« Oui, j’ai survécu pour témoigner de ce grand abattoir : Treblinka »

Article publié spécialement en mémoire du Soulèvement du Ghetto de Varsovie (19 avril – 16 mai 1943)

« Oui, j’ai survécu pour témoigner de ce grand abattoir : Treblinka »

par Fabrice ROMANET

Chil Rajchman, Je suis le dernier Juif : Treblinka (1942-1943), Paris, Les Arènes, 2009.

« Oui, j’ai survécu pour témoigner de ce grand abattoir : Treblinka ».  Cette sèche et percutante formule conclut un témoignage écrit dans l’urgence, en 1944 et donne le ton de ce récit unique que l’on doit à l’un des rares survivants du centre de mise à mort de Treblinka. Chil Rajchman a alors vingt-huit ans lorsque, déporté du ghetto de Varsovie,  « les wagons tristes [l’]emportent vers ce lieu », p.27.

Un concentré de temps

Il ne nous dit rien de sa vie d’avant : son récit débute par la déportation, « dans des wagons plombés vers une destination inconnue », p.27. Il nous embarque immédiatement avec lui vers ce lieu qui « prospère chaque jour davantage » par l’arrivée incessante des convois. En deux pages seulement, Chil Rajchman décrit les quinze heures de trajet qu’il a fallu pour parcourir seulement quelques cent vingt kilomètres ; deux pages pour dire l’horreur du parcours : l’entassement des cent quarante personnes, pressées les unes contre les autres, l’air vicié qu’il faut respirer, les gémissements…. Deux pages aussi pour rappeler la mémoire des passagers, et notamment sa petite sœur Rivke, « une jolie jeune fille de dix-neuf ans, et un de [ses] bons amis, Volf Ber Rojzman, sa femme et ses deux enfants », p. 28. Il y a  aussi  Katz, un autre ami,  ingénieur, assis à ses côtés. Les autres, Rajchman les connaît presque tous puisqu’ils viennent du même shtetl, Ostrow Lubelski, situé au sud-est de la Pologne à environ 45 kilomètres de Lublin. Mais de la vie d’avant, nous ne saurons pas davantage.

Chil Rajchman/ Holocaust Memorial Museum

Le récit nous conduit rapidement « dans un bois. Devant nos yeux : une image de mort. », p. 30. Pas un mot donc sur ce que fut le passé du narrateur, son enfance, sa jeunesse. Tout son récit s’écrit au présent, livre l’instant de Treblinka : un concentré de temps déroulé sur une centaine pages, avec peu de dates, sinon celle du 2 août 1943, jour marquant la révolte dans le centre de mise à mort, qui permit à l’auteur de s’en échapper.
La préface, courte mais précise, d’Annette Wieviorka offre les clés essentielles pour comprendre le parcours de ce survivant. En croisant plusieurs sources, et notamment le témoignage recueilli par l’United Holocaust Memorial Museum de Washington le 7 décembre 1988, l’historienne note que « Chil Rajchman est né à Lodz, en Pologne, le 14 juin 1914. Il y vécut avec son père, ses trois sœurs et ses deux frères jusqu’à la guerre, sa mère étant décédée en 1931. Lodz était dans le Wartherland, cette partie orientale de la Pologne annexée à l’Allemagne devenu Litzmannstadt. Un des frères parvint à gagner la partie de la Pologne annéexée à l’Unon soviétique, où il survécut à la guerre. En octobre 1939, Chil et sa plus jeune sœur- l’aînée est mariée- gagnent la ville de Pruszkow, à une vingtaine de kilomètres de Varsovie dans le gouvernement général. Le reste de la famille reste à Lodz, bientôt enfermée dans le ghetto. Chil est un temps réquisitionné pour le travail forcé, sa sœur est envoyée au ghetto de Varsovie où il la retrouve quand la brigade du travail de Pruszkow est dissoute et que tous les Juifs y sont acheminés. Par des voies sur lesquelles il ne donne aucune explication, à une date que nous ignorons, il réussit à se procurer des papiers et, toujours avec sa sœur, il gagne la ville de Ostrow Lubelski (…). Du temps qu’il y passa avec sa sœur, il garde le souvenir d’une vie sans souffrance où il ne connut pas la faim. Jusqu’au moment où les Allemands décident que la région doit être judenfrei, libre de Juifs. », p. 19.

