Note de lecture

Rédigée par Patrick Sultan

Janka KAEMPFER, Adieu Varsovie : Quand la Pologne chassait les rescapés de la Shoah, Paris, Éditions Ampelos, 2021.

« Parce que personne ne doit disparaître sans laisser de trace ». Cette phrase sonne comme un acte de foi. On peut y lire l’intention qui préside à ce bref mais très dense récit, intitulé Adieu Varsovie.
Son auteur, Janka Kaempfer a grandi et vécu en Pologne jusqu’en 1969, année où, âgée de dix-sept ans, elle doit se plier à la décision de ses parents et quitter son pays natal… Ce brutal arrachement se double d’une révélation : elle apprend, comme par accident, qu’elle est « juive ».

Or, les Juifs qui ont survécu à la Shoah et qui y sont restés, sont désormais « indésirables ». Les Polonais d’origine juive sont à présent stigmatisés et dénoncés comme des « sionistes » traîtres à la mère-patrie.

Janka, Ignacy et Irena

Janka Kaempfer mettra du temps pour saisir d’où elle vient et ce qui lui arrive, car ni son père, Ignacy, ni sa mère, Irena, journalistes apparemment si bien intégrés dans la Pologne communiste, ne lui ont parlé de leur passé, de leurs origines, de leurs combats, de leur héroïsme…

Sa mère, fameuse combattante du Ghetto de Varsovie, puis aux côtés d’Abba Kovner et de ses Vengeurs, tente de refaire sa vie et finit par se rêver en poétesse italienne, loin de tout son passé juif ; son père, installé au Canada, se remarie et revient à la vie orthodoxe dont il est issu. Janka, elle, seule et loin des ses parents désormais divorcés, poursuit ses études en Suisse où elle s’installera. Ce n’est que bien plus tard qu’elle se livrera à une enquête approfondie, et longue, et qu’on imagine douloureuse, pour recoller, tant bien que mal, les morceaux de ce miroir brisé et reconstituer la logique de ces destins bouleversés.

Mère et fille

Parmi les récits qui nous parviennent, de plus en plus nombreux, sur ces Juifs demeurés en Pologne après la Seconde Guerre Mondiale, Adieu Varsovie se détache particulièrement et n’est pas seulement un « témoignage » étonnant, parmi d’autres ; la densité de l’expression, la clarté d’exposition, la fermeté dans la conduite du récit qui joue sur deux lignes (l’Histoire et l’histoire individuelle), la concision dans la formulation en font une œuvre littéraire, en tout point aboutie sur le plan artistique.
En la relisant, on apprécie aussi la justesse de l’hommage filial ; car ce récit évite tous les pièges de cet exercice délicat : du règlement de compte à la célébration kitsch… Il refuse l’idéalisation mensongère sans feindre la froideur d’un impossible détachement. On peine à se représenter avec précision l’effort (moral, intellectuel…) qu’il a fallu à Janka Kaempfer, héritière d’un passé à ce point déchiré, pour parvenir à former cette narration rigoureuse, sobre et émouvante.