר), tous deux revêtus de leurs habits de fête et dotés de privilèges particuliers, comme celui d’être appelés pour la lecture de la Loi et de psalmodier certaines parties des prières. Ce n’est pas avant le Xème siècle qu’apparaît soudain un troisième acteur qui deviendra presqu’aussi important que le père de l’enfant. Il s’agit du sandek ou parrain. Dans certains pays on le nommait aussi Ba’al Berite (Maître de l’Alliance). Il semble qu’en Italie il y ait eu deux sandeks. On a longtemps pensé que ce mot correspondait au mot grec sundikos (σύνδiκος, assistant, défenseur dans un cadre juridique). Mais on a prouvé depuis qu’il n’est pas douteux qu’il s’agit d’une déformation du mot sunteknos (σύντεκνος, formé à partir du verbe classique συντεκνόω, enfanter avec) utilisé dans l’Église grecque pour désigner le parrain. Dans l’église, c’était lui qui sortait le néophyte des eaux du baptême. Chez les Juifs, le sandek était celui qui portait l’enfant sur ses genoux lors de l’accomplissement du rite. Sa place était, et est encore, près du fauteuil d’honneur appelé le Trône d’Elie, ce dernier étant censé être l’ange du circoncis. On pensait que d’autres anges participaient au rite. Ainsi on raconte que l’ange Gabriel avait occupé la place du sandek pour un enfant. Selon d’autres sources, c’est l’ange Metatron lui-même qui était présent. C’est sans doute pour cette raison que, plus tard, les Rabbins enjoignirent aux parents juifs de ne prendre comme sandek pour leurs enfants qu’un bon Juif pieux. Les théologiens chrétiens interdirent à tout bon chrétien d’accomplir ce rite pour un Juif. Le célèbre Johannes Buxtorf dut s’acquitter d’une amende de cent florins pour avoir assisté à la Brite d’un enfant dont le père, qui avait comme travail de corriger les épreuves de la fameuse Bible de Bâle était un de ses employés. Le pauvre correcteur, qui était à l’origine du délit commis par Buxtorf, fut, quant à lui, condamné à payer une amende de quatre cents florins. Dans l’ouvrage de Schudt, Merkwürdigkeiten der Juden (Titre original Jüdische Merkwürdigkeiten, 1714-1717), ouvrage très érudit et très stupide, nous trouvons le récit détaillé d’un cas inverse, celui où un Juif servit de parrain à un enfant chrétien. Quand le père fut convoqué devant le juge et qu’on lui demanda comment il avait osé confier à un Juif la charge d’une cérémonie chrétienne aussi importante, il répondit froidement qu’il savait que le Juif lui ferait cadeau d’une tasse en argent. Il faut pourtant bien admettre que le cadeau était aussi d’usage chez les Juifs, et le parrain en offrait un à l’enfant. Dans certaines communautés, c’est même lui qui devait payer le repas de fête dont je parlerai plus loin. Et dans d’autres communautés encore, il devait également faire un cadeau à la mère de l’enfant. 

La tradition du repas de fête auquel je viens de faire allusion, qui avait lieu après la cérémonie, est bien plus ancienne que l’institution du sandek. La légende juive nous fournit de nombreux détails sur le repas qu’Abraham offrit pour la Brite de son fils Isaac. Ces détails sont un peu trop légendaires, mais, en revanche, il existe de nombreuses preuves historiques que de tels repas étaient déjà l’usage à l’époque du Second Temple. Le Talmud de Jérusalem (‘Haguiga 2,1) nous fait un compte rendu détaillé des festivités qui eurent lieu lors du repas de la Brite d’Elicha ben Abouya, devenu plus tard le tristement célèbre A’her (l’apostat). Si l’on considère qu’Elisha était né au cours de la dizaine d’années qui suivit la destruction du Second Temple, et que cette époque funeste ne se prêtait pas à des innovations en matière de fêtes, on peut sans risque dater la coutume du temps du Temple. Du passage en question, on peut aussi déduire la manière dont les hôtes se divertissaient. En premier venait le repas, auquel participaient tous les invités. Puis les grands hommes de Jérusalem s’installaient dans une pièce pour y chanter, danser et frapper la mesure. Ici encore, les étudiants, qui ne faisaient pas partie de la catégorie des grands hommes, étaient relégués dans une autre pièce, où ils s’employaient à discuter de sujets bibliques. Plus tard, on inclut dans les grâces d’après le repas des hymnes spécialement composés pour la fête. Après le repas venaient aussi des sermons et des discours qui avaient généralement pour contenu des réflexions sur des passages bibliques ou talmudiques ayant trait à l’événement du jour. Il s’agissait parfois de jeux de mots érudits autour du nom que l’enfant avait reçu lors de la cérémonie.

C’est lors de ce repas que se concluait la première consécration de l’enfant-prêtre. Parfois on se rendait à la maison du père le troisième jour qui suivait la circoncision pour s’enquérir de la santé de l’enfant. Si l’enfant était le premier-né, on procédait à la cérémonie du « rachat du premier-né » comme il est prescrit dans Exode, 13. Les détails de cette cérémonie figurent dans presque tous les livres de prières, et il n’y a rien à y ajouter. Mais qu’on me permette de décrire une autre distinction accordée au premier-né au Moyen-Âge. Je me réfère à un récit de l’auteur de l’ouvrage L’ordonnance de la Loi (‘Houqate HaTorah, חקת התורה) sur les questions d’éducation, ouvrage qui fit florès au XIIIème siècle. Il déclare : nos prédécesseurs nous ont ordonné de consacrer tout nouveau-né à Dieu, et avant la naissance le père devait dire : « Si mon épouse me fait cadeau d’un fils, je promets qu’il sera saint pour le Seigneur et qu’il étudiera sa Torah jour et nuit». Le huitième jour qui suivait la Brite Milah, on déposait l’enfant sur des coussins, on lui plaçait une Bible sur la tête, et les anciens de la communauté ou le directeur de l’école talmudique le bénissaient. En grandissant, les premiers-nés formaient le gros des effectifs des yeshivote (collèges talmudiques), où ils consacraient l’essentiel de leur vie à l’étude de la Torah. Lors des siècles qui suivirent, la promesse fut abandonnée, mais si l’on en juge par l’abondance de yeshivote en Pologne et ailleurs, il semblerait que pratiquement chaque enfant n’ait eu d’autre destin que l’étude de la Torah. Il est vrai que les persécutions croissantes exigeaient que soient consolidées les forces de la religion. 

