D’Abraham aux Accords d’Abraham 

D’Abraham aux Accords d’Abraham 

par Richard Landes

Emmanuel NAVON, L’étoile et le sceptre : Une histoire diplomatique d’Israël, Titre original: The Star and the Scepter : A Diplomatic History of Israel (2020), Préface d’I. Herzog, Traduit de l’anglais par C. Darmon, Paris, Éditions Hermann, 2022.

Israël occupe peu de place sur les atlas ; si l’on se bornait à sa géographie, on pourrait tenir la nation juive pour quantité négligeable. Mais dans l’histoire et dans le concert des nations, en Orient comme en Occident, ce peuple, minoritaire, même quand il fut dispersé et déconsidéré, a joué un rôle de premier plan dans l’histoire du monde. En effet, les relations que, dès sa naissance, il a nouées et entretenues avec l’ensemble des autres peuples ont toujours été variées, nombreuses et fécondes.
Ainsi, à qui veut comprendre le cours de l’histoire, – et particulièrement le monde global qui émergea des cendres de la ‘deuxième guerre de Trente Ans’ (1914-1945) et dans laquelle l’État hébreu naquit -, la connaissance de l’histoire diplomatique d’Israël est indispensable.
C’est le vaste et ambitieux projet d’Emmanuel Navon que d’en retracer le cours ; dans L’étoile et le sceptre : Une histoire diplomatique d’Israël, il se propose d’exposer rien moins qu’une histoire des relations « d’Israël » avec les nations, de l’Antiquité jusqu’à nos jours …

L’étoile « et » le sceptre

L’idée qui guide et structure ce travail est simple mais forte. Elle est le développement exégétique du verset biblique qui rapporte la prophétie proférée par Bilaam dans Nombres : 14, 17 :  « דָּרַךְ כּוֹכָב מִיַּעֲקֹב, וְקָם שֵׁבֶט מִיִּשְׂרָאֵל » /Darakh kokhav miya’akov veqam chévète mi yisraël/ Une étoile surgira de Jacob et un sceptre d’Israël ».
La tradition juive enseigne que Jacob, à la différence de son frère jumeau Ésaü, se plaît à l’étude et répugne à user de violence. Mais, lorsqu’il a dû livrer combat contre l’émissaire de Dieu, il a montré qu’il était capable de se défendre. Il sort même vainqueur de cette épreuve (de force !) et, à l’issue de cette lutte, Dieu lui donne un second nom : celui d’Israël : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté », Genèse : 32, 29.
Le destin d’Israël sera d’être guidé par l’étoile (la spiritualité, l’étude, une éthique de droiture) ; il ne craint pas pour autant d’affronter la violence de ce monde.

Le narratif biblique

 On pourrait s’étonner qu’un expert en relations internationales fasse appel à des versets bibliques et se livre à des analyses exégétiques et des considérations théologiques…  Pourtant, ce qui semble un mélange des genres, dérogeant aux règles généralement admises du discours historique, a sa nécessité. E. Navon tient en effet, et à bon droit, que l’histoire contemporaine serait inintelligible sans la connaissance du Livre qui a modelé et informé l’idée que le peuple juif a de son rôle et de sa destination dans le monde. La Bible demeure la source de multiples récits dont se dégagent différents paradigmes qui structurent l’imaginaire de la nation juive, et donc sa conscience et son horizon. Ce serait une faute épistémologique de le méconnaître : l’histoire d’Israël ne commence pas avec la renaissance de l’État hébreu en 1948, ni même, avec la constitution du sionisme politique au XIXème siècle mais bien avec l’aventure du Patriarche Abraham… : « les Juifs ont survécu et ont mené à bien leurs relations avec les autres nations grâce à un sentiment profond d’être porteurs d’une mission historique, et à l’adaptation permanente de cette mission au monde réel », p.16. Or, cette « mission » a été essentiellement définie dans la Bible juive.

