La fin d’un monde

La fin d’un monde

par France GRENAUDIER-KLIJN

Anna Langfus, Le Sel et le soufre, Paris, Éditions Gallimard, 1960, Repris en Collection « Folio ».

Lublin. Septembre 1939. Une maison bourgeoise : Maria, son mari Jacques, ses parents, sa gouvernante Nounou et un voisin, M. Luka paressent après le déjeuner lorsque leur quiétude est interrompue. M. Luka, dans un élan patriotique, croit reconnaître dans le ciel l’aviation polonaise. Tant s’en faut… Les bombes lâchées causent l’effondrement du lustre de cristal « au milieu de la table », p. 10.
L’invasion de la Pologne par l’Allemagne hitlérienne a commencé.
Ainsi s’ouvre le premier roman d’Anna Langfus, Le Sel et le soufre : sous le signe de la destruction. Il raconte comment s’effondre – dans la violence, dans le malheur, dans la souffrance de voir ses proches mourir, dans la solitude enfin – l’univers bourgeois, bien protégé de Maria, une jeune femme juive polonaise. Il raconte la fin d’un monde.

Née Anna-Regina Szternfinkiel le 2 janvier 1920 à Lublin, Anna Langfus quitte la Pologne pour Paris en mai 1946. Elle ne reviendra jamais dans son pays natal. Elle y laisse son père, assassiné à Lublin au cours des déportations de 1942 ; sa mère, disparue lors de l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943 ; son mari exécuté par la Gestapo en 1944.
Quand en 1946, elle s’installe en France, elle traîne avec elle leurs fantômes. Elle souffre de ce qu’elle appellera « la maladie de la guerre ». 

Anna Langfus/1966

Habitée par le désir d’écrire, Langfus se tourne initialement vers le théâtre. Sa première pièce, Les Lépreux, montée par Sacha Pitoëff en décembre 1956, plonge l’assistance dans l’histoire de la destruction des Juifs de Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. Choqués par la violence des situations évoquées – elle est l’une des toute premières à mentionner le sort des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau –, certains spectateurs quittent la salle. Anna Langfus comprend alors qu’il lui faut trouver une autre forme de transmission, un mode d’expression moins frontal, plus suggestif ; ce sera l’écriture romanesque.
Le 12 octobre 1959, les éditions Gallimard acceptent le manuscrit du Sel et le soufre qui paraît l’année suivante.

Une héroïne « désagréable« 

Le titre fait référence au verset 22 du chapitre 29 du Deutéronome : « terre de soufre et de sel, partout calcinée, inculte et improductive, impuissante à faire pousser une herbe ; ruinée comme Sodome et Gomorrhe, Adma et Séboïm, que l’Éternel bouleversa dans sa colère et dans son courroux ».

Varsovie en flammes/Vieille place du Marché/Photographie en couleur prise en août 1944, peu avant sa mort au combat par Ewa Faryaszewska (1920-1944)/Musée de Varsovie