Être garçon, être fille

Le premier acte de la consécration de l’enfant s’achevait ici si le nouveau-né était un garçon. Je vais à présent me pencher sur la cérémonie de la nomination, qui concernait les garçons comme les filles. Pour les garçons, cette cérémonie était liée à celle de la Brite Milah. La formule rituelle la plus ancienne, qu’on trouve déjà dans le Siddour Rav Amram Gaon, est écrite en araméen. Comme de nombreuses prières composées dans cette langue, elle est magnifique et convient parfaitement à la circonstance. La prière que nous disons en hébreu aujourd’hui est bien plus tardive et beaucoup moins belle. Dans certains pays, on procédait une seconde fois à la nomination dans la maison des parents. Cette cérémonie avait lieu le Sabbat, lorsque la mère, remise de son accouchement, rentrait chez elle après sa première visite à la synagogue. Les amis et la famille se réunissaient, entouraient l’enfant dans son berceau qu’ils soulevaient à trois reprises en prononçant à chaque fois le nom de l’enfant. Le nom prononcé était le nom dit « profane », alors que le nom donné à la synagogue était le nom « sacré » ou nom hébraïque. La cérémonie se concluait avec le classique repas de fête. A ce propos, peut-être y avait-il un peu trop de festivités en ces temps-là. Les rabbins de l’époque essayèrent bien de supprimer certains de ces banquets et édictèrent toutes sortes de restrictions contre ceux qui n’en manquaient pas un seul. Mais, si l’on tient compte du fait qu’en tant que Juifs, ils étaient exclus de tout amusement public, on ne peut reprocher à ces pique-assiette le plaisir qu’ils tiraient de ces célébrations semi-religieuses. Et, pour ceux qui avaient des dispositions pour l’ascétisme, c’était sans doute la seule occasion de profiter d’un repas digne de ce nom, tout comme, de nos jours, aucun père, même le plus strict, ne refuserait à sa fille pleine de vitalité le plaisir de chanter et de danser par charité et au bénéfice de l’humanité souffrante. La cérémonie décrite plus haut était connue des auteurs du Moyen-Âge sous le nom de Holle Kreish. Le Dr. Félix Perles a démontré l’origine germanique de cette expression, ainsi que son lien avec une superstition teutonne dont je ne donnerai pas les détails ici. 

Si l’enfant était une fille, la cérémonie de la nomination était beaucoup plus importante, puisqu’elle constituait la seule marque d’attention que les filles recevaient de la synagogue. Les usages variaient. Dans certains pays, on attribuait le nom lors du premier Sabbat qui suivait la naissance de l’enfant. Le père « était appelé à la lecture de la Loi », qui se terminait par la formule : « Que celui qui a béni nos ancêtres Abraham, etc. […] bénisse aussi etc. » suivie de la bénédiction et de la proclamation du nom de l’enfant. Après les prières, la communauté se rassemblait chez les parents pour les féliciter. Dans d’autres pays, la cérémonie se déroulait le Sabbat où la mère, remise de son accouchement, rentrait chez elle après être allée à la synagogue. Il semble que la tradition de Holle Kreish ait été plus particulièrement respectée si l’enfant était une fille. 

Enfance juive et festivités

Les festivités étaient à présent terminées pour les parents, ce qui n’empêchait pas l’enfant de vivre encore longtemps dans une atmosphère de fête. Dans la légende des « Âges de l’homme », l’enfant dans la première année de sa vie est décrit comme un petit prince adoré et choyé de tous. La mère s’occupait de l’enfant et le nourrissait elle-même. Bien que la Bible mentionne déjà des nourrices, de nombreux passages des écrits plus tardifs manifestent une nette aversion envers ces substituts maternels. S’il arrivait que le père de l’enfant mourût, la mère avait l’interdiction de se remarier avant que le nourrisson ait atteint l’âge de deux ans, afin d’éviter que le commerce avec un nouveau soupirant ne l’amène à négliger l’enfant. 

Il est plus difficile de dire en quoi consistaient les autres signes de révérence envers le petit prince, comme de savoir, par exemple, si les Juifs chantaient des chansons analogues aux berceuses afin d’apaiser le petit prince pour l’accompagner vers un sommeil doux, heureux et profond. En tout cas, je ne connais pas l’existence de telles berceuses dans les écrits juifs anciens, et les auteurs médiévaux n’en mentionnent aucune. Le « Schlummerlied » (berceuse) d’un compositeur juif inconnu, que les érudits allemands ont beaucoup commenté, contient plus d’éléments païens que juifs. On peut déduire des protestations contre l’utilisation de berceuses non-juives qu’on trouve dans « Le livre des pieux » que le petit Moïse sombrait dans le sommeil sur les mêmes airs et les mêmes paroles que le petit Jean. La seule berceuse juive que je connaisse se trouve dans l’œuvre d’un écrivain moderne qui vivait en Russie. Je n’ai aucun moyen de savoir quel était son degré de popularité dans ce pays. En voici les paroles : 

Endors-toi doucement, mon bel enfant à moi.

Dors mon petit garçon, d’un pur sommeil profond.

Endors-toi doucement jusqu’au soleil levant.

Car, la nuit, sous le lit de tous les enfants sages

Dort un petit agneau, blanc comme les nuages.

Il ira au marché acheter du chocolat,

Tandis que mon petit étudie la Torah.

La nuit, c’est le dodo, le jour, c’est la Torah.

Quand tu seras Rabbi, mes cheveux seront gris.