Chil Rajchman fait alors partie des 700 000 à 900 000 Juifs déportés vers Treblinka, « (…) implanté en juin 1942 à deux kilomètres d’un camp de travail forcé construit en 1941. C’est une zone isolée à moins de cent kilomètres au nord-est de Varsovie. Il entre en service en juillet 1942 et fut d’abord la destination des Juifs du ghetto de Varsovie, « liquidés », avant de recevoir des convois de tout le gouvernement général, puis d’autres contrées comme ces Bulgares de Salonique (…). Un petit nombre d’hommes jeunes (quelques femmes aussi) furent extraits des convois à leur arrivée pour constituer les « Kommandos de travail », encore appelés « Kommandos juifs » pour traiter cette masse considérable de biens et les corps. Parmi eux, Chil Rajchman , qui rasa la tête des femmes (…) s’occupa des dents des cadavres, fit des ballots avec les vêtements, transporta les corps », p.21-22.
Le récit défile alors, implacable, en dix-neuf chapitres concis, depuis la descente du wagon jusqu’à ce matin du 2 août, débuté sous un « temps magnifique. Le soleil brille, nous sommes plein de courage. Malgré la peur, nous sommes heureux de ce qui va arriver », p. 126.

« Et nous nous quittons pour toujours »

Après une arrivée de nuit et une attente de quelques heures dans la gare de Treblinka, le train est reparti pour atteindre sa destination dans un bois. Là, « par la lucarne du wagon nous découvrons un tableau terrifiant (…).  Des monceaux de vêtements. Je réalise que nous sommes perdus. C’est fini.  Peu après, les portes s’ouvrent brutalement et on nous hurle : « Raus ! Raus ! »  Je n’ai plus aucun doute concernant notre destin. Je prends ma sœur par le bras et me dépêche de descendre du wagon. J’abandonne tout sur place.  Ma pauvre sœur me demande pourquoi je laisse nos valises. Je lui réponds «  C’est inutile… ». Je n’ai pas le temps de lui dire autre chose que les hurlements reprennent : «  Les  hommes à droite, les femmes à gauche ! ». Nous nous embrassons en vitesse et nous nous quittons pour toujours », p. 31. Chil Rajchman n’aura alors presque plus un mot pour sa sœur dans le reste de son témoignage. En une phrase sobre, tout en émotion contenue, il écrit le poids de la séparation, de l’absence et finalement de la perte. Un laconisme qui rappelle, dans sa formulation elliptique, d’autres témoignages au moment d’évoquer ces derniers instants, comme celui de Ginette Kolinka, arrivée le 16 avril 1944 à Auschwitz-Birkenau avec son père et son petit frère Gilbert, alors âgé de 12 ans. Là, « je ne les embrasse pas. Ils disparaissent. Il disparaissent » in Retour à Birkenau, p. 14.
Dès lors, tout s’enchaîne pour Rajchman. À la rapidité de l’embrassade succèdent les coups et les hurlements qui guident les déportés vers une cour où les assassins les obligent à se déshabiller. « Je suis nu et je regarde autour de moi. Je n’ai plus aucune illusion, nous sommes perdus. Je remarque que, dans les baraques en face, les femmes et les enfants se déshabillent. On entend des cris de détresse. (…) On nous ordonne de nous mettre en rang. Tout le monde obéit. Ceux qui sont encore en train de se déshabiller sont battus férocement. Une fois tout le monde aligné, ils s’approchent et choisissent une centaine d’hommes, uniquement des jeunes. Je fais partie de ce groupe. Les autres sont emmenés, nous ne savons où. », p. 32.

