Centralité cosmique du Repentir

Centralité cosmique du Repentir

par Thomas-Yitzhak de ALMEIDA


Benjamin Gross, Les Lumières du retour : « Orot haTeshuva » du Rav Kook, Paris, Albin Michel, 1998, Collection Présences du Judaïsme.

Précurseur du sionisme religieux, Rav Avraham Yits’haq Kohen, dit le Rav Kook (1865-1935), premier Grand-Rabbin ashkénaze en Palestine sous mandat britannique, fut un penseur dont la vision a eu, dans tout le monde juif, un impact considérable qui se répercute jusqu’à nos jours, à travers ses nombreux disciples et particulièrement son fils le Rav Tsvi Yehouda. Sa pensée reste pourtant méconnue dans le monde francophone non-hébraïsant. Cela s’explique, en partie, par le fait que l’enseignement du Rav ne prit jamais la forme de traité ou d’ouvrage didactique, mais consiste plutôt en petits écrits (souvent épistolaires) collectés par ses fidèles, notamment le Rav David HaCohen (1887–1972). L’ouvrage intitulé Les Lumières du Retour (Orot HaTechouva) constitue cependant une exception remarquable dans cette oeuvre abondante mais éparse ; il peut être considéré comme un élément central de la vision du monde et de la pensée religieuse développée par le Rav Kook.

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Une pensée non systématique

La pensée du Rav Kook ne prend jamais la forme d’un système ; c’est une de ses particularités. Elle est circonstancielle et s’exprime souvent en réaction à des événements survenus peu de temps auparavant, ou à la suite d’une intuition spirituelle particulièrement forte. De prime abord, Les Lumières du Retour/Orote Hatechouvah ne semble pas faire exception. Comme le Rav le précise lui-même dans son introduction, « Depuis longtemps une lutte intime se déroule en moi et  une puissante force me pousse à traiter du thème de la Teshuva, au point que toutes mes pensées se concentrent sur ce seul sujet. », p.69. Cependant, cet ouvrage reste (avec les Orote HaKodesh traitant de la relation de l’Homme avec son Créateur et les Orote à propos du destin du peuple juif) un des rares essais de systématisation de sa pensée par le Rav Kook.