Abraham er Melchisedek/Photographie d’un canevas médiéval /1464-1467/Dieric Bouts l’Ancien/Église Saint-Pierre/Louvain en Belgique

Deux passages bibliques, particulièrement, éclairent avec acuité l’histoire diplomatique des Hébreux et méritent d’être rappelés.
La description donnée par Balaam du peuple d’Israël, tout d’abord : « Oui, je le vois de la cime des rochers, et du haut des collines, je le découvre : ce peuple, il vit solitaire, il ne se confondra point avec les nations. » dans Nombres, 23 : 9. Cette remarque prophétique marquera de son sceau le destin de la « nation » juive, souveraine en son pays ou non, pendant des millénaires : elle s’est maintenue en refusant de se fondre et de se dissoudre, au prix d’une certaine solitude.
À un autre extrême, la vision messianique de la fin des temps (Isaïe, 2 : 1-3 (qui se retrouve à quasi à l’identique dans Michée, 4 : 1-4) laisse entrevoir des relations entre les peuples, totalement pacifiées, sous l’égide du Roi des Rois :

« Il arrivera, à la fin des temps, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie sur la cime des montagnes et se dressera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront.Et nombre de peuples iront en disant : « Or çà, gravissons la montagne de l’Éternel pour gagner la maison du Dieu de Jacob, afin qu’il nous enseigne ses voies et que nous puissions suivre ses sentiers, car c’est de Sion que sort la doctrine et de Jérusalem la parole du Seigneur. »
Il sera un arbitre entre les nations et le précepteur de peuples nombreux ; ceux-ci alors de leurs glaives forgeront des socs de charrue et de leurs lances des serpettes ; un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple, et on n’apprendra plus l’art des combats », Isaïe 2 : 2-4.
Les armes de domination deviennent des outils de production. Et Israël n’habite plus seul, mais parmi les nations qui conservent leurs identités ; les différences entre peuples demeurent, mais seul Dieu les juge et les guerres s’éloignent.
Cet état de paix universel, pour l’heure, semble aussi irréel que la cité platonicienne mais il demeure l’horizon ultime, l’idéal toujours visé par Israël.

La vocation d’Israël

Dans leurs grandes lignes, les relations entre « Israël et les nations dans la Bible hébraïque » font l’objet d’une partie initiale de la grande synthèse réalisée par E. Navon (p. 21-54) ; elles forment comme le socle de toute l’histoire ultérieure.
Différents modèles, différents scénarios, différentes idées-forces se dessinent dont le souvenir est convoqué de manière récurrente au fil des siècles.
Tout d’abord, on note que la nation juive se constitue en rupture avec l’autochtonie : la terre d’Israël lui est promise puis attribuée mais elle ne lui est pas due sans condition. C’est un droit irrévocable mais qui peut lui être retiré provisoirement si l’Alliance du Sinaï n’est pas préservée.
À partir d’Abraham et de sa postérité se mettent en place des modèles qui éclaireront toute l’histoire à venir. Ainsi, on se souviendra que, dans le Pentateuque, Jacob/Israël a cherché, lors de son conflit avec Ésaü roi d’Edom, la conciliation, la paix ou du moins l’apaisement ; que Joseph a accepté la dépendance à la puissance égyptienne ; que Moïse, voyant la servitude à laquelle cette dépendance avait conduit son peuple a tenté de négocier avec Pharaon puis dans le désert a dû faire face même à des « ennemis de l’intérieur » prompts à décourager toute volonté d’autonomie.
Toujours les Juifs « perçurent leur souveraineté comme une récompense et leur assujettissement comme un châtiment », p. 32. Ainsi, toute défaite leur apparaît comme provisoire ; nulle chute ne lui est fatale.
Le scénario ira se répétant : les Juifs fautent, vont au désastre, tombent sous le joug de nations hostiles et acharnés à leur perte, notamment les Philistins et les Amalécites. La solution de « la paix à tout prix » (Saül) ne la garantissant pas, David et Salomon parviennent à trouver un juste équilibre entre dissuasion et persuasion, pacifisme et résistance à la force pure.

Le Roi David/Chagall/1951/ Musée national Marc Chagall

À l’époque des royaumes de Juda et d’Israël, la parole des Prophètes sans faiblir, rappellera aux rois tentés de l’oublier, la vocation éthique et spirituelle d’Israël.
Des Hagiographes, enfin, on peut tirer les leçons de ce qu’on pourrait appeler une « diplomatie exilique » qu’incarnent les figures de Mardochée, d’Esther ou de Daniel, ces modèles du Juif de cour : les premiers « conquièrent le centre du pouvoir et sauvent leur peuple de l’extermination en combinant courage, rigueur impitoyable et stratégie bien élaborée », p.53 ; le second propose une « vision historique de l’ascension et du déclin des empires » confirmée par le premier retour des Juifs exilés sur leur terre qu’accompagnent et orientent Ezra et Néhémie.
On pourra certes regretter qu’E. Navon ne s’attarde pas davantage à l’analyse de tel ou tel récit, notamment celui qui relate les ambassades entre Jephté le Giladi et les Ammonites car c’est un récit (précoce dans la littérature mondiale) d’un effort diplomatique intense qui vise à éviter la guerre. Et dont la leçon pourrait se formuler par la devise suivante :  Vivre et laisser vivre au lieu de piller ou être pillé… Mais l’auteur a prévenu que son travail ne prétendait pas à l’exhaustivité : il tire les grandes lignes d’une longue, très longue histoire.

