Le récit d’une traduction : entre histoire et mythe

alexandrie-antique
Alexandrie à l’époque hellénistique : gravure du XIXème siècle (anonyme)

Le récit d’une traduction : entre histoire et mythe

par Yaël ESCOJIDO


L. Vianès, Naissance de la Bible grecque, Paris, Les Belles Lettres, 2017, La roue à livres.

Lettre d’Aristée, Introduction, texte et traduction par André Pelletier, Paris, Le Cerf, 1963, Collection Sources Chrétiennes (n°89)


                       La traduction de la Bible hébraïque en grec, au IIIème siècle avant l’ère chrétienne, fut un événement mémorable. Ce texte jusque-là réservé au seul peuple juif, ou du moins à ceux qui, dans ce peuple, avaient maintenu vivantes la pratique et l’étude de la Torah devenait le bien commun de tous les peuples. Dans l’histoire des idées et des religions, dans l’histoire des sociétés et finalement de l’humanité tout entière, innombrables furent les répercussions qu’entraîna cette translation du corpus biblique de l’Orient vers l’Occident.
Il n’est donc pas étonnant que cette traduction elle-même fut l’objet d’un récit, et même de tout un ensemble de récits qui furent transmis et bien conservés au fil des siècles. On trouve les plus importants, réunis, introduits, traduits ou synthétisés et savamment annotés par l’helléniste Laurence Vianès dans un recueil intitulé : Naissance de la Bible grecque. Ces textes antiques et médiévaux (rédigés en grec, en latin, en araméen, en syriaque, en arabe) relatent de manière plus ou moins convergente, chacun dans son style et registre propre, l’histoire de cette transmission non seulement d’une langue à l’autre, d’un peuple monothéiste aux peuples païens, d’un peuple singulier à tout le monde antique hellénisé.
Parmi ces récits variés et d’inégale longueur, le texte connu sous le titre de : « La lettre d’Aristée », est le document le plus détaillé et compte parmi les plus anciens. Il est aussi, peut-être, le plus agréable à lire.                               

La lettre d’Aristée : une histoire édifiante

Aristée qui se présente comme un Grec témoin oculaire et acteur de l’événement, écrit à son frère nommé Philocrate ; dans sa narration il suit, étape par étape, le processus qui a abouti à une traduction fidèle et sûre des cinq premiers livres de la Torah (‘Houmach). Démétrios de Phalère, fondateur et chef de la Bibliothèque d’Alexandrie, propose au roi d’Egypte Ptolémée II (Ptolémée Philadelphe( de traduire la loi juive, afin de l’inclure dans ses collections (§ 9-11). Ptolémée accepte cette proposition avec beaucoup d’enthousiasme et en gage de son attitude très favorable aux juifs, il libère tous les juifs esclaves de son royaume placés en captivité par ses prédécesseurs (§12-27) .
Une lettre est donc envoyée  par Ptolémée au Grand Prêtre de Jérusalem Eleazar lui faisant part du projet de traduction. Cette lettre ainsi que de riches cadeaux adressés au temple arrivent à Jérusalem par l’intermédiaire d’émissaires, dont le fameux Aristée (§ 34-40, § 51-82).
La lettre offre alors une description détaillée de la ville de Jérusalem (§ 83-120). Aristée la présente sous un jour très favorable et joue ainsi le rôle de guide, allant même jusqu’à donner un aperçu de ce qui se passe dans le Grand Temple (dans lequel nul étranger n’était admis) : « Le culte célébré par les prêtres n’a pas d’égal pour la force qu’on y déploie et pour l’ordre et le silence qui y règnent. Car tous s’activent spontanément, en se donnant beaucoup de peine, et chacun prend à coeur la tâche qui lui est confiée » (§92).
Eleazar contacté, choisit à Jérusalem soixante-douze sages à raison de six sages pour chacune des douze  tribus d’Israël (§ 41-51, 121-127). L’ auteur de la lettre s’engage alors dans une apologie très longue de la loi juive puis les traducteurs quittent Jérusalem pour Alexandrie (§128-171).
Arrivés à la cour des Ptolémées, les traducteurs sont reçus avec joie puis le roi égyptien qui, par respect et admiration de la Loi juive, se prosterne sept fois devant les rouleaux de la Loi (§ 172-186) : 

« Comme (les ambassadeurs) entrèrent, munis des cadeaux d’ambassade et des précieux parchemins sur lesquels la législation était écrite en caractères juifs tracés avec de l’or, cependant que les peaux étaient admirablement travaillées et jointes les unes aux autres par des raccords indiscernables – le roi en apercevant les hommes les interrogea sur ces livres. Comme ils sortaient les rouleaux de leurs étuis et déroulaient le cuir, il resta un long moment immobile, se prosterna près de sept fois et dit : « Je vous suis reconnaissant, messieurs, et plus encore à celui qui les envoie, mais par-dessus-tout au dieu, quel qu’il soit, dont les oracles sont consignés ici » (§176-177).