Mais si tu fais dodo, mon bel enfant à moi,

Dès demain tu auras des jouets et des noix.

L’enfant, un petit être fragile

Mais naturellement, l’atmosphère festive que j’ai décrite était bien souvent assombrie par une menace qui pesait sur l’enfant, celle de la maladie. Si l’on excepte la petite vérole, l’enfant était la proie de la plupart des maladies qui emportent si souvent nos enfants. Ces maladies étaient désignées sous la terminologie générique d’avoir « des difficultés, ou du mal, à élever des enfants ». Il semble que ces difficultés aient été encore plus grandes en Palestine où l’un des vieux rabbins prétendait qu’il était plus facile de faire pousser une forêt d’oliviers que d’élever un seul enfant (Berechite Rabah, ch. 20). Afin d’éviter un sujet aussi triste, je n’irai pas répéter les histoires déchirantes liées à la mort des enfants. La douleur était d’autant plus forte qu’il n’existait aucun autre moyen pour les parents d’expliquer la malchance qui s’était abattue sur l’innocente créature que de se dire qu’elle avait souffert à cause de leurs péchés. Et leur seule consolation était que l’enfant n’avait pas beaucoup perdu à être enlevé de cette vallée de larmes à un âge aussi précoce. Une légende étonnante décrit Dieu Lui-même donnant des leçons, plusieurs heures par jour, à ces enfants morts prématurément (‘Avodah Zarah, 3b). Et, en effet, dans l’esprit des vieux Rabbins, la seule chose qui valait la peine de vivre était l’étude de la Loi. Par conséquent, l’enfant qui avait souffert innocemment ne pouvait recevoir de meilleure compensation que d’apprendre la Torah de la bouche même du Maître des maîtres. 

Education spirituelle de l’enfant

Mais même lorsque l’enfant était en bonne santé, que le climat et la nourriture convenaient à sa constitution, les soucis concernant son éducation spirituelle demeuraient. Et ce n’était certes pas tâche facile que d’élever un « prêtre ». La première condition de la vocation de prêtre était l’étude. Mais l’étude ne peut être menée sans un labeur honnête et ardu. S’il est vrai que Rabbi Akiba range la sagesse au nombre des vertus qui se transmettent de père en fils, l’expérience, hélas ! nous a montré que c’est rarement le cas, et déjà les rabbins se demandaient pourquoi les enfants ressemblent si peu à leur père quand il s’agit d’apprentissage. 

Les enfants prodiges

Les légendes juives peuvent se prévaloir de la description de toute une série d’enfants prodiges. On raconte ainsi qu’un rabbin était si vif qu’il avait le souvenir précis de la sage-femme qui l’avait fait citoyen du monde. Ben Sira aussi, dès sa naissance, énonce à sa mère effrayée des paroles sages ou folles, refuse le lait qu’elle lui offre et réclame des nourritures solides. Un certain Na’hman était né avec, sur les lèvres, une prophétie prédisant le sort de toutes les nations de la terre, ainsi que la date de la venue du Messie. Des sept fils de Hannah, qui devinrent martyrs sous le règne d’Antiochus Épiphane, le plus jeune n’avait, selon une version de la légende, que deux ans, six mois, six heures et trente minutes. Mais la façon dont il défia les menaces du tyran valait de fait celle d’un homme de soixante-dix ans. Rabbi Judah de Modène avait, disait-on, lu à la synagogue les leçons des prophètes à l’âge de deux ans et demi. Âgé de trois ans, Nahum, célèbre kabbaliste, donna un cours de trois jours sur le Décalogue. Les ‘Hassidim affirmèrent que l’un de leurs Tsadikim se souvenait de tout ce qu’il avait appris des anges avant sa naissance, ce qui leur permettait d’excuser sa totale indifférence à l’étude de quoi que ce soit. C’est ici que je peux me permettre de mentionner une phrase de Schudt, qui pourra nous faire accepter les exagérations innocentes de ces ‘Hassidim. Il s’agit du cas d’une enfant juive de six ans kidnappée par un chrétien qui avait l’intention de la baptiser, car il affirmait que c’était le souhait de l’enfant. La petite fille avait sans doute été sous l’emprise de la servante chrétienne de la maison, comme cela arrivait souvent. Schudt démontre que ce souhait devait être exaucé, en dépit de l’âge de l’enfant. Il déclare : « De même qu’il existe une maxime : ‘Ce qui manque en années peut se remplacer par de la méchanceté’, pourquoi l’inverse ne serait-il pas tout aussi vrai : ‘Ce qui manque en années peut se remplacer par de la grâce » ? Ou bien encore, nous savons qu’un certain Rabbi Mechullam prêchait à la synagogue de Brody à l’âge de neuf ans et étonnait le rabbin par son solide savoir talmudique. Comme le rabbin avait une fille de sept ans, l’intelligence déployée par le petit rabbin ne fut pas sans de lourdes conséquences sur toute sa vie. 

Heureusement, ces enfants prodiges, touchés par la grâce, ne se rencontrent qu’exceptionnellement. Je dis que c’est heureux, car les Rabbins eux-mêmes n’appréciaient pas beaucoup de tels phénomènes. Les signes d’intelligence qui présagent qu’un enfant sera brillant leur suffisaient amplement. Cela peut être illustré par l’histoire suivante. Rabbi Joshua ben Hanaiah se rendit un jour à Rome. On lui raconta que parmi les prisonniers de Jérusalem se trouvait un enfant au regard intense, aux cheveux bouclés, et d’une grande beauté. Le rabbin décida de faire libérer le garçon. Il se rendit à la prison et cita à l’enfant ce verset d’Isaïe : « Qui donc a livré Jacob au spoliateur et Israël aux pillards ? Sur quoi l’enfant lui répondit par la suite du verset : « N’est-ce pas Yahvé contre qui nous avions péché, dont on n’avait pas voulu suivre les voies, ni écouter la Loi? » (Isaïe, 42 : 24). Le Rabbi fut si enchanté de la réponse qu’il déclara : « Je suis certain qu’il deviendra un maître pour Israël. Je fais le serment de le libérer, quoi qu’il m’en coûte. » L’enfant grandit et devint Rabbi Ishmael ben Elisha (Eikha Rabba 4:3). Pour les Rabbins, de tels enfants étaient l’idéal, mais ils détestaient les petits érudits qui étaient souvent insolents et maltraitaient leurs aînés. Ils préféraient de loin tous ces petits êtres qui sont déjà décrits dans les légendes des « Âges de l’homme » : des petits animaux qui jouent, rient, pleurent, dansent et font des tas de bêtises.