Un lieu pensé de manière professionnelle

« Treblinka a été conçu de manière professionnelle. Au premier coup d’œil l’on pourrait croire qu’il s’agit d’une gare ordinaire. Le quai est suffisamment long pour accueillir un train normal, pouvant compter jusqu’à quarante wagons. À quelques mètres du quai, deux baraques se font face. Dans celle de droite, on emmagasine la nourriture que les gens ont apportée dans leurs bagages. Dans celle de gauche, les femmes se déshabillent.[…] À droite du quai, le vaste espace réservé à l’empilement des vêtements : chaussures, habits, draps, couvertures, etc. Des détenus trient les vêtements et les stockent dans un lieu à part en attendant qu’ils soient expédiés en Allemagne. L’accès aux chambres à gaz commence face au quai où se trouvent les dortoirs. On l’appelle le “ Schlauch » . Planté d’arbustes, il ressemble à l’allée d’un jardin public. Les gens qui l’empruntent doivent courir, nus. Personne n’en revient. Ils sont violemment matraqués et piqués à coups de baïonnette, si bien qu’une fois qu’ils sont passés, cette allée de sable blanc est couverte de sang. […] Au bout du Schlauch, on entre dans un bâtiment  blanc marqué d’une grosse étoile de David.[…] La chambre à gaz mesure sept mètres sur sept. Au milieu de la pièce, il y a des pommeaux de douche, par lesquels le gaz arrive. Un tuyau court le long d’un mur pour extraire l’air.  Les ports sont entourées de rembourrage. Le bâtiment compte dix chambres à gaz comme celle-ci. Un peu plus loin, une construction plus petite en abrite trois autres.  À la porte, des SS poussent les gens vers l’intérieur. Ils agitent leurs bras sans répit et hurlent de leur voix démoniaque : « Schneller, schneller, los, plus vite, plus vite, ça suffit », p. 36-37.

Dessin réalisé par Samuel Willenberg dans son livre-témoignage : Révolte à Treblinka