Commence alors un véritable « symposium » qui s’étale sur sept jours et au cours duquel le roi pose à chacun des soixante-douze traducteurs  des questions de philosophie, de politique, de morale. Ceux-ci donnent des réponses conformes à leur foi mais aussi propres à satisfaire un monarque inspiré par la sagesse grecque  (§187-300).
Enfin (§ 301-316) les traducteurs se retirent sur une île  (Pharos?) ou ils traduisent la loi juive en exactement soixante-douze jours (§ 187-300) : « Le hasard fit que la traduction s’acheva en soixante-douze jours, comme par un fait exprès » (§307). Leur travail, une fois terminé, est lu devant la cour de Ptolémée et devant l’assemblée des Juifs alexandrins. La traduction en grec est parfaite aux yeux de tous.
On convient donc alors de ne jamais la modifier.
Le roi récompense alors les traducteurs avec de riches présents et ces derniers se retournent à Jérusalem (§ 317-321).

Une lettre? d’Aristée?

Cette Lettre d’Aristée, ainsi présentée en première lecture, se présente comme un texte d’une grande limpidité et se lit comme un bref roman historique. Or, dès le début de l’époque moderne (qui voit se développer la critique historique des textes), on a relevé les incohérences, les anachronismes, les manques, les failles… Ce récit en effet souffre de nombreuses défaillances pour qui y cherche la vérité historique.
On a même si bien soumis au crible de la suspicion critique chacun des éléments de ce récit que finalement on peut dire désormais de cette Lettre d’Aristée … qu’elle n’est pas une lettre, et qu’elle n’est pas non plus d’Aristée!
Ce témoignage n’est désormais plus seulement sujet à caution ;  il a perdu sa crédibilité ; il relève de la fiction et à peine de l’histoire (au sens moderne du terme). Le monde savant s’accorde à n’y voir qu’ un écrit pseudépigraphe : son auteur n’est pas celui qu’il prétend être…

Mais qui est donc ce pseudo-Aristée?

Les chercheurs qui se sont succédé au chevet de ce texte, l’ont soumis à une enquête érudite et méticuleuse : ils ont procédé au recoupement des sources puis ont bâti des hypothèses au prix d’ analyses parfois sinueuses et ardues. Ils parviennent enfin, au terme de cette sévère auscultation à la conclusion qu’Aristée n’est pas un grec païen, comme il voudrait nous le faire croire en choisissant un patronyme grec pour signer son ouvrage. Il s’agirait plutôt d’un auteur juif attaché aux lois du judaïsme ayant une admiration sans borne pour le temple de Jérusalem et son Grand-Prêtre. L’auteur de la lettre a en effet une connaissance remarquable des institutions et du style de la chancellerie des premiers rois lagides et il commet plusieurs erreurs quand il parle d’Israël. Ce qui tendrait à indiquer qu’il est un Juif de culture grecque, très proche de la cour des rois égyptiens de l’époque hellénistique (Ptolemée VI ou VII?) et bénéficiant d’un accès aux archives royales.
Pour étayer cette hypothèse, il faut élargir le point de vue et placer ce que l’on continue d’intituler La Lettre d’Aristée, dans le contexte social et politique de l’époque et du lieu où elle a été rédigée : la cité d’Alexandrie à l’époque hellénistique.