Divisé en huit sections, aux titres évocateurs et souvent ironiques – Cours préparatoire ; Sens unique ; Un petit coin tranquille ; Ce qui reste … – le roman est axé sur la figure de Maria. Cette jeune fille âgée de dix-neuf ans au début du roman est la narratrice et protagoniste centrale du récit. 
Avec ce personnage, Langfus fait preuve d’une grande audace, car son héroïne – dont elle confiera « c’est moi, bien sûr » – est une fille désagréable, capricieuse et égoïste ; elle est à l’opposé des personnages auxquels le lecteur de roman s’identifie volontiers. De prime abord donc, la décision surprend ; s’agissant d’un roman retraçant les années 1939-1944 vues par une jeune Juive polonaise, on pourrait s’attendre à une « héroïne » émouvante et sympathique, suscitant la compassion. Mais il s’agit là d’un choix tout à fait délibéré de la part de l’auteur qui refuse tout statut héroïque à ses personnages, se méfie du pathos, du kitsch, du sentimentalisme, et récuse le manichéisme qui reviendrait pour elle à enlever aux victimes juives de la Shoah leur part d’imperfection, à réduire donc leur humanité. Ainsi l’expliquait-elle en 1963 lors d’une conférence au WIZO (Organisation internationale des femmes sionistes) :
« On n’a pas persécuté les Juifs parce qu’ils étaient méchants ou bons, mais parce qu’ils étaient juifs. On a voulu les rayer de l’humanité et on ne saurait rendre le tragique de leur condition en les privant de leur part d’imperfection humaine. »
Comme d’autres écrivains de la Shoah, Anna Langfus est confrontée à des impératifs éthiques et à des contraintes esthétiques. Estimant qu’elle n’était pas l’unique dépositaire de la vérité à laquelle elle souhaitait rester fidèle, la romancière-autobiographe limite les événements de son récit à ceux qu’elle a elle-même vécus : la vie dans le ghetto puis les caches du côté aryen, l’errance, l’arrestation, la torture et l’emprisonnement, avant la libération par les forces de l’Armée rouge et le retour solitaire à Lublin.

Femme juive dans le ghetto de Varsovie/Photographie Yad Vashem

Dans le même temps, elle souhaite amener son lecteur au plus près de la réalité en jouant sur plusieurs registres – réalisme ; onirisme ; hallucinations – et aussi par un usage extrêmement efficace du silence, en particulier dans les scènes qui mettent en jeu des personnages ouvertement antisémites.

Un éloquent silence

Maria a très peu conscience d’être juive – le texte ne comporte aucune référence d’ordre strictement religieux ou même culturel à la vie hébraïque. Cependant, elle est ramenée à cette identité par ses interlocuteurs non-juifs, au moins par deux fois. La première scène se déroule dans le ghetto de Lublin ; elle donne la parole à un abbé qui a été déporté car, explique-t-il, « mes grands-parents, paraît-il, étaient juifs, ce que moi-même j’ignorais. Comme on est juif, d’après eux, jusqu’à la troisième génération… », p. 39.
Partageant un thé avec la sœur de cet abbé, cette dernière confie à la narratrice  : « Quelle horrible chose que de se trouver enfermés ici. Cette histoire invraisemblable, les grands-parents juifs, vous pensez bien qu’il s’agit d’une basse vengeance personnelle. Et savez-vous qui a manigancé cela ? […] Ce sont les mêmes qui ont crucifié Jésus-Christ, les Juifs. Ils ont frappé mon frère, ce saint homme, comme ils ont frappé le Sauveur », p. 40. La vieille femme poursuit ses confidences en lui racontant comment, alarmée par les ragots, elle a emmené dans la forêt un petit garçon juif recueilli par son frère et l’y a abandonné.
La narratrice ne réagit pas à ce propos ; aucun commentaire de l’auteur ne succède aux confidences de la vieille femme. Et c’est ce silence justement, encadrant le discours antisémite, qui le met en évidence, en souligne la sinistre banalité – la vieille femme se confie rapidement et facilement – tout autant que la perversité. Le lecteur, peu empathique avec le personnage de Maria, se retrouve ici, comme elle, forcé de ‘recueillir’ la parole antisémite. À lui de juger alors de l’absurdité d’un fait, de la monstruosité d’un autre.

« Encore des Juifs. Tu verras où ça te mènera » 