L’exil

Dans la deuxième partie de son ouvrage (p. 55-134), E. Navon expose comment, même sans État, la « diplomatie juive », de l’Antiquité jusqu’à la modernité, se poursuit.
L’exil et les débuts de diaspora relancent la dynamique et féconde tension entre Jacob et Israël, entre le sceptre (perdu) et l’étoile d’apaisement : comme des roseaux au bord d’un fleuve, les Juifs se plient devant ceux qui détiennent le pouvoir : l’empire babylonien, la Grèce, Rome…
Ils finissent même par perdre la souveraineté qu’ils ont exercée durant environ un millénaire et sont tolérés plus qu’admis dans les pays où ils séjournent : « Exilés dans l’Empire romain et au-delà, les Juifs devinrent des hôtes en pays chrétiens ou musulmans. Pour la chrétienté, les Juifs étaient la preuve vivante de l’annulation de l’alliance du Sinaï et de son remplacement par une nouvelle alliance (le Nouveau Testament). La survie des Juifs était tolérée tant que leur détresse prouvait la véracité de la foi chrétienne. Pour l’islam, qui affirme avoir succédé et au judaïsme et au christianisme, les Juifs étaient coupables de ne pas accepter la prophétie de Mahomet. Puisqu’ils avaient refusé de se joindre au Dar-al-islam (la maison de l’islam), ils appartenaient au Dar al-harb (le territoire de la guerre) et constituaient une cible légitime du djihad », p.69.
Et même alors, dispersés, vilipendés, expulsés, persécutés, jamais ils ne perdent leur foi, leur Torah. Ils ont perdu le sceptre mais l’étoile continue de briller.
La confiante espérance du « retour à Sion et (de) la restauration du royaume juif » (p.81) demeura même si fortement enracinée dans peuple juif qu’elle le conduisit, à espérer une intervention divine pour la voir se réaliser… au risque de se figer dans une attente perpétuelle.
Selon E. Navon, « ce mélange de passivité consacrée par la religion et de suspicion justifiée par l’histoire fut remis en cause au XIXème siècle… », p.82. La persistance, voire l’intensification des pogroms (en Russie particulièrement) et surtout la déconvenue causée par les promesses non tenues de l’émancipation en Europe ont suscité un mouvement politique qui s’appliquerait à réaliser ce vieux rêve : le sionisme.
Même si l’idée d’une renaissance nationale juive avait déjà été énoncée, élaborée et promue par maints penseurs (Moses Hess, Léon Pinsker…), il appartient au journaliste viennois Theodor Herzl de lui avoir donné corps. Cet Occidental fut témoin dans son pays mais aussi en France – le grand pays de la Révolution, la patrie des Droits de l’homme et du citoyen ! – de la persistance de l’antisémitisme. Il comprit qu’il « n’était plus possible de compter sur les promesses des Lumières ; les Juifs devaient donc tirer les conclusions concrètes de cette désillusion historique », p.84. Il a fait entrer le sionisme dans l’arène de la diplomatie mondiale et, même si, lorsqu’il meurt prématurément, en 1904, il y a loin de la coupe aux lèvres, le sionisme était devenu « un mouvement politique établi, avec ses institutions, son financement » et avait acquis « la sympathie du plus grand empire mondial, la Grande-Bretagne » (p.89), qui se concrétisa par la fameuse Déclaration Balfour en 1917.

T. Herzl salue Guillaume II/Photographie censée avoir été prise le 28 octobre 1898 à Mikvé Israël, la première école d’agriculture fondée en 1880, près de l’actuel Holon.