Aristée et la communauté juive d’Alexandrie à l’époque hellénistique

On sait que, très peu de temps après sa fondation par Alexandre le Grand, environ en 332 avant notre ère, Alexandrie devient non seulement la résidence royale des Ptolémées mais le centre de la vie intellectuelle du monde cultivé de l’Antiquité. Qui n’a entendu parler de la fameuse Bibliothèque d’Alexandrie qui a pu contenir entre 400 000 et 700 000 livres copiés ou traduits? D’après Flavius Josèphe (37-100 ap. J-C ), les Juifs se sont établis à Alexandrie, dès la fondation de la ville puisque Alexandre le Grand lui-même leurs  aurait attribué un quartier. Le récit de la Lettre d’Aristée est un peu différent. L’auteur tient que les Juifs sont arrivés à Alexandrie après la conquête de la Judée par Ptolémée Soter, le fondateur de la dynastie des Lagides qui ont régné sur l’Égypte jusqu’à l’époque romaine. Cependant, si les sources concernant l’arrivée des juifs à Alexandrie sont un peu discordantes, elles assurent toutes que  les Juifs ont contribué très tôt à la construction de la mégapole cosmopolite. Au point de vue politique et juridique, la communauté juive d’Alexandrie était officiellement reconnue et indépendante. A sa tête, siégeait un conseil de sages (Guéroussia) dirigée par l’Ethnarque qui servait de juge et imposait à la communauté des contributions financières ( un peu à la manière du Sanhedrin de Jérusalem). Après la conquête romaine, l’Ethnarque fut remplacé par un archonte dont le souvenir nous est resté dans de nombreuses inscriptions juives de l’Antiquité. Les Juifs d’Alexandrie ont pu donc durant l’Antiquité vivre selon « les coutumes de leurs pères » en toute sécurité. 

Pourtant, par une ambivalence récurrente dans l’histoire juive, Alexandrie est considérée également, par la plupart des spécialistes de l’époque hellénistique, comme le berceau de la littérature antisémite. En effet, c’est aussi à Alexandrie que des auteurs grecs comme Manethon ont réécrit l’histoire de l’Exode des juifs en la présentant d’une façon odieuse et ridicule. Cette haine de certains auteurs autochtones provenaient sûrement du fait que les Juifs étaient installés à Alexandrie depuis sa fondation, qu’ils y bénéficiaient de nombreux privilèges et occupaient des postes élevés au point que la communauté juive d’Alexandrie a développé toute une culture judéo-grecque dont le représentant le plus illustre fut le philosophe Philon d’Alexandrie.

Dès le troisième siècle avant l’ère chrétienne, les Juifs avaient en effet assimilé la culture grecque. Ils parlaient le grec, écrivaient en grec et pensaient dans la langue de Platon même s’ ils restaient très attachés à leurs coutumes juives et liés au Temple de Jérusalem. C’est donc dans ce contexte et pour répondre aux besoins d’une communauté qui interprétait le judaïsme à la manière de la philosophie grecque que la Loi des Juifs (Torah) a été traduite en grec.
Le Pseudo-Aristée appartenait-il  à ce milieu intellectuel? À qui s’adressait-il? Un public juif ou un public païen? Le grand savant Avigdor Tcherikover a consacré à ces questions en  1958 un article décisif. En voici la substance. La position des chercheurs, au moment où il écrit cet article, est unanime :  le texte d’Aristée est une apologie visant à prendre la défense du judaïsme et s’adresse donc à un public païen de culture grecque. La Lettre voudrait donc montrer le judaïsme comme une philosophie grecque. Dans cet article, Tcherikover s’oppose à cette idée. Pour lui, la lettre s’adresse d’abord au public juif. Son approche repose d’abord sur le fait qu’à l’époque hellénistique, même si paraissent quelques idées antisémites dans l’oeuvre d’un certain Manethon, les Juifs sont en pleine expansion culturelle et n’ont pas besoin de défendre leur religion face à des attaques ouvertes. Aristée parle à une communauté juive, prospère et bien assise à Alexandrie. Les Juifs y ont des postes très élevés dans les cours royales des Ptolémées et pourtant ils restent tres fidèles aux préceptes de leurs ancêtres.
Pour Tcherikover, ce Juif hellénisé veut défendre le judaïsme tel qu’on le pratique à Alexandrie. C’est un judaïsme universel et la loi de Moise est un idéal philosophique. Aristée ne le conçoit que dans l’application de toutes les prescriptions de la Loi. Pour autant, ce judaïsme ne peut se concevoir que sous la forme d’une culture grecque. C’est pourquoi si nous appliquons les lois, « nous éviterons la promiscuité avec les autres peuples », c’est-à-dire avec les « barbares », ceux qui n’appartiennent pas à la culture grecque. Aristée veut donc montrer un judaïsme pratiquant couvert du masque grec, attaché au Temple de Jérusalem,  tout en étant très fidèle à la royauté des Lagides.
On comprend ainsi que cette lettre est donc plutôt un traité établissant la compatibilité, voire la convergence de la haute pensée grecque avec les enseignements de la Loi juive, comme semblent l’indiquer les réponses faites au Monarque par les Sages (traducteurs) durant le banquet  : ils insistent tous sur la signification morale des rites juifs, même s’ils omettent d’évoquer le Sabbat, comme s’en étonne à juste titre L. Vianès dans l’introduction de son recueil.