Dans la première moitié du Sel et le soufre, les Allemands ne constituent qu’une présence diffuse, anonyme et menaçante, tandis que les Polonais – la sœur de l’abbé ; M. Wolinksi et sa femme ; Jan Kuzma ; etc. – sont individualisés et leurs portraits sont brossés de manière réaliste. Là encore, c’est surtout par des dialogues rapportés que Langfus expose la veulerie de ses concitoyens : « J’ai honte pour nous. J’ai honte de ne pas avoir fait assez pour votre peuple. J’ai honte de ma pauvreté qui m’oblige d’accepter votre argent pour vous nourrir. » (p. 90), déclare ainsi M. Wolinski, tandis que Jan Kuzma s’apitoie sur son sort :  « Il me faut des forces, dit M. Kuzma. Il me faut des forces pour vous défendre. Vous autres, vous êtes bien tranquilles, là-haut. Mais moi, je dois faire le guet. Du matin au soir, je pense, je calcule. Même la nuit je ne dors pas. », p. 148.
Cette description brute de l’antisémitisme polonais s’explique bien évidemment par l’histoire-même d’Anna Langfus. Ainsi, lors d’un entretien en février 1962 auquel participe également le romancier polonais Piotr Rawicz, l’auteure revient sur les raisons de son départ de Pologne : « Oui, je suis partie. Je ne pouvais plus vivre en Pologne, avec les Polonais. Ils ont été complices, complices du massacre, dans leur masse… Bien sûr, il y a eu des exceptions, une minorité de gens qui se sont tenus propres. Mais dans l’ensemble, quelle boue. »  in Revue L’Arche, n° 61, p. 16-17.

Le ghetto : réalisme et abjection

Lorsqu’elle raconte le ghetto sur le mode réaliste, Langfus mêle deux types de motifs. Il y a, tout d’abord, des scènes et figures relativement familières pour qui connaît un peu l’histoire et ses représentations : la police juive, à travers la figure de Marc ; les cadavres à peine recouverts dans les rues ; la division entre Juifs autorisés à travailler et les autres ; les sélections, la peur et les caches.
Il y a aussi des épisodes surprenants : des jeunes gens écoutent de la musique sur un pick-up et dansent tout en buvant du champagne ; d’autres se font bronzer : « Me voici sur la plage. Je m’assieds avec précaution car, de ce côté, le toit est à forte pente. Des couples, ou des femmes seules, sont allongés sur des couvertures ou tout simplement sur l’ardoise brûlante, et leur comportement est celui qu’ils auraient sur une plage véritable. En maillots de bain, ils exposent avec patience leur corps au soleil. », pp. 52-53. 


Cet épisode montre bien comment Langfus répond au double objectif de son projet d’écriture.

Le premier est de rendre compte de l’état d’esprit de l’héroïne qui, à ce moment-là du récit, est mue par un très fort désir de vivre et refuse toute incursion d’une réalité qui la dérange : « Il fallait que je vive comme si rien ne s’était passé. […] Je ne voulais ni entendre ni voir rien qui pût troubler la vie que je menais, hors du temps. », pp. 20-21. 
Le second est de renseigner sur les différentes facettes de la vie dans le ghetto, tout en soulignant le désir de normalité et l’appétit de vivre de ses habitants.
Pour illustrer le premier registre, la narratrice semble souvent détachée du sort de ceux du ghetto ; elle détourne son regard. Maria « tourne un peu la tête, en marchant, pour ne pas les voir, les autres […] créatures sans sexe dont les yeux avides vous poursuivent », p. 33. Le registre change alors et prend des teintes plus métaphoriques, lorsque par exemple elle décrit ceux que l’on a appelés les « Musulmans » : « Leurs yeux, à eux, ne vous cherchent pas ; ils n’ont aucune expression, perdus dans la chair molle et blanche. Assis le long du mur, immobiles, et même au soleil ils semblent se trouver dans quelque cave humide, obscure, très loin sous terre et depuis longtemps, excroissances maladives, malsaines. », p. 34.
Pour illustrer le second registre, l’épisode de l’Umschlagsplatz – nom de la place d’où partaient les convois de déportation des Juifs vers le centre de mise à mort de Treblinka – est sans doute le plus marquant, qui passe d’une neutralité réaliste à une description hallucinée suggérant l’abjection : « Un immense estomac s’est refermé sur moi et commence sa monstrueuse digestion. », p. 66. Cette séquence illustre toute la capacité d’invention de Langfus qui se focalise sur l’aspect physique de la scène pour mieux faire ressentir au lecteur les sensations éprouvées : panique, ballotement, étranglement, nausée, étouffement, tout en constituant une sorte d’allégorie du projet nazi de destruction.