E. Navon suit alors les tournants idéologiques et historiques que prend cet élan vers la souveraineté recouvrée ; et aussi les résistances que lui opposent non seulement les « nations » mais aussi les Juifs – religieux ou assimilationnistes. Il décrit avec finesse les ambiguïtés de la politique britannique qui, à l’issue de la Première Guerre mondiale, apporte son soutien à la cause juive en Palestine tout en ménageant ses intérêts auprès des dirigeants arabes. Les débats parmi les dirigeants sionistes, plus que jamais, divisés furent vifs : fallait-il se révolter, mener le combat contre la tutelle britannique ou accepter les conditions drastiques et les limitations imposées à la souveraineté juive et même à l’émigration des Juifs vers la Palestine ? Les décisions à prendre furent d’autant plus difficiles que la Grande-Bretagne était devenue, à partir de 1939, la principale puissance européenne à s’opposer au déferlement du nazisme… Pourtant, « des dilemmes posés par le Mandat britannique émergea un leadership juif réaliste et résolu qui allait mener le Yishouv à l’indépendance », p.134.

Israël et ses voisins : Le refus arabe

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la situation avait radicalement changé : l’Empire Britannique avait vécu ou, du moins, « montrait des signes patents de désintégration » (p.137) et sa position était devenue intenable. L’affrontement entre les deux puissances dominantes du moment déterminait désormais le jeu des alliances.
« Dans le nouveau contexte international de la Guerre Froide, le sionisme tenta d’obtenir un soutien international à la création d’un État juif. Et, devenu indépendant, l’État d’Israël dut agencer sa diplomatie face aux intérêts contradictoires des superpuissances, ainsi que dans un Moyen-Orient hostile. », p.138.
Au cours de la troisième partie de son ouvrage : « La renaissance d’Israël et le conflit israélo-arabe (p.135-256), E. Navon, sans reprendre le détail des interminable tractations, des multiples tentatives de négociation, des échecs et des avancées précaires, indique dans ses grandes lignes comment Israël a finalement essayé de se faire une place incontestable, sinon incontestée, malgré le refus arabe
Dans ce contexte inédit de l’après-guerre et de l’après Shoah, l’ONU était prête à proposer un partage et le fameux vote en sa faveur du 29 novembre 1947 fut un encouragement pour les Juifs même s’il fut condamné dans un monde arabe unanime et obstiné dans son rejet de tout partage. E. Navon rappelle que ce vote n’était pas contraignant, et aussi fort sur le plan émotionnel et symbolique qu’il fût, n’apportait aucune garantie à l’indépendance de l’État ; il ne reconnaissait aucune frontière : ainsi l’« idée très répandue selon laquelle l’ONU aurait « créé » l’État d’Israël en novembre 1947 est donc un mythe ». Ce vote en revanche, sonnait le glas de la présence britannique en Palestine mais aussi le tocsin de la guerre qui éclata le 15 mai 1948.
Car quand, la veille de ce jour, Ben Gourion proclama l’indépendance d’Israël, il savait que la guerre avec les voisins arabes était inéluctable et que seule la victoire militaire déciderait du sort du nouvel État. « L’histoire lui donna raison », même si Tsahal dut faire face à l’attaque simultanée des « forces armées égyptiennes, trans-jordaniennes, irakiennes, syriennes, libanaises et saoudiennes » (p.148), les arrêter et retourner la situation en sa faveur.
Une des conséquences de ce conflit fut de créer « un double phénomène de réfugiés » : une partie de la population arabe de l’ancien mandat britannique paniquée et, dans certaines villes, contrainte par Tsahal, gagna les pays arabes voisins ou ce qui « allait devenir en 1949 la Cisjordanie et la bande de Gaza », p.149.
Parallèlement, même si c’est dans une période plus étalée dans le temps, près de 900 000 Juifs durent quitter les pays arabes où ils étaient installés depuis des siècles et, dans certains cas, des millénaires.

Plan de partage proposé par l’ONU le 29 novembre 1947 ; les sionistes s’y rallient, les Arabes rejettent le plan qui ne sera jamais appliqué.