Le repentir/Techouvah au cœur de l’ordre cosmique 

Les Lumières du Retour ne se contente pas de définir et analyser la notion de repentir dans la tradition juive, mais a pour fin de placer le concept de Repentir/Techouvah au centre de l’expérience juive et, par conséquent, de l’existence humaine. Le repentir (techouvah, littéralement « réponse, retour » en hébreu) revêt en effet pour le Rav Kook une importance capitale pour l’avenir spirituel d’Israël et du monde entier.
En dix-sept chapitres brefs (le traité lui-même ne fait qu’un peu plus de cent pages), il répond aux questions suivantes :  Pourquoi se repentir? Comment se repentir? Quelle est l’importance du repentir dans la Rédemption d’Israël et dans la venue de l’ère messianique? Ces points constituent les éléments-clés de l’ouvrage. Malgré la complexité des thèmes abordés et une formulation qui peut parfois paraître obscure pour les profanes, la traduction française de Benjamin Gross utilise un langage compréhensible pour le grand public peu familier à ce type de pensée mélangeant philosophie et pensée juive traditionnelle.
C’est en tout cas la thèse, étonnante au demeurant, proposée par le Rav Kook : le repentir constituerait la clef pour comprendre la marche du monde et la vérité divine présente à la fois en lui et en dehors de lui. Le monde étant par essence séparé de Dieu, l’homme se voit condamné à pécher. Ce constat, présent également au cœur du christianisme et dont la logique, poussée à bout, peut conduire au désespoir, trouve des réponses différentes selon les traditions religieuses. Contrairement à la théologie chrétienne, qui tient l’homme et le monde pour des créatures irrémédiablement corrompues par le péché originel et qui recourt au sacrifice humano-divin pour rendre possible le salut, la tradition juive est fondamentalement optimiste. Cette vision positive de l’univers s’incarne le mieux, selon le Rav, dans le repentir/Techouva. Le repentir, en permettant à l’homme de revenir vers Dieu, ramène dans le même temps « l’univers et la vie à leur origine » (p.87), à savoir l’Essence divine. Cette formulation, quelque peu obscure au premier abord, exprime en réalité une vision qui est à la fois en continuité totale avec la tradition juive, notamment kabbalistique, et profondément novatrice. Selon le judaïsme, le but de l’homme doit être de parachever la création divine, de lui donner une demeure sur terre. Or, ce projet est constamment remis en question par la persistance du péché, qui éloigne l’homme de son Créateur. L’unité brisée du monde et du sens de son existence se reforme grâce au repentir de l’homme.
En un mot, en revenant à Dieu grâce à son repentir, l’homme retrouve le sens profond de sa vie et l’unité avec le Divin. Le Retour/Techouvah est, dans cette perspective, une affaire avant tout humaine : l’homme revient vers Dieu. Le repentir n’est en quelque sorte que la réponse d’un être fini et imparfait aux impératifs moraux établis par le Roi de l’Univers. Ce concept est partagé par la majorité des Sages de la tradition juive.
Toutefois, si le Rav Kook inscrit sa réflexion dans ce cadre, il retourne en réalité complètement ce concept de repentance, et aboutit à sa radicale transformation. Il insiste en effet sur l’origine divine de cette notion. Selon lui, le repentir n’est pas seulement un moyen qui permette à l’homme de se faire pardonner ses fautes et ainsi d’avancer vers une existence toujours plus éthique. Le Retour/Techouvah ne saurait être, dans cette perspective, un phénomène a posteriori, qui dépend de la faute et dont l’on serait du coup heureux de se passer si le monde avait été créé parfait. Bien plutôt, il faut concevoir le Retour/Techouvah comme un flux provenant de Dieu, en direction de l’homme. En créant un monde imparfait, l’Éternel entendait placer le repentir au centre de celui-ci. Si l’on suit l’idée apparu au sein de la Kabbale dite lourianique selon laquelle Dieu créa un vide au milieu de Lui-même pour laisser la place à l’univers d’exister, privant du même coup le monde d’un accès direct à la Lumière divine, le Retour/Techouvah constitue le moyen essentiel par lequel la Créature s’ouvre accès au Créateur. C’est par lui que Dieu prévoit la Rédemption d’Israël et des Nations, puisqu’il permet de réparer le monde par le retour de l’homme à Dieu. C’est en ce sens que « la Techouva a précédé la Création du monde » (p.87). En citant ce passage du Talmud (TB, Pessa’him, 54a) le Rav Kook entend ainsi affirmer que le repentir n’est pas seulement un moyen pour l’homme d’atteindre Dieu, il est au fondement même de la Création de l’univers.
En conséquence, le péché se retrouve transformé, et d’un acte essentiellement mauvais, passe à une étape d’un processus qui conduit l’individu vers Dieu, et le monde vers la Rédemption. Grâce au repentir, même les mauvaises actions s’inscrivent dans le processus de Rédemption de l’humanité! Comme dans la théologie juive plus traditionnelle, le maître insiste sur le fait qu’il n’est jamais trop tard pour s’amender et changer d’attitude, mais il affirme également que grâce au repentir, le péché lui-même trouve un sens. La souffrance induite par le péché est également remplie de sens, si l’homme la conçoit comme un appel de Dieu à Sa création. Rav Kook n’ insiste pas moins  sur la capacité de l’homme à choisir d’entamer un processus de Retour. En somme, le Retour/Techouvah parvient à réunir deux notions apparemment contradictoires : omniscience divine et libre-arbitre de l’homme. 

La Techouvah : un processus individuel et collectif

Parlons maintenant des voies par lesquelles s’accomplit ce mouvement. Celui-ci s’incarne certes en actes, mais il est néanmoins le résultat d’un processus plus ou moins long selon l’individu. En réalité, il serait plus juste d’en parler au pluriel, laissant le singulier Retour/Teshuva pour le concept en lui-même. En effet, un individu ne saurait se contenter de faire repentance une  seule fois au cours de son existence! Le repentir est un exercice qu’il faut répéter encore et encore, et pas forcément après une faute grave. Le simple fait de l’imperfectibilité de l’homme lui impose de constamment se remettre en question, de revenir à Dieu, par la prière et les actes, de manière à ne jamais se contenter de son état présent. Des « niveaux spirituels » entrent alors dans l’équation. Chaque personne doit progresser à son rythme et ne pas sauter les étapes de ce processus, car cela pourrait la mener à être incapable de « s’attacher aux niveaux supérieur, d’un niveau spirituel trop élevé pour elle. C’est pourquoi elle doit faire pénitence face aux degrés délaissées… », p.145. Par ailleurs, l’auteur distingue deux types de repentirs : le repentir inférieur, et le repentir supérieur (voir le chapitre 16, p.160-168). Le repentir supérieur n’est rien d’autre que la volonté personnelle de se perfectionner. Ce désir à jamais inassouvi de se rapprocher de Dieu est une attitude en parfaite résonance avec la tradition juive, qui exige précisément de l’individu d’être insatisfait. 