La compassion là où on ne l’attend pas

Dans l’avant-dernière section de son livre, Langfus introduit le personnage de Vic, un docteur en pharmacie, enrôlé dans la SS sans être foncièrement nazi, qui vient en aide à Maria et Jacques. Balayant une fois de plus les clichés, renversant même totalement les rôles, elle fait de ce SS l’une des rares figures positives du roman. Ainsi, lorsque Vic épuisé, se refuse à quitter les lieux afin de porter secours à une vieille Polonaise, et ce, en dépit de l’arrivée imminente des Russes, Maria réagit de façon égoïste : « Alors, pour une vieille femme, malade, de toute façon condamnée, tu vas risquer ta vie et nous laisser, nous… », p. 206.
Plus tard, Jacques et elle ayant été arrêtés par la Gestapo et emprisonnés à Nowy Dwór, Maria réagit de la même manière face à la sollicitude de son mari : « Ainsi, Jacques, se sachant condamné, essaie encore de me mettre hors de cause. C’est donc cela, son amour ! Me laisser seule ici, seule avec sa mort qui me suivra fidèlement pas à pas. Eh bien, non ! Tes grands gestes, moi, j’appelle ça de l’égoïsme. », p. 249.
Si ce sont d’abord les déplacements des personnages qui donnent sa structure spatio-temporelle au récit, un second mouvement, plus diffus, calqué sur l’évolution psychologique de la protagoniste, affecte la narration. Jusqu’à la mort de Jacques, Maria est hantée par le désir de vivre. C’est la raison pour laquelle elle refuse la réalité du ghetto ou réagit si vivement à la conduite de Vic et Jacques. Mais après l’exécution de ce dernier, un désir de mort s’empare d’elle : Maria supplie mentalement les Allemands de l’abattre, comme si leur ultime torture était de la garder en vie. La vie – ce bien si précieux est devenu une sentence injuste ; une tare ; une maladie. Maria finit cependant par résister en se durcissant : « Se recroqueviller, se pelotonner sur soi, devenir une boule lisse, dure, insensible, mettre en veilleuse son humanité. » (p. 240) et par rejeter toute manifestation d’altruisme : « [la] voix se fait sentimentale, mouillée de tendresse. Elle me tend un piège. », p. 334.

Le roman d’Anna Langfus ainsi permet de mieux comprendre le silence adopté par nombre de rescapés de la Shoah, silence qui protège de soi et des autres, même si le passage à l’écriture offre une brèche et un passage vers un possible retour à une certaine normalité.

***

Le Sel et le soufre se conclut à l’endroit même où il a commencé. Chassée par ses nouveaux occupants de la maison de Lublin qu’elle finit par retrouver, Maria se recroqueville dans la cave où elle retrouve la grande malle vide de son enfance : « Je suis toujours dans le noir, couchée sur la malle. Et je me dis qu’un de ces jours innombrables qui me restent encore à vivre là-haut doit déjà se lever », p. 373. Cette image annonce le titre de son  roman suivant : Les Bagages de sable.

Références bibliographiques

Madeleine Cottenet-Hage, « Anna Langfus et les risques de la mémoire » in V. Engel (Sous la direction de), Les Lettres Romanes, Numéro spécial : La Littérature des camps : la quête d’une parole juste entre silence et bavardage. Louvain-la-Neuve, 1995.

Une bonne vue d’ensemble de l’écriture d’Anna Langfus.

Anna. Langfus, « Un cri ne s’imprime pas » in Les nouveaux cahiers, n°115, 1993.

Reproduction du discours donné par Anna Langfus à la WIZO en mars 1963 au cours duquel elle revient sur son travail d’écriture.

J.-Y. Potel, Les Disparitions d’Anna Langfus, Paris, Éditions Noir et Blanc, 2014.

L’analyse biographique la plus complète à ce jour.

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