Un quotidien rythmé par les besognes et la mort

Chil Rajchman est désigné dans un premier temps pour assurer le tri des vêtements, et ce, jusqu’à l’arrivée du convoi suivant. Il se retrouve alors avec d’autres déportés déjà à la tâche depuis quelques jours. C’est là qu’il réalisera la finalité de ce lieu dans un bref échange : « Tu ne vois donc pas ? On assassine nos frères. Tu n’as pas compris que ce sont les vêtements de tous ceux que l’on a amenés ici », p.40.
La cadence accélérée est continue. Pour le repas, il se borne à une ration de soupe que les détenus du travail se dépêchent de manger. Tout doit aller très vite. Chil Rajchman court : « Le chef de groupe m’ordonne d’emporter les vêtements  vers un entrepôt. Il me montre le chemin et me précise que je dois me dépêcher, surtout quand je reviens les mains vides. J’attrape un ballot et me dirige vers l’entrepôt des manteaux pour les hommes. Je dépose mon chargement. Il y a une succession d’énormes tas de vêtements (…) ; A force d’allers-retours, je me familiarise avec les lieux (…). Mais tout va très vite. Sans répit, les assassins sont là avec leurs fouets et hurlent (…) De temps en temps, ils nous ordonnent de nous allonger et nous administrent à chacun quelques coups violents. Nous devons ensuite nous relever rapidement et retrouver à notre tâche. Voilà à quoi ressemble le travail. », p. 42-43.
Courir, toujours, dans ce périmètre où la mort est partout, et la déshumanisation rapide et totale.
Dès le premier soir, Rajchman note que « face à ce terrible malheur, nous sommes durs comme la pierre (…) Comment peut-on être aussi dur, posséder la force surnaturelle d’endurer cela ? », p.45. Il faut endurer, même lorsque l’effroi intime se mêle à la douleur collective.
Le lendemain de son arrivée, encore affecté au tri, Chil Rajchman  remarque dans le tas de vêtements la robe de sa sœur : « Je m’interromps, je prends la robe, je la tiens entre mes mains quelques minutes et la contemple (…) J’arrache un morceau de la robe et le cache dans ma poche. Je l’ai conservé pendant dix mois, aussi longtemps que je suis resté à Treblinka », p. 48-49. Deux jours auparavant, sa sœur vivait encore, ainsi que douze mille Juifs arrivés par le même convoi.
C’est alors que Rajchman change de poste, se retrouve coiffeur ; il est amené vers les chambres à gaz, « où l’on transforme les vivants en morts (…). Le commandant de Treblinka fait son entrée, un assassin grand et gros d’une cinquantaine d’année. Il nous ordonne de travailler vite. En cinq coups de ciseaux, une tête doit être terminée. Nous devons veiller à ce que les cheveux ne touchent pas le sol et à ce que les valises soient bien pleines. Il termine en disant « Sinon c’est le fouet, sales chiens ! », p. 49.
Et là commence l’arrivée du flot – un flot incessant des victimes ; s’élèvent des cris de détresse, des pleurs déchirants : « Une vieille dame s’assied devant moi. Je coupe ses cheveux et elle me demande une dernière chose avant de mourir : couper lentement car après elle, devant mon camarade, se trouve sa fille et elle voudrait être avec elle pour aller à la mort. Je m’efforce de ralentir et je dis à mon voisin d’accélérer la coupe de la demoiselle, pour qu’elles puissent entrer ensemble dans la chambre à gaz. Je voudrais exaucer la dernière volonté de cette femme mais un assassin se met à hurler et le fouet  cingle au-dessus de ma tête. Je dois me dépêcher et je ne peux pas la retenir plus longtemps. Elle part sans sa fille… », p. 51.
Le temps de travail est alors rythmé par le processus de la mise à mort : « Tout à coup, le flot des victimes s’interrompt : les chambres à gaz sont pleines. L’assassin qui se tient devant les portes des chambres à gaz annonce une pause d’une demi-heure et s’en va. Des Ukrainiens et quelques SS restent avec nous. Je prends le temps de réfléchir et réalise l’horreur, l’enfer. Les assassins nous obligent à raser nos sœurs quelques minutes avant de les envoyer à la mort, et nous, en sursis, nous obéissons sous l’autorité du fouet. On a ôté l’entendement ; pour ces assassins nous ne sommes que des outils », p. 53.
Mais le travail reprend toujours, le flot des victimes ne s’interrompt pas : « Au bout d’une heure, le convoi est expédié. Quelques milliers de personnes ont été gazées », p. 54.
Après chaque gazage, les coiffeurs redeviennent trieurs. Maintenant, « nous commençons à comprendre, enfin, comment fonctionnent les lieux. Il s’agit d’une usine qui se nourrit de sacrifices humains : hier douze mille, aujourd’hui quinze mille, et ainsi de suite, sans cesse, en continu… », p. 57-58. 
Cependant, une question demeure : qu’advient-il des victimes, une fois assassinées ? A ce moment Rajchman n’a pas la réponse. Les parties du centre de mise à mort sont parfaitement étanches et les morts sortent dans un espace totalement isolé, avec lequel les coiffeurs et les trieurs n’ont aucun contact. Jusqu’au jour où, avec les membres de son équipe, il est envoyé en direction des chambres. « Mais au lieu de nous [y] envoyer, ils nous conduisent au camp n°2, qui est bien pire que la chambre à gaz », p. 60.
Après avoir été trieur puis coiffeur, Chil Rajchman devient désormais porteur de cadavres. Son équipe se retrouve dans cet espace isolé à l’arrière des chambres à gaz. Ici, après avoir dû charrier des brouettes de sable pour recouvrir le corps des victimes jetés au fond de vastes fosses, il doit transporter les morts sous les coups de fouet devenus incessants. « Au bout de quelques allers-retours, je visualise finalement le fond de la fosse : quelques internés, tous juifs, se tiennent dans la fosse et alignent les corps, c’est là leur travail. A chaque aller-retour, la fosse est un peu plus pleine. Il n’est pas question de faire une pause, car nous devons nous suivre, sans interruption. Nous courons d’un point à un autre. Deux heures passent, jusqu’au soir, qui me semblent durer une année entière. », p. 66.
« Nous sommes tous exténués et couverts de sang », p.67. Chaque journée est semblable. Aujourd’hui, « un convoi de dix-huit mille personnes et toutes les chambres à gaz sont en activité », p. 73.
Puis, après quelques semaines, Chil Rajchman est affecté au « commando » des dentistes : « Notre travail consistait à séparer le métal des vraies dents, et à gratter le plâtre et le plomb. Il fallait également séparer les couronnes des bridges, nettoyer et trier les fausses dents », p. 75.
« Il est important de préciser que, quand j’ai commencé à travailler au camp des morts, les deux bâtiments de gazage étaient en activité. L’un abritait les dix chambres à gaz les plus grandes : quatre cents personnes prenaient place dans chacune d’elles. Une des chambres à gaz faisait sept mètres sur sept. On y entassait les gens comme des sardines. Quand une chambre à gaz était pleine, on ouvrait la suivante, et ainsi de suite. Pour les petits convois, on utilisait le bâtiment qui abritait trois chambres à gaz, chacune d’elles pouvant contenir de quatre cent cinquante à cinq cents personnes. Dans ce bâtiment, le gazage durait vingt minutes, alors que dans le bâtiment le plus récent, il durait à peu près trois quarts d’heure », p. 76-77.
Les fosses emplies de cadavres commençaient  à déborder de toutes parts : « le sang des dizaines de milliers de victimes ne peut reposer en paix. Il remonte à la surface », p. 90. Le SS Herbert Floss (1912-1943) est alors missionné à Treblinka pour assurer la « gestion » des cadavres. Après Belzec et Sobibor, ce spécialiste de la crémation des corps ordonne alors la fabrication de bûchers à l’aide de rails de chemins de fer sur trente mètres reposant sur quelques murets de ciment. Le système fonctionne dès le premier essai et Floss ordonne alors que « l’excavatrice qui avait servi à creuser les fosses soit utilisée pour exhumer les corps enterrés depuis des mois… », p. 101.
« Chaque jour, de nouveaux bûchers sont construits. Il y en a bientôt six. Une équipe est affectée à chacun d’eux et l’alimente. Mais l’artiste [surnom donné à Floss] n’est pas satisfait. Il constate que le travail est ralenti car le feu empêche de s’approcher trop près du bûcher. On modifie les horaires de travail. Les bûchers sont chargés le jour et sont allumés à cinq heure et demie du soir », p. 102.