Le Rav Kook compare d’ailleurs le contentement envers le monde présent à l’idolâtrie. Ne pas se contenter de ce qui est, c’est ce qui caractérise le Juif. En conséquence, cette insatisfaction pousse l’individu à s’améliorer sans cesse lui-même, dans la mesure où le perfectionnement personnel précède la « réparation du monde »/Tikoune ‘olame, autre concept kabbalistique majeure dans la tradition juive exotérique. L’amélioration du monde par l’individu est ce que le Rav Kook appelle le repentir inférieur. Il ne faut pas comprendre par là que l’amélioration du monde est en soi secondaire comparée au perfectionnement personnel, mais plutôt qu’elle découle de ce dernier, que celui -ci est la condition de celle-là. Ainsi, le repentir individuel est le prélude d’un repentir collectif, d’abord national (à l’échelle du Peuple d’Israël), puis universel lorsque les Nations constateront la réussite d’Israël et prendront exemple sur elle. Ici encore, le Rav Kook propose une vision cohérente du problème de l’articulation entre recherche personnelle de Dieu et réparation du monde, au sens où l’entend la tradition juive. 

Sionisme et Repentir

Si le sionisme n’est pas mentionné explicitement dans les Lumières du Retour, il n’en reste pas moins pour le Rav Kook un élément essentiel de son raisonnement. Le Retour national, au sens où le comprend l’auteur, trouve sa plus grande expression dans la ré-installation du peuple juif en Terre d’Israël/Eretz Israël. Dans un certain nombre de ses écrits, le Rav développe l’idée que les sionistes, bien qu’en majorité laïques, accomplissent le dessein divin en participant à l’avènement d’un État d’Israël. Dans les derniers chapitres, le renouveau national du peuple est évoqué en ces termes : « La résurrection de la nation est le fondement de l’établissement de la grande Teshuva, la Teshuva suprême d’Israël et la Teshuva du monde entier qu’elle suscitera. » (p.169). Pour le Rav Kook, de même que le retour  individuel constitue un mouvement de retour de l’homme vers sa source, vers son Créateur, le rétablissement d’une souveraineté juive en Israël constitue le point de départ de la Rédemption du peuple juif, puisque celui-ci, en revenant vers la Terre promise par Dieu à Son peuple, entame un mouvement qui le conduira vers l’Éternel Lui-même, à travers la venue du Messie.
Les parallèles entre le Retour individuel et Retour national ne s’arrêtent cependant pas ici. Le repentir a la faculté, pour ceux qui décident de s’en approcher, de transformer la peine en joie, la souffrance en félicité et de donner, en outre, un sens aux souffrances qui ont précédé le repentir. Si le peuple juif se trouve depuis deux mille ans en situation de diaspora, le retour sur la terre d’Israël transformera les souffrances subies par la Diaspora en joie pour les nouveaux immigrants/‘olime, et apportera un sens aux souffrances passées, qui peuvent désormais être envisagées comme des étapes progressives menant irrémédiablement vers le repentir du peuple et sa sortie d’Exil/Galoute. 

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Il faut certes préciser qu’étant décédé en 1935, le Rav Kook n’a pas pu prendre en compte dans sa réflexion la Shoah, et ne pouvait donc percevoir l’aventure sioniste sous l’angle, commun de nos jours, de la survie du peuple juif. Il n’en reste pas moins que la vision du Rav Kook reste d’actualité d’autant que le sionisme religieux, toujours actif de nos jours dans la société et la politique israélienne, reconnaît en elle une source vive d’inspiration.


Bibliographie 

Claude Sultan, Abraham Isaac Hacohen Kook  : Un visionnaire pour notre génération,
sur le site Akadem : http://www.akadem.org/sommaire/colloques/hommage-aux-grands-maitres/un-visionnaire-pour-notre-generation-26-06-2008-7341_4139.php.
Un cours introductif, simple, dense, stimulant (durée 63 minutes).

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