L’enseignement de la Torah

Il fallait bien, cependant, éduquer ces enfants. Célèbre est le conseil que donne  Chmuel Hakatane : il faut enseigner la Torah  à cinq ans, la Michna à dix ans, les commandements à treize ans, etc. Cette maxime, incluse dans la plupart des éditions du cinquième chapitre des Maximes des Pères (Pirké Avote, 5 : 21), est en général considérée comme le programme de l’éducation juive.

Mais, comme tant d’autres programmes, celui-ci nous dit ce que les choses auraient dû être et non ce qu’elles étaient. À l’époque du Temple, l’implication des jeunes enfants dans les actes religieux commençait dès l’âge le plus tendre. Dès qu’ils savaient marcher sur une certaine distance avec l’aide de leurs parents, les enfants devaient les accompagner dans leur pèlerinage à Jérusalem. Durant l’année sabbatique, on les emmenait au Temple afin qu’ils écoutent la lecture que faisait le Roi du Deutéronome (Deutéronome 31: 10-12). La période à laquelle débutait l’obligation pour l’enfant d’être le serviteur de la Synagogue fait l’objet de descriptions encore plus détaillées. Parmi les nombreux passages du Talmud qui traitent de cette question, j’ai choisi, parce qu’elle est la plus concise, la citation suivante, tirée d’un Midrache tardif. Faisant allusion à Lévitique, 19, 23-24, concernant l’interdiction de consommer les fruits d’un arbre pendant les trois premières années, le Midrache poursuit : « Et c’est aussi le cas pour l’enfant juif. Durant ses trois premières années, l’enfant ne sait pas parler, et il est donc dispensé de toute obligation religieuse, mais lors de sa quatrième année, tous les fruits qu’il portera seront comme des louanges envers l’Eternel, et le père aura l’obligation d’initier son enfant à la religion. » C’est pourquoi la vie religieuse de l’enfant commençait dès qu’il se mettait à parler distinctement, soit vers sa quatrième année. Quant à la forme que prenait cette initiation, nous apprenons de ce même Midrache, et aussi d’autres passages talmudiques, qu’elle consistait à enseigner à l’enfant les versets suivants : « Écoute, Israël, l’Éternel notre Dieu est Un » (Deutéronome 4 : 4), et « Moïse nous a donné la Torah, héritage de l’assemblée de Jacob » (Deutéronome 33 : 4). C’est également au cours de sa quatrième année que l’enfant commençait à accompagner ses parents à la synagogue, et c’est lui qui portait leur livre de prières. L’âge auquel les filles sortaient pour la première fois – non pas pour aller à leur première fête mais pour aller à la synagogue – est difficile à déterminer avec certitude. Mais s’il nous fallait faire confiance à une interprétation plutôt douteuse du traité Sofrime (סופרים), le traité qui édicte les règles concernant l’écriture de la Loi, mais aborde également de nombreux sujets liturgiques, nous pouvons affirmer que c’est également à un âge très précoce qu’avait lieu leur première visite à la synagogue. J’ose espérer que leur conduite y était plus respectueuse que celle de leurs frères, qui jouaient et chahutaient au lieu de participer aux prières et de se joindre aux chants de la congrégation. Dans certaines communautés, ces gamins étaient devenus un tel fléau qu’un rabbin déclara qu’il serait mieux qu’ils restent chez eux plutôt que de perturber les dévotions de toute la congrégation. Un autre rabbin recommandait que l’on suive la louable coutume des Sephardim (ספרדים), nom donné aux Juifs de rite espagnol, qui rassemblaient tous les garçons à un endroit précis de la synagogue et leur assignaient un surveillant armé d’un fouet, afin de les obliger à se tenir tranquilles et à prier avec le respect qui s’imposait.

Il existe une étrange coutume, appelée ‘Halakah (חלקה), chez les Juifs d’Arabie et de Palestine. C’est le moment où l’on coupe pour la première fois les cheveux à un garçon de quatre ans révolus. Etant donné qu’à cette occasion on montre son respect pour les Écritures en évitant de toucher « les coins (du visage) » (Lévitique, 19 : 17), toute la procédure est considérée comme une cérémonie religieuse d’une extrême importance. En Palestine, elle a généralement lieu le deuxième jour de la Pâque, quand commence le décompte des sept semaines de l’’Omer. Ce jour-là, les amis et la famille se rassemblent chez les parents. On amène l’enfant, vêtu de ses plus beaux atours, et chaque membre de l’assemblée est chargé de lui couper quelques cheveux, ce qui est considéré comme un grand privilège. Comme d’habitude, s’ensuit un repas offert aux invités. À Safed et à Tibériade, les Juifs accomplissent la cérémonie en grande pompe autour de la tombe supposée de Rabbi Simon Bar Yo’haï, dans l’un des villages voisins.