Bien des interrogations subsistent encore sur cette Lettre à Aristée, notamment on se perd toujours en conjectures pour savoir quelle fut l’intention réelle de son auteur : faire l’éloge du judaïsme? l’éloge des souverains? établir la primauté de la Septante sur les autres traductions parallèles? Ainsi, pourrait-on au moins conclure en affirmant que ce récit de la traduction des Septante qu’on a cru très longtemps historique et qu’on affirme à présent légendaire, est l’expression d’une identité juive dans un milieu grec et reflète le judaïsme alexandrin, sinon affranchi de la lettre, du moins tendant à allégoriser fortement l’enseignement de la Torah. Récit mythique? historique? ou à la croisée des deux? La Lettre d’Aristée, si toutefois on peut toujours conserver ce titre trompeur, n’a pas fini de nous intriguer.


Bibliographie

  • Marguerite Harl, Gilles Dorival, Olivier Munnich, La Bible grecque des Septante : du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Éditions du Cerf & Éditions du CNRS, 1994, Collection Initiations au christianisme ancien.
    Un ouvrage savant récent qui fait autorité et peut servir de point de départ à une étude approfondie de la Septante. Lire la recension de cet ouvrage : Bogaert Pierre-Maurice. Gilles Dorival, Marguerite Harl, Olivier Munnich, La Bible grecque des Septante. Du judaïsme hellénistique au christianisme ancien (coll. Initiations au christianisme ancien). 1988. In: Revue théologique de Louvain, 20e année, fasc. 4, 1989. pp. 474-476.
  • Louis Jullien, Les Juifs d’Alexandrie dans l’Antiquité. Alexandrie, Paris, Éditions du Scarabée, 1944.
    On peut lire en ligne cet ouvrage épuisé  : http://www.cealex.org/sitecealex/diffusion/etud_anc_alex/LVR_000076_w.pdf
    Ouvrage de vulgarisation, agréablement écrit, qui expose de façon claire le rôle joué dans la grande cité égyptienne par la nombreuse communauté juive qui y exista depuis la fondation de la ville.
  • Joseph Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d’Egypte de Ramsès II à Hadrien. (1ère date de publication 1991), Paris, PUF, 1997, Collection Quadrige n°247.
    Sur la Bible d’Alexandrie, voir le chapitre V, « Une Loi pour les Juifs d’Égypte », p.140-170. De cet ouvrage majeur pour connaître, puisée aux meilleures sources, l’histoire des Juifs en Égypte dans l’Antiquité, on trouve une utile et brève  recension dans : Straus Jean. A. Joseph Mélèze Modrzejewski, Les Juifs d’Egypte de Ramsès II à Hadrien. In: L’antiquité classique, Tome 68, 1999. pp. 529-530.
  • Avigdor Tcheriḳover :

-The Ideology of the Letter of Aristeas, Titre original, המצע האידיאולוגי של « איגרת אריסטאס »/Hamatsa’ idéologui chel iguéréte  Aristeas/ Le substrat idéologique de La Lettre d’Aristéein Harvard Theological Review, n° 51, tome 2Avril, 1958, p.59-85.
-Hellenistic civilization and the Jews (1959), Traduit de l’hébreu par John J. Collins, Titre original : היהודים והיוונים בתקופה ההלניסטית/ha-Yehudim ṿeha-Yeṿanim ba-teḳufah ha-Helenisṭit, Grand Rapids, MI : Baker Academic, 2011.
-יהודים במצרים בתקופה ההלניסטית־הרומית לאור הפאפירולוגיה /Yehudim be-Mitsrayim ba-teḳufah ha-Helenisṭit-ha-Romit le-or ha-papirologyah//Les Juifs en Égypte à l’époque hellénistique et romaine à la lumière des papyrus), Jérusalem, Magnes Press/Université Hébraïque, 1963.

  • Benjamin Wright, The Letter of Aristeas: ‘Aristeas to Philocrates’ or ‘On the Translation of the Law of the Jews’ : Commentaries on Early Jewish Literature, Berlin: Walter de Gruyter, 2015.
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