Les accords d’armistice, établis sur la base du plan de partage de 1947, « ne devinrent pas des accords de paix à cause des divergences irréconciliables entre les attentes et exigences israéliennes et arabes » : le sort des réfugiés, la question de la souveraineté sur Jérusalem, la détermination de frontières… Chacune de ces questions est la source de conflits permanents et donc de tensions récurrentes et inapaisées. Rien n’était réglé ; et sans doute rien ne saurait-il jamais être réglé tant que l’existence même d’un État juif sera ressenti comme une honte et une humiliation.
Israël tenta, pour se désenclaver sur le plan international, d’emprunter une voie de neutralité dans la Guerre Froide, mais dut rapidement se rendre à l’évidence : il lui fallut se résoudre à choisir le camp des États-Unis, même si l’administration Eisenhower (1953-1961) soucieuse de contrecarrer les avancées de l’URSS au Proche-Orient et par conséquent de s’assurer le soutien des puissances arabes, exerça maintes pressions sur Israël et agit en sa défaveur, notamment lors de crise de Suez (1956).
La victoire de 1948 avait bien permis la survie ; la paix n’était pas acquise pour autant. L’État hébreu demeurait fragile. Il devenait urgent pour lui de sortir de son isolement, de « contourner le Moyen-Orient arabe hostile » (p.163) et s’allier avec les ennemis de ses ennemis (notamment deux pays musulmans non arabes : l’Iran et la Turquie et un pays chrétien, l’Éthiopie et des minorités comme les Kurdes et les Chrétiens du Liban)… Cette stratégie de la périphérie, initiée par Ben Gourion, était féconde mais les alliés sur lesquels elle reposait principalement ne tardèrent pas à se muer en adversaires résolus : l’Éthiopie ralliée à l’URSS en 1974 (p.172), l’Iran en 1979 lors de l’avènement de Khomeiny (p.164-167) et la Turquie en 2002 avec sa tête Recep Tayyip Erdoğan (p.167-172) … Tout était à refaire.
Même la victoire foudroyante et incontestable remportée lors de la Guerre des Six Jours en 1967 ne permit pas de parvenir à une paix définitive ; bien au contraire ! Et il fallut attendre que l’Égypte, voyant à l’issue de la Guerre du Kippour qu’Israël était inexpugnable, renonçât à son alliance avec l’Union Soviétique et récupérât le Sinaï pour qu’un accord de paix durable fût signé, en 1979. Le grand adversaire égyptien, passé dans le camp des États-Unis, avait enfin désarmé.

Soldats israéliens devant le Mur des lamentations/Jérusalem/Durant la Guerre des Six Jours/1967/ Photographie de Gilles Caron


Israël avait tenu le sceptre fermement durant toute cette période, mais au prix de quelles pertes, quels compromis et de quels efforts…
Pourtant, un problème reste irrésolu, voire insoluble. E. Navon y consacre un chapitre entier : Israël et les Palestiniens (p.211-256). Il montre comment l’OLP mené par son charismatique chef Yasser Arafat a su transformer la question des réfugiés en revendication nationale et son organisation terroriste en représentant légitime de la cause palestinienne. L’intervention d’Israël dans la guerre civile libanaise en 1982  se solda par un cuisant échec : elle permit tout au plus de chasser l’OLP du Liban dont la place fut aussitôt occupée par la milice du Hezbollah, sous influence iranienne et affichant l’objectif déclaré est de chasser les Juifs de la région…
Yasser Arafat était isolé à Tunis, privé du soutien de l’Union Soviétique qui s’était disloqué, et discrédité sur la scène internationale par ses erreurs stratégiques lors de la Guerre du Golfe. Aussi, quand les États-Unis « au grand dam d’Israël » (p.256) lui proposèrent de signer un accord de principe de reconnaissance mutuelle stipulant qu’il renoncerait au terrorisme, il n’avait d’autre choix que de l’accepter.
« Le 28 septembre 1995, Israël et l’OLP signèrent les accords d’Oslo II à Washington en présence de Bill Clinton (…). Ces accords (…) transféraient le contrôle et la responsabilité des villes et villages palestiniens de Cisjordanie au gouvernement palestinien », p.223-224.

Bill Clinton Président des États-Unis, Yitzhak Rabin Premier Ministre Israël, Yasser Arafat chef de l’OLP, à la Maison Blanche/Septembre 1993