Déjà dans le Talmud est décrite une autre coutume, qui plus tard disparut complètement, et qui consistait à peser l’enfant. Il serait avantageux de la remettre au goût du jour si on la pratiquait comme le faisait la mère de Doeg ben Joseph : cette mère au cœur tendre pesait son fils unique tous les jours et donnait aux pauvres l’équivalent en or du poids que son fils avait pris.
Je vais me pencher à présent sur la seconde grande consécration du garçon, les rites pratiqués le jour où il allait pour la première fois à l’école. Les Juifs célébraient cette journée, en particulier au Moyen-Âge, afin de montrer en quelle haute estime ils tenaient l’école. On considérait celle-ci comme un second Mont Sinaï, et le premier jour d’école comme celui de la Révélation pour l’enfant. Parmi les différentes coutumes, je choisirai de mentionner celle qui fixait cette journée le jour de la Pentecôte juive. Tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, on lavait l’enfant et on l’habillait avec soin. Dans certains endroits, on lui mettait un « habit à franges ». Dès l’aube, l’enfant était emmené à la synagogue par son père ou par un membre éminent de la communauté. Arrivé à destination, l’enfant était placé sur l’Almemor, l’estrade où on lit la Torah devant les rouleaux de la Loi, où, à titre de lecture des versets du jour, on lui lisait le récit de la Révélation (Exode, 20, 2-26). On emmenait ensuite l’enfant de la synagogue à la maison du maître, et celui-ci le prenait dans ses bras. Puis on apportait une tablette sur laquelle était inscrit l’alphabet, en différentes typographies, ainsi que la phrase « Moïse a ordonné…» tirée de Deutéronome, 33: 4, la première phrase du Lévitique, et les mots « Je me consacrerai à la Torah ». Le maître prononçait ensuite le nom de chaque lettre, que le petit garçon répétait. Après cette lecture, on enduisait la tablette de miel et l’enfant la léchait. On procédait ainsi par allusion à Ezéchiel, 3:3 où il est écrit : « Dans ma bouche il (le rouleau) fut doux comme du miel. » L’enfant devait aussi manger un gâteau sucré sur lequel étaient écrits des passages de la Bible expliquant l’importance de l’étude de la Torah. On concluait la cérémonie en invoquant certains anges auxquels on demandait d’ouvrir l’esprit du garçon et de lui donner une bonne mémoire. Et d’ailleurs, je crains fort que ce ne soient ces invocations qui aient été à l’origine de l’abolition de cette cérémonie. On ne sait pas exactement à quel âge elle avait lieu, sans doute pas avant la cinquième année de l’enfant, ni au-delà de sa septième année, selon sa bonne ou mauvaise santé.

L’enfant et les maîtres

Les égards qu’on avait déjà manifestés envers l’enfant se renforçaient lorsqu’il entrait à l’école. « Les enfants de la maison (l’école) du maître » est une formule que l’on rencontre invariablement dans les écrits juifs. L’existence du monde dépend du souffle même des enfants, et c’est leur valeur qui justifie que nous fassions appel à la miséricorde divine. Énoncés très innocemment par des enfants, les mots mêmes des Écritures devenaient de véritables oracles ; plus d’un rabbin renonça à une entreprise à cause d’un verset formulé par un garçon qui comprenait à peine son importance. Ne citons qu’un seul exemple : Rabbi Johanan souhaitait ardemment rendre visite à son ami Mar Samuel (mar signifie « rabbin » en araméen) qui vivait à Babylone. Après de nombreux atermoiements et de difficultés, il finit par entreprendre le voyage. En chemin, il passa devant une école où les enfants récitaient le verset tiré de Samuel : « Et Samuel mourut » (Samuel, 28 : 3). Il interpréta cela comme un signe de la Providence qui lui disait que tout était fini entre lui et son ami.

Les enfants de Jérusalem jouissaient d’un renom particulier pour leur sagesse et leur vivacité. Parmi les nombreux récits qui illustrent cela, du Midrache aux Lamentations, celui-ci est suffisamment parlant : un jour que Rabbi Joshua, perché sur son âne, parcourait une grand’route, il aperçut, en passant devant un puits, une petite fille, à laquelle il demanda un peu d’eau. Elle le désaltéra, ainsi que l’âne. Le Rabbin la remercia avec ces mots : « Ma fille, tu as agi comme Rébecca ». « Certes, répondit l’enfant, j’ai fait comme Rébecca, mais toi, tu n’as pas agi comme Eliezer ». Je me dois d’ajouter qu’il existe dans les écrits juifs des passages qui, si on les lit entre les lignes, laissent entendre que les bébés juifs étaient les plus beaux du monde. L’affirmation d’un moine selon laquelle les enfants juifs sont inférieurs aux enfants chrétiens est une infâme calomnie. L’auteur de « Séfer Nitsaon Yashan », (Le vieux livre de la victoire, שן נצחון’/Yachane Nitsa’hone), une œuvre controversée publiée par Wagenseil, était présent à cette occasion, mais cet homme n’avait sans doute pas d’enfant, sinon il aurait arraché les yeux de ce moine médisant, au lieu de trouver une raison mystique qui expliquait pourquoi tous les autres enfants étaient supérieurs au sien en beauté. 

Jeux d’enfants

Il faut encore noter un autre point d’importance : les garçons n’étaient pas confinés dans leur salle de classe pendant des journées entières. Ils jouissaient aussi d’heures de récréation durant lesquelles on peut imaginer qu’ils passaient le plus clair de leur temps à jouer. Les jeux de ballon étaient les favoris des garçons comme des filles. Ils y jouaient même pendant les fêtes. Ils faisaient également voler des cerfs-volants et pratiquaient toutes sortes de jeux avec des noix, auxquels les mamans aussi prenaient part. Pendant les heures de récréation, ils occupaient aussi leur esprit avec des jeux de lettres et des devinettes. L’ange Sandalphon (סנדלפון), connu des lecteurs de Longfellow, et qui, dans la Kabbale, se nomme « Garçon » était considéré comme le protecteur des enfants qui l’invoquaient ainsi au cours de leurs jeux : « Sandalphon, roi des forêts, protège nous de la douleur! » Il n’existait pas à proprement parler de jeux spécifiquement juifs. Les recherches de Zunz, Güdemann et Löw ont bien montré que les Juifs s’adonnaient toujours aux mêmes jeux que les populations au milieu desquelles ils vivaient. 