Mémorial du camp de Treblinka près de Varsovie/ Photographie d’Adrian Grycuk

Du soulèvement du ghetto de Varsovie à la révolte à Treblinka

À la mi-avril 1943, alors que l’ordre est donné de  construire un bûcher plus grand et à proximité des chambres à gaz pour accélérer encore la cadence, Chil Rajchman apprend par des femmes sélectionnées pour le travail que le ghetto de Varsovie est en flammes mais que les Juifs résistent et y combattent « héroïquement (…). Ces nouvelles nous ont abattus. En même temps, la volonté de nous libérer ici, à Treblinka, monte en nous », p. 110.
Finalement de mai à juin, le rythme des convois ralentit et au début de l’été « onze fosses, dans lesquelles des milliers de gens avaient été enterrés, ont été vidées. La terre est aplanie et semée de lupin », p.113.
Le 1er juillet, les Juifs du travail assistent, enfermés dans leur baraque, à la visite de Himmler. Il « semble très content. Il sourit, et ses subordonnés, qui se tiennent à quelques mètres de lui exultent », p. 114. L’usine de mort de Treblinka, cet abattoir dans le bois, a parfaitement fonctionné. La région est désormais Judenfrei, libres de Juifs.  De 700 000 à 900 Juifs y ont été assassinés en l’espace de seize mois, du 23 juillet 1942 à novembre 1943.
Cependant, ce lieu de mort est aussi un lieu de résistance et de révolte. Le 2 août 1942, après des journées intenses de travail pour vider les fosses, les équipes, qui se sont coordonnées et organisées pour un soulèvement, décident de passer à l’acte. Grâce aux quelques armes subtilisées, à quatre heure et demie, « nous nous dirigeons vers les clôtures au cri de « Révolution Treblinka ! ». Quelques Ukrainiens, en déroute, lèvent les mains en l’air. On leur prend les armes. Nous coupons les fils barbelés l’un après l’autre. Nous sommes déjà à la troisième clôture (…) On entend le bruit des mitraillettes des assassins. Ils se sont précipités sur leurs armes et de nombreux camarades finissent empêtrés dans les chevalets barbelés, n’ayant pu sortir. Je suis parmi les derniers. J’ai pu sortir », p. 129.