Mais très rapidement, le leader de l’OLP, peu disposé à tenir ses promesses « tergiversa, manœuvra, pour finalement revenir à la violence. », p. 256. Fort de détenir le contrôle de l’Autorité Palestinienne, il choisit, au détriment de son peuple, de tenir toute concession de l’adversaire pour une faiblesse et d’en prendre avantage. La paix n’a cessé de s’éloigner…
Et, depuis lors, tous les plans ont été rejetés par principe ou bien ont échoué successivement ; aucune tractation ou tentative de négociation n’a abouti.
Le « dossier palestinien » non seulement n’a pas trouvé de solution mais s’est alourdi et s’est même dédoublé : « À l’instar des deux Pakistan séparés géographiquement mais unis politiquement jusqu’en 1971, la Cisjordanie et la bande de Gaza constituent deux entités politiques séparées voire rivales depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en 2007. (…) La solution des deux États, proposée pour la première fois en 1937, ne cesse de fonctionner en théorie et d’échouer en pratique. Défendable sur le papier, elle n’a jamais abouti dans le monde réel », p.254.
Aucune solution, en fait, n’est envisageable : ni l’annexion, ni le retrait unilatéral. « Le conflit israélo-palestinien demeure irrésolu », p.256.
Israël a pourtant, dans les deux premières décennies du XXIème siècle, noué, « des relations diplomatiques avec six pays arabes : l’Égypte, la Jordanie, Les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan » (p. 255), pour ne parler que des relations officielles… Les Accords d’Abraham confirment ce mouvement de pacification et collaboration dans les relations avec ses voisins arabes.

Les drapeaux des Etats-Unis, des Émirats arabes unis, d’Israël et de Bahreïn/ Photographie Jack Guez/AFP

Israël et les nations

Panorama

E. Navon passe, dans la quatrième partie (« Israël sur la scène internationale », p.257-430) aux sujets centraux du livre et déploie le panorama des relations d’Israël avec des États ou des organismes internationaux, en ordonnant son développement en chapitres qui couvrent, l’une après l’autre, les les principales zones géographiques, par continents (Europe, Asie, l’Amérique Latine, les États-Unis, Afrique) en finissant par les relations avec l’ONU et les Juifs de la Diaspora. Un dernier chapitre, inattendu peut-être, mais frappant, sur la façon dont la production d’énergie, qui joua un rôle si néfaste dans les fortunes d’Israël à l’époque où les pays musulmans contrôlaient tant des ressources pétrolières, est devenu, grâce à des technologies israéliennes de pointe, très prisées dans le monde, et constitue un des points forts dans la politique internationale du pays.
Dans cette manière d’exposer la situation mondiale contemporaine, on pourrait discuter son choix de présentation : il prend en effet le parti de passer en revue les grandes aires géographiques ; ce qui l’oblige à des retours en arrière dans chaque chapitre. Mais certes, il est difficile d’imaginer comment faire autrement pour raconter clairement une histoire mouvante et si pleine de nombreux rebondissements. E. Navon s’en acquitte bien : il démêle, avec clarté et concision, l’écheveau complexe des relations internationales.

Rien n’est définitif

C’est sans aucun doute la partie la plus neuve et la plus originale et aussi celle qui permet le plus d’envisager des perspectives plus riantes.
Les amitiés entre États ne sont pas éternelles, mais les inimitiés ne sont pas non plus forcément définitives. Si la France, après une période de proximité avec le jeune État adopte une politique résolument pro-arabe (p.266-272), la Grande-Bretagne, ennemie acharnée du mouvement sioniste en Palestine, se décida à reconnaître « Israël de jure en 1950 » et les deux adversaires irréductibles ont fini par développer d’intenses échanges commerciaux (p.259-265).
L’Union Soviétique voyait au départ d’un bon œil le peuple qui tenait tête à la Grande-Bretagne, mais elle lui devint hostile en choisissant de soutenir les régimes autoritaires arabes qu’elle souhaitait faire entrer dans sa sphère d’influence (p.315-327). Les États-Unis étaient d’abord peu favorables à l’alliance à un État qui était pour eux un handicap car il menaçait de compromettre les intérêts américains au Proche-Orient ; mais avec l’administration Kennedy en 1962, ils « procédèrent à une réévaluation de leur politique moyenne-orientale » (p.298) et nouèrent même une « relation spéciale » avec l’État hébreu…

Même les stigmates de la guerre et les plaies vives de la Shoah n’empêchèrent pas la normalisation des relations avec l’Allemagne.
Israël, progressivement, lentement s’ouvre à l’Afrique (p.359-375), à l’Asie (p.329-357). Israël s’affirme, aux yeux des nations avec qui elle entretient commerce, comme un modèle à imiter. Et cela, en dépit même des efforts de l’ONU – organisme censé, en son principe, soutenir les efforts de paix et de conciliation-, pour discréditer la démocratie israélienne et la vouer à l’exécration des peuples (p. 389-401).