Des enfants choyés mais pas gâtés

Mais gardons-nous de l’idée selon laquelle il y aurait eu trop de jeux. Globalement, l’éducation juive ne gâtait pas les enfants, au contraire. Et malgré les recommandations – étaient-elles bien nécessaires ? – d’aimer ses enfants plus que son âme, les rabbins condamnaient vivement le favoritisme aveugle envers nos propres rejetons, qui a pour résultat d’encombrer le monde avec des bons à rien. L’expérience malheureuse de certains personnages bibliques servait d’avertissement aux générations futures. De l’attitude tout à fait naturelle de Jacob envers son fils Joseph, attitude qui s’était soldée par la meilleure conclusion possible, on tirait la leçon qu’un homme ne devait jamais montrer à un de ses enfants de plus grandes marques d’affection qu’aux autres. Plus tard, on veilla même à cacher toute marque d’amour, et certains rabbins allèrent jusqu’à s’interdire d’embrasser leurs enfants. Il faut mentionner ici, sans la prendre pour exemple, la sévérité d’Akabya ben Mahalaleel. Juste avant sa mort, son fils le pria de le recommander auprès de ses amis et collègues. « C’est ta conduite qui constituera une recommandation auprès de mes amis, ou te les rendra étrangers » fut la réponse qu’obtint le pauvre garçon. S’appuyant sur Proverbes, 28: 27, un autre rabbin déclarait que c’était donner la vie même à un enfant que de lui apprendre à manger avec frugalité et de ne pas l’habituer à consommer de viande et de vin. Au Moyen-Âge, Rabbi Judah le Pieux dans le Sefer ‘Hassidim conseille aux parents riches de couper les vivres à leurs fils si ceux-ci mènent une vie dissolue. Leur lutte pour survivre et les difficultés de leur existence finiraient par les ramener vers Dieu. Et c’est sans doute une réflexion analogue qui conduisit le vieux Rabbi à remarquer que la pauvreté était le vêtement qui seyait le mieux à Israël. Plus d’un passage des écrits rabbiniques exprime la même idée que Goethe dans ses vers splendides :

 «Celui qui jamais ne mangea son pain dans les larmes,

Celui qui n’a point passé des nuits d’angoisse 

À pleurer, assis sur sa couche,

Celui-là ne vous connaît pas, vous, puissances du ciel».

(Wilhelm Meister, Première partie, « Les années d’apprentissage », Livre II, chap. 13, Traduction Blaise Briod, Gallimard, Paris,1954, Bibliothèque de la Pléiade).

J’ai parlé d’un royaume de prêtres, mais cette organisation présente un énorme inconvénient. La générosité de la congrégation peut bien subvenir aux besoins d’un ou deux prêtres dans une communauté. Mais si cette communauté est composée uniquement de prêtres, comment subvenir à ses besoins ? En outre, le vieil idéal juif attendait du professeur qu’il soit doté d’une bonté toute divine, et qu’il fasse don de ses compétences par des actes de pure générosité. Tout salaire était, par conséquent, strictement interdit, que ce soit pour des leçons, des sermons, ou pour des décisions concernant les rites. La réponse à la question de la Bible : « Et si tu dis, que mangerons-nous ? » se trouve dans la loi qui obligeait chaque père à enseigner à son fils un métier qui lui permette de gagner sa vie. 

L’adolescence, terme de l’enfance

Je vais aborder à présent le moment où l’enfance arrive à son terme. Comme je l’ai dit plus haut, c’est, pour une fille, au début de la treizième année, et au début de la quatorzième année pour un garçon. Pour expliquer cette différence, je citerai les mots de Rabbi ‘Hisda, qui disait que Dieu avait accordé une plus grande part d’intelligence à la femme qu’à l’homme, et que c’est pour cette raison qu’elle atteignait la maturité plus tôt que lui. C’est un beau compliment, en effet, mais, comme tout compliment, il n’a pas la moindre conséquence pratique. Et dans la vie, ce n’est pas toujours le plus sage qui obtient le meilleur. Alors que sa famille, ainsi qu’elle-même, laissait passer sans sourciller le jour où la jeune fille arrivait à sa majorité, c’était pour le garçon le jour important où il devenait le Fils de la Loi (Bar Mitsva, בר מצוה) et qui était marqué par des cérémonies et des rites divers, ainsi que par les magnifiques cadeaux que recevait le jeune homme, sans parler de la perruque, élément majeur de la tenue du garçon en ce jour d’allégresse.

L’origine de la célébration et les principes qui en fixaient la date sont, en revanche, moins connus. Je ne peux affirmer qu’ils soient très anciens, mais je me dois de dire qu’il se passe souvent plusieurs siècles avant qu’une idée ne trouve son application pratique qui se cristallise dans un usage ou une coutume, et qu’il faut encore plus de temps pour qu’elle soit définitivement gravée dans le marbre et devienne une loi ou une institution immuable. Quoi qu’il en soit, il n’existe pas, dans la Bible, la moindre mention de l’existence d’une telle cérémonie. De la lecture de Lévitique, 27 : 5, et de Nombres, 14: 29, il faut plutôt déduire que ce n’était pas avant sa vingtième année que l’homme obtenait sa majorité et était tenu pour responsable de ses actes. Ce n’est qu’au temps des Rabbis, quand l’influence romaine prévalut, du moins pour les questions juridiques, que l’âge de treize ans, ou plutôt celui de la pubertas, devint celui de la majorité pour les garçons. Mais il serait faux de penser qu’un garçon qui n’avait pas atteint cet âge était considéré comme trop jeune. La loi s’efforçait de tisser des liens entre lui et la synagogue et de l’initier à ses devoirs religieux bien avant qu’il n’eût atteint treize ans.