Après des semaines d’errance, traqué, et sans cesse caché, Chil Rajchman parvient à survivre. C’est durant cette errance qu’il décide d’écrire.
« Oui, j’ai survécu une année dans les pires conditions à Treblinka. Après le soulèvement du camp, j’ai erré pendant deux mois avant de rejoindre Piastow. Ensuite, après l’insurrection de Varsovie, j’ai passé trois mois et demi dans un bunker de la capitale, jusqu’à ce que je sois libéré le 17 janvier 1945.
Oui j’ai survécu et je suis libre, mais à quoi bon ? Je me le demande souvent. Pour raconter l’assassinat de millions de victimes innocentes, pour témoigner d’un sang innocent, versé par ces assassins.
Oui, j’ai survécu pour témoigner de ce grand abattoir : Treblinka », p. 138.

***

Chil Rajchman livre un témoignage précis, âpre, dur, sans concession sur ce qu’il a vu, sur ce qu’il a fait et n’a pu éviter. C’est un écrit essentiel sur l’un des centres de mise à mort au cœur de l’Opération Reinhard visant à assassiner près de deux millions de Juifs vivant sur le territoire administré par l’Allemagne en Pologne occupée. « À la fin du mois de juillet 1944, alors que les troupes soviétiques approchaient, les autorités du camp et les gardes formés à Trawniki fusillèrent les prisonniers juifs restants, soit entre 300 et 700, puis se hâtèrent de démanteler et d’évacuer le site. Après avoir démoli toute trace du centre de mise à mort, on planta des lupins et on installa un agriculteur allemand ethnique pour camoufler ce qui s’était réellement passé sur les lieux. Les Soviétiques envahirent le camp de travail et le centre de mise à mort, au cours de la dernière semaine de juillet 1944. »
Vassili Grossman racontera la découverte de ce lieu. Il écrit : « Aujourd’hui les hommes ont parlé, les pierres et la terre ont porté témoignage.  Et nous pouvons, sous les yeux de l’humanité et devant la conscience du monde, parcourir l’un après l’autre les cercles de l’enfer de Treblinka, auprès duquel pâlit l’enfer de Dante».


1. Aucune liste n’a été établi lors de la déportation des Juifs vers Treblinka par les autorités allemandes. Annette Wieviorka rappelle que « comme ils furent assassinés dès leur arrivée, ils n’ont pas non plus été enregistrés nommément ». les recherches de deux historiens avancent les chiffres de 700 000 morts (selon Raul Hilberg) à 1 200 000 (Gitta Sereny). Treblinka est donc considéré comme le principal lieu de la destruction des Juifs de Pologne.

2. Allée, camouflée par la végétation et à angle droit, débouchant sur les chambres à gaz.

3. La Schutztaffel, « échelon de protection », fondée en 1925 à l’origine pour la protection d’Hitler. Sous l’impulsion d’Himmler, elle devient un organe essentiel du régime nazi et un acteur clé de la politique génocidaire.

Références bibliographiques

Vassili Grossman , « Treblinka », in Le livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Textes et témoignages réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Solin/Actes Sud, 1995, pp. 868-903.
Jankiel Wiernik, Une année à Treblinka, Vendémiaire, Paris, 2014.
Samuel Willenberg, Révolte à Treblinka, Ramsay, Paris, 2004.

1 commentaire

  1. Terrifiant est un mot trop faible. Quand la barbarie et l’efficacité cohabitent ensemble, l’humanité est détruite. A ceci près qu’un survivant suffit à rallumer l’histoire pour que la vigilance s’exerce de tout temps

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