Israël en équilibre instable

Étant donné l’étendue du sujet qu’il traite, ce travail ne pouvait entrer dans trop de détails. L’étoile et le sceptre est d’abord une synthèse, qui permet aux lecteurs d’apercevoir l’ensemble du tableau.
Ce qui frappe quand on considère la totalité de l’aventure juive, ce sont les hauts et les bas dans la fortune (ou la providence ?) d’Israël dans ses relations avec tous les « autres », y compris avec les Juifs de la diaspora.
Quelles que soient les alliances que les Israéliens cherchent à contracter avec les autres nations du monde, ils se heurtent constamment aux grandes questions du moment : la Guerre Froide, la décolonisation et la montée du tiers-mondisme, le pétrole arabe … À la longue, tandis que les liens se nouent peu à peu avec des anciens adversaires des pays en voie de développement (Chine, Inde), les anciennes alliances ou amitiés se dénouent (la France dès les années 1960, l’ONU en 1975, l’Iran en 1979, la Turquie en 2010).
Les pièces se déplacent sans cesse sur l’échiquier mondial ; tout est toujours remis en cause et tous les renversements de situation sont possibles. Israël s’épanouit dans la communauté internationale en même temps que des mouvements hostiles – ainsi le BDS – gagnent du terrain en Europe parmi les professionnels de l’information (universitaires, journalistes).
En suivant les dérives des dirigeants européens vis-à-vis d’Israël, surtout la France et l’Angleterre, on a l’impression que l’État hébreu est soumis à un exercice d’équilibriste : de 1948 à 1960, les Britanniques sont contre lui à cause du pétrole, et par antisémitisme ; les Français lui sont favorables pour mettre en difficulté la Grande-Bretagne, et par attirance ou affinité idéologique. Après la fin de la Guerre d’Algérie (1962), en revanche, de Gaulle cherche l’amitié du monde arabe, et adopte un registre proprement anti-juif aussi bien qu’anti-américain. Entre temps, les Britanniques, suivant l’exemple des Américains, se rallient progressivement à Israël. Tout est toujours instable, rien n’est jamais acquis.

Une histoire renversante

L’histoire qu’E. Navon essaye de tracer est longue, compliquée, et pleine de retournements, de paradoxes et parfois d’énigmes.
En lisant ce maître-ouvrage consacré à la diplomatie d’Israël, on perçoit avec netteté se reproduire les clivages entre les politiques idéalistes – pro-israéliennes (celle du jeune Bonaparte, du jeune de Gaulle, de Churchill, de Thatcher, Pierre König, Guy Mollet, Harry Truman ou Lyndon Johnson), et une politique réaliste – pro-arabe -, promu énergiquement par les services d’État (Département d’État des États-Unis, Quai d’Orsay, British Foreign Office).
Et partout aussi, les émotions et les décisions passionnelles… Ainsi De Gaule rompt définitivement avec Israël après la Guerre de Six Jours (malgré leur emploi magnifique des Mirages français contre les MIGs soviétiques) car ils ont osé lui désobéir : « Je lui [Abba Eban] ai dit de ne pas faire la guerre – et nous fûmes désobéis », p. 256 ; on notera le pluriel de majesté…

Visite officielle de David Ben Gourion à Paris/Première rencontre avec le général de Gaulle/14 juin 1960/Collection de photographies/National Photo Collection of Israël

Israël, peut-être plus qu’aucun autre État, est marqué dès sa naissance par d’étroites, complexes et conflictuelles relations avec d’autres États, voisins ou éloignés. Son histoire déployée par E. Navon nous permet de discerner, sur de multiples fronts – Asie, Afrique, Europe, Amérique du Sud, du Nord, Proche Orient, ONU – le conflit dramatique entre une fidélité à des principes de justice, de bienveillance, en somme, tout ce qui permet à des relations fructueuses et pacifiques entre nations de s’épanouir dans l’intérêt de chacun. Ainsi, paradoxalement, à l’époque contemporaine, ce peuple qu’on a longtemps réputé « apatride » et « séparé », « fier de lui et dominateur » a formé la plus sociable des nations.