L’enfant à la synagogue

Nous avons vu que le petit garçon entrait pour la première fois dans la synagogue à l’âge de quatre ans. Nous avons eu vent des réclamations concernant sa conduite dérangeante. Mais pouvait-on attendre de ce très jeune enfant qu’il soit attentif à des choses qui dépassaient de loin les capacités intellectuelles de son âge ? La seule justification qu’on pouvait trouver à sa fréquentation du Temple ou de la synagogue était la récompense que Dieu accorderait à ses parents pour avoir pris la peine de l’y emmener. Et, à ce propos, il faut souligner que c’est essentiellement aux femmes qu’incombait cette lourde tâche. La mère de Rabbi Joshua y prenait tant de plaisir qu’elle emmenait son enfant, encore au berceau, à la « Maison d’étude de la Loi », afin que ses oreilles s’habituent au son de la Torah. Plus tard, on trouva d’autres bonnes raisons pour emmener les enfants à la synagogue. On leur permettait de boire une gorgée du vin de la coupe du Kidouche, un privilège réservé aux enfants. La méthode pour faire pratiquer le culte était un peu facile, mais, on le voit, les enfants l’appréciaient et la comprenaient parfaitement, tout comme ils appréciaient et comprenaient la tâche dont on les chargeait le jour de la fête de Sim’hate Torah, le 23 du mois de Tichri, quand sont lus les derniers versets du Pentateuque. A cette occasion, on leur donnait des drapeaux qu’ils agitaient au passage du cortège de ceux qui portaient les rouleaux de la Torah, et, après l’office, on leur distribuait des bonbons. Une autre faveur, lors de cette fête, était d’être appelé à la Torah, une coutume qui est encore largement répandue. Dans certains pays, au Moyen-Âge, on allait même jusqu’à permettre aux petits bambins qui ne portaient pas de couvre-chef d’être « appelés » à la Torah pour dire les bénédictions tête nue. Il existait une autre coutume, très belle : tous les Sabbats, après la lecture hebdomadaire et l’habillage des Rouleaux de la Loi, les enfants montaient sur l’Almemor et embrassaient la Torah. Puis, en sortant de la synagogue, ils embrassaient les mains des maîtres. À la maison, l’initiation commençait par la bénédiction que chaque enfant recevait le soir de la veille du Sabbat, et par l’apprentissage du « Écoute Israël » et autres versets que nous avons mentionnés. Pour les enfants de cet âge, on choisissait des prières courtes, composées d’une seule phrase. On connaît bien le rôle de l’enfant la veille du premier jour de Pâque. En plus de poser les quatre questions sur le sens de cette étrange cérémonie (Exode, 13 : 14), le garçon devait également réciter, ou plutôt chanter les « Louanges » (הלל/Hallel, Psaumes 113 – 118) Mais ce que les enfants préféraient, je crois, c’est la chanson « Un chevreau » qui avait été tout spécialement adaptée d’un vieux poème allemand pour leur plaisir. 

Enfants:Tefilah

Trois ou quatre ans après sa première visite à la synagogue, en même temps que sa force et son intelligence grandissaient, le jeune garçon voyait ses devoirs religieux s’accroître et prendre une tournure plus sérieuse. D’abord, il devait aller à l’école, ce qui est déjà un ennui en soi, mais il devait aussi aller aux offices plus régulièrement, et en tirer quelque profit. Cependant, les rabbins ne poussaient pas la tyrannie jusqu’à montrer des exigences qui auraient excédé la patience de l’enfant. Les Rabbis racontaient que sur le Mont Sinaï les paroles de Dieu s’étaient adaptées à l’intelligence et aux capacités de ceux qui assistaient à la Révélation et, selon le Midrache, cette adaptation concernait jeunes et vieux, femmes et enfants. S’inspirant de cette bienveillance, les Rabbis s’attachèrent à moduler leur langue pour qu’elle soit comprise des classes les moins éduquées. C’est ainsi que nous lisons dans le traité Sofrim que, selon la loi, les versets qui étaient lus chaque semaine en hébreu devaient ensuite être traduits dans la langue vernaculaire pour être compris de ceux qui n’étaient pas éduqués, autrement dit les femmes et les enfants. Une autre étape importante pour les garçons, à l’âge de neuf ou dix ans, était celle de l’observance de Yom Kippour, quand les Rabbis les faisaient jeûner quelques heures. Mais pour ne pas en faire trop et éviter que cette bonne action ne nuise à la santé de l’enfant, le très sensé Rabbi Acha avait l’habitude, après la prière additionnelle de Moussaf, de s’adresser à la congrégation : « Mes frères, que ceux d’entre vous qui ont un enfant rentrent chez eux et lui préparent un repas ». Aux siècles suivants, quand la variole frappa, certains Rabbis déclarèrent que tout père avait le devoir de quitter la ville avec ses enfants dès que l’épidémie se déclarait. La joie avec laquelle les Rabbis accueillirent la découverte du Dr. Jenner mérite d’être mentionnée. Et d’ailleurs aucun d’eux ne vit dans la vaccination un défi à la Providence. Rabbi Abraham Nansich, de Londres, publia même un article montrant qu’elle était conforme à la loi. Le kabbaliste Buzagli contesta que le Dr. Jenner fût le premier à faire cette découverte, mais il approuva néanmoins la vaccination. Rabbi Israël Lipschütz déclara tout simplement que le bon docteur avait, grâce à son nouveau remède, gagné son salut. 

En grandissant, le garçon voyait se multiplier ses devoirs, mais aussi ses droits. En faire la liste m’entraînerait trop loin, mais je veux mentionner la coutume qui autorisait le jeune garçon à dire à la synagogue la prière de Kadich (קדיש) et celle de Barekhou (ברכו). De nos jours, ce privilège est réservé à l’orphelin. Il est intéressant de noter que les filles aussi avaient le droit de dire le Kadich à la synagogue, dans le cas où leurs parents n’avaient pas eu d’enfant mâle, et j’ai moi-même assisté à un événement de ce type. Dans certains pays, le garçon avait le privilège exclusif de lire les prières les soirs de fêtes et le Sabbat. Au XVème siècle, Rabbi Samson ben Eléazar se vit attribuer son nom de famille, Baroukhe Cheamar (le début de la prière שאמר ברוך/béni soit-il…), pour le talent avec lequel il avait dit cette prière alors qu’il était encore enfant. Il la chantait si bien que les membres de la communauté le surnommèrent « Maître Baroukhe Cheamar« . Mais, pour autant que je sache, les autorités n’ont jamais pu se mettre d’accord sur la question de savoir si un garçon, bien que trop jeune, pouvait légitimement faire partie des quorum des dix (minyane) lorsque c’était nécessaire, ou des trois hommes dans le cas des Actions de Grâces après le repas. Certains estimaient qu’il devait avoir atteint sa majorité, tandis que d’autres trouvaient que les signes d’intelligence que montrait le garçon suffisaient à prouver qu’il était en mesure de participer aux cérémonies en question. Voici un exemple pour illustrer un de ces signes : Abaye et Raba, deux personnages célèbres du Talmud de Babylone, étaient assis à la table de Rabbah. Avant de dire les grâces, ce dernier leur demanda : « Savez-vous à qui ces prières s’adressent ? » L’un des garçons désigna le toit, tandis que l’autre sortit et désigna le ciel. L’examinateur fut satisfait de ces réponses (Berakhote 48a).
De nos jours, dans la plupart des pays, le privilège de mettre les phylactères est ce qui distingue plus particulièrement le Bar mistvah, le « Fils de la Loi ». Autrefois, cependant, n’importe quel garçon pouvait y prétendre dès qu’il se montrait capable de se conduire avec respect lorsqu’il mettait ce symbole sacré. Il arrivait même parfois que l’on confère certains des honneurs de la synagogue à des garçons qui n’avaient pourtant pas l’âge requis. C’est ainsi qu’il existe une copie d’une épitaphe juive datant du IIIème siècle environ, composée à Rome pour un garçon de huit ans, auquel est attribué le titre d’archôn.

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Épitaphe d’Annianus, Archon Nepios, (JIWE II, 288) dans les catacombes de Vigna Randanini, sur la Via Appia, près de Rome. Cette photo a été prise par le Professeur Elsa Laurenzi. Marie-Laure Rebora la commente ainsi : « L’archon avait sans doute le pouvoir exécutif et s’occupait tant des questions financières que de l’aide aux plus démunis de la communauté et de l’entretien des bâtiments liés à la communauté (ce qui dépend de l’argent de la communauté). J’ai retrouvé plusieurs autres enfants désignés comme archontes, comme, par exemple, le petit Jocathinus (JIWE, II, 337) ou le petit Alexander mellarchon (JIWE, II, 259). L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il s’agissait de charges héréditaires transmises de père en fils, de génération en génération : les trois jeunes défunts étaient donc destinés à les exercer. » Il convient d’ajouter que, contrairement au judaïsme pratiqué en Palestine, le judaïsme en usage à Rome à cette époque n’était pas rabbinique ; la lecture de Schechter est donc à considérer avec la plus grande circonspection.


Cela est d’autant plus surprenant que Rabbi Abouha, qui vivait en Palestine à la même époque, soutenait qu’aucun homme ne pouvait être élu Gardien avant la fin de sa cinquantième année. J’ai déjà parlé du fait que les garçons avaient le droit de faire un sermon à la synagogue.
De toutes ces remarques, on déduit facilement qu’autrefois les garçons jouissaient de tous les droits conférés par la majorité bien avant de devenir « Fils de la Loi ». Le statut du novice n’était pratiquement pas différent de celui du prêtre. Que ce soient le Talmud, les Gaonim, ou même Rabbi Isaac Alfasi et Maïmonide, aucun ne connaissait le terme de « Fils de la Loi » au sens où nous l’employons aujourd’hui, ni la cérémonie qui l’accompagnait. Il existe une vague référence à cette institution, dans le traité Sofrim, et c’est avec cette citation que je conclurai ce chapitre : « À Jérusalem, on avait coutume d’initier les enfants à la piété au début de leur treizième année en les faisant jeûner toute la journée de Kippour. Au cours de cette année, on emmenait les garçons chez les prêtres et chez les érudits afin que ceux-ci les bénissent et prient Dieu qu’il les estime dignes d’avoir une vie consacrée à l’étude de la Torah et aux œuvres pieuses ». Car, continue l’auteur : « ils étaient beaux, ils menaient une vie honnête et leur cœur était tourné vers Dieu ».


Ouvrages cités dans l’étude de Schechter :
Dr. Asher A., The Jewish Rite of Circumcision, Londres (Royaume-Uni), 1873.
Güdemann M., Geschichte des Erziehungswesens und der Kultur der Juden, Vienne (Autriche), 1888.
Dr. Löw L., Die Lebensalter in der Jüdischen Literatur, Szegedin (Hongrie), 1875.
Dr. Perles F., article dans Graetz Jubelschrift, p. 23 sq., Breslau (actuelle Wrocław, Pologne, à l’époque Prusse Orientale), 1887.
Dr. Ploss H., Das Kind in Brauch und Sitte der Völker, Stuttgart (Allemagne), 1876.
Schudt J. J., Merkwürdigkeiten der Juden, Francfort et Leipzig (Allemagne), 1714.
Schürer E., Die Gemeindeverfassung der Juden in Rom, p. 24. Cf. Hebräische Bibliographie 19, p. 79, Leipzig (Allemagne), 1879.


Voir pour l’inscription : Noy D., Jewish Inscriptions of Western Europe (JIWE), Volume II : The City of Rome, Cambridge (Royaume-Uni), Cambridge University Press, 1995.

3 commentaires

    1. « Car, continue l’auteur : « ils étaient beaux, ils menaient une vie honnête et leur cœur était tourné vers Dieu » ». Telle est bien la conclusion , un peu abrupte certes, que Schechter donne à cette étude et cette phrase figure bien sur la page du site. En revanche, il est fort possible que l’affichage de cette page sur l’écran de ton portable soit défectueux… Nous examinerons s’il y a possibilité de remédier à cet inconvénient…. Merci de nous signaler les imperfections (coquilles, etc.)!

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