Les choix difficiles

On voit à travers les décisions, parfois pénibles, auxquelles sont contraints les dirigeants israéliens, quels choix difficiles ils devaient opérer, quand, par exemple, il fallait arbitrer la question de savoir si l’on devait accepter les réparations allemandes pour la Shoah. De même, la préservation des bonnes relations avec la Turquie a obligé Israël à taire le génocide arménien, même si, en fait, l’histoire de relations avec la puissance turque fait apparaître les avanies qu’Israël a dû supporter pour maintenir cette alliance (p. 158).
Souvent, E. Navon ponctue son propos de traits d’esprit, de répliques cinglantes ou d’anecdotes piquantes, qui rendent la lecture plus plaisante. Loin d’être un aride et sec manuel de diplomatie, ce livre savant tout en reposant sur une solide et rigoureuse culture historique offre le récit vivant d’un peuple vivant et survivant. En parlant de la politique pro-israélienne de Margaret Thatcher, il ajoute que sa fille avait passé un moment dans un kibboutz, et note entre parenthèses : « Thatcher avouait plus tard par boutade, qu’elle sera éternellement reconnaissante à Israël pour avoir vacciné sa fille contre le socialisme », p. 251. Ou, la fois où Nixon, faisant allusion à Henry Kissinger, fit remarquer à Golda Meir qu’ils avaient tous deux des ministres d’affaires étrangères juifs : « Oui, » répondit Golda, « mais le mien parle anglais sans accent », p. 277.
Des détails judicieusement choisis illustrent et éclairent les enjeux : en parlant du soutien de la France pour Israël, l’historien note par exemple que les premiers passeports Israéliens étaient en hébreu et en français, « l’anglais étant la langue du vilipendé Bevin [ministre des affaires étrangères britannique] », p. 254.

Te’oudate Massa’/Laissez-passer israélien/1950

L’histoire diplomatique des grandes puissances a été souvent faite ; elle nous instruit de l’état du monde. L’étoile et le sceptre raconte l’histoire d’un État-nation récent, faible à ses débuts et de taille réduite, né et mûri dans la nouvelle ère globale. Mais le fait qu’une petite nation qui couvre, dans ses frontières, moins de 2% du Moyen Orient, et moins de 2% de la population mondiale, puisse avoir acquis, en soixante quinze ans, partout dans le monde un tel prestige, atteste de la place qu’elle tient dans l’imaginaire et dans le réel de l’histoire.

Cette histoire est celle d’une nation, fondée sur des principes généreux, mais forcée par ses adversaires à une politique défensive qui ne pourra se détendre un jour que si ses adversaires renoncent à leurs vains désirs de gloriole et d’hégémonie. C’est alors que la prophétie d’Isaïe trouverait son accomplissement ; enfin le moment viendrait les nations pourraient compter Israël parmi eux, où la nation qui siégeait à part pouvait rejoindre les autres dans un monde dédié à la paix. Mais, comme le montre E. Navon dans son chapitre sur l’ONU et Israël (p.389-401), cette vision messianique est encore loin de s’être accomplie : les pays qui ne reconnaissent pas Israël, – pays gouvernés par des despotes -, ont fait cause commune contre ce peuple isolé plus que solitaire ; ils ont même par un détournement des objectifs de l’UNRWA, et finalement réalisant un renversement radical des valeurs qui créèrent l’ONU, accusant même d’être un régime d’apartheid (p. 395-398).

Le travail d’E. Navon pourrait constituer le début d’une révision essentielle des histoires idéologiques du conflit entre les Israéliens et leurs voisins, faisant d’Israël une puissance coloniale, comme il s’en élabore même dans certaines universités du monde occidental.
Cet ouvrage, écrit avec une clarté et une exigence intellectuelle remarquables, confirme la perspicacité de Jean-Jacques Rousseau qui dans l’Émile (Livre IV) : « Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire ».

Les lecteurs, enfin, qui découvrent le sujet, par le biais de cette ample introduction, auront à cœur d’approfondir leurs connaissances en lisant les ouvrages cités dans la bibliographie et pourront ainsi se faire une idée exacte des controverses acharnées qui accompagnent l’histoire diplomatique d’Israël à chaque tournant de son long et sinueux chemin dans le monde.

2 commentaires

    1. Nous sommes vraiment navrés de voir des « sites d’information » comme BNVCA News ou Jforum reproduire les articles de Sifriaténou sans autorisation ni consentement de notre part. Notre site n’est pas sponsorisé ni financé par aucune ressource publicitaire et repose entièrement sur le travail de bénévoles. Nous avons écrit à plusieurs reprises aux responsables de JForum sans réponse. Nous réfléchissons aux actions à engager pour faire cesser ce pillage….

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