Quand on n’a que les mots

Quand on n’a que les mots

par Stéphane GÖDICKE

Jurek Becker, Jacob le menteur, Titre original : Jakob der Lügner (1969), Traduit de l’allemand par C. Sebisch, Paris, Grasset, 1988.
Suivi de la traduction inédite de Die unsichtbare Stadt/La ville invisible, dans : Irene Heidelberger-Leonard (sous la direction de), Jurek Becker, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1992.

Dans un ghetto exsangue, Jacob, un vieux Juif désabusé, a laissé entendre qu’il possédait une radio. C’est un petit mensonge …  certes, mais qui n’est pas sans entraîner de grandes conséquences dans une société épuisée et au bord du désespoir, où la nouvelle se répand très vite.
Ainsi s’amorce l’intrigue  de Jacob le menteur. Dans ce roman publié en RDA près de vingt-cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale,  Jurek Becker imagine et narre les modifications imprévues que provoquent les mensonges de Jacob. Car ses inventions, non sans parenté avec la littérature, font naître espoirs et fantasmes chez ceux qui n’ont plus rien, tout en renversant le rapport traditionnel qu’entretiennent vérité et mensonge, vie et littérature.

Huit heures moins vingt-cinq dans les rues du ghetto

Disons-le tout de suite : Jacob « le menteur » n’est pas un menteur, ou alors, tout au plus un menteur contrarié. Tout à fait contrarié même. En réalité, jamais il n’aurait voulu mentir. C’est juste que, parfois, le mensonge est plus crédible que la vérité. 
En effet, comment les autres Juifs du ghetto pourraient-ils porter le moindre crédit à l’aventure qui lui est arrivée? Dans la scène inaugurale, Jacob se retrouve à l’intérieur du siège de la Gestapo, dans le ghetto. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une sentinelle badine lui a fait une farce: il lui a fait croire qu’il est huit heures passées et que par conséquent Jacob a enfreint le règlement du ghetto.

Carte postale allemande montrant l’entrée du ghetto de Lódź/La pancarte dit “Zone de résidence juive – entrée interdite.” /Lódź, Pologne/1940-1941/Holocaust Encyclopedia USHMM

Passée cette heure, il est strictement interdit de circuler dans les rues. Mais comment Jacob pourrait-il connaître l’heure, puisque les montres sont elles aussi interdites dans le ghetto? Qu’importe, le garde lui ordonne d’aller trouver le commandant et de lui réclamer un « juste châtiment ». C’est alors que se produit l’inexplicable : le commandant du ghetto, dont les raisons demeureront à jamais mystérieuses (on ne peut même exclure un accès de pitié, voire de bonté), lui ordonne de rentrer chez lui. Il est huit heures moins vingt-cinq. Mais entre-temps, sur le poste de radio allemand, Jacob a eu le temps d’entendre cette incroyable nouvelle : l’Armée rouge se trouve à 80 km de Bezanica.

La radio

Que faire de cette information, une fois sorti des griffes de la Gestapo ? Jacob peut-il la raconter sans passer pour un menteur ? En effet, quel Juif peut se vanter d’être jamais ressorti vivant du siège de la Gestapo, surtout après avoir été sommé par un garde d’y réclamer un « juste châtiment » ? 
Dans un premier temps, Jacob décide donc de garder cette information pour lui, son aventure privée, comme aussi la nouvelle concernant l’Armée rouge. Mais le lendemain, à la gare de triage dans laquelle Jacob et ses camarades sont affectés au déchargement de lourdes caisses, survient un événement qui va précipiter le cours des choses.
Son camarade Mischa veut tenter de s’approcher d’un wagon qu’il imagine rempli de pommes de terre. Afin de lui éviter de risquer si crânement sa vie, Jacob lui sert cette information : les Russes sont à 80 km de Bezanica, autrement dit, le cours de la guerre est en train de tourner. Et comme il faut bien citer ses sources quand on veut être crédible, surtout si une poignée de pommes de terre est en jeu, Jacob est acculé au mensonge : comme l’histoire de la Gestapo n’est définitivement pas crédible, il affirme qu’il possède une radio.
« Jacob possède une radio ».
Comme une traînée de poudre, l’information se répand dans le ghetto.
Moins de deux heures plus tard, c’est son vieux camarade Kowalski qui pointe le bout de son nez et demande les dernières nouvelles du monde libre. Enfin. Après tant de mois à moisir dans ce ghetto. Le monde libre existe encore. Et il se rapproche.

L’espoir renaît

Mentir, c’est mal, tout le monde le sait, on nous le rabâche depuis l’enfance. « Tu ne mentiras point », sous mille et une variantes. On peut poser sur le mensonge ou sur son auteur un point de vue religieux, philosophique, moral, psychologique, voire psychiatrique. 
Logiquement, les mensonges de Jacob ne tardent pas à avoir des effets concrets. Certains de ces effets sont négatifs: Frankfurter, par exemple, ancien acteur célèbre et presque beau-père de Mischa, est pris de panique. La raison? La raison, c’est qu’il en possède une, lui, de radio, bien cachée dans le fond de sa cave, en secret de tous, et même de sa femme. Bien sûr, il n’a jamais eu le courage de l’écouter, sa radio, mais qu’est-ce que ça change aux yeux des Allemands? Maintenant que cet idiot de Jacob alimente tout un ghetto avec ses informations, ça n’est qu’une question de temps jusqu’à ce que la Gestapo passe toutes les caves au peigne fin à la recherche de l’instrument de malheur. Et quand elle passera chez les Frankfurter, qu’est-ce qu’elle trouvera, hein? Alors Frankfurter descend dans sa cave et, sous les yeux médusés de sa femme, il taille en pièces sa radio inutile, cette promesse dont il n’a jamais fait usage, tout en maudissant cet écervelé de Jacob. 
Mais il y a aussi bien d’autres réactions. La première, et la plus notable, c’est le défilé des connaissances de Jacob, que ça soit chez lui ou à son poste de travail.
Jacob n’est pas de toute première jeunesse, alors quand il s’agit de se choisir un partenaire pour décharger les lourdes caisses, il n’est pas vraiment le partenaire idéal. Mais là, soudainement, on se bouscule pour porter les fardeaux avec lui, et tant pis si cela coûte un peu plus de transpiration qu’avec d’autres. Car on est rétribué en espoir. En effet, les nouvelles que Jacob débite, souvent malgré lui et bien à contrecoeur, c’est de l’espoir pour ceux qui n’ont – littéralement – plus que cela. Maladroitement, toujours du bout des lèvres, Jacob consent à donner des nouvelles du front qui se rapproche inexorablement du ghetto.

Si bien qu’un jour, Mischa et sa fiancée Rosa évoquent… le mariage. Un mariage? N’est-ce pas un projet complètement fou? Déplacé? Presque obscène, à l’heure où des rues entières continuent d’être évacuées? C’est que, depuis que Jacob égrène ses petits mensonges au sujet de l’avancée de l’Armée rouge, une petite phrase revient comme un leitmotiv dans le roman: « Soudain, demain est de nouveau un autre jour »/ganz plötzlich ist morgen auch noch ein Tag », p. 32.
Surtout, surtout, il y a un signe qui ne trompe pas et qui n’échappe pas à Jacob lui-même: depuis quelques jours, on ne se suicide plus dans le ghetto. Ses mensonges ont temporairement suspendu la mort.

Jacob, menteur contrarié

Oui mais, bien sûr, il y a un hic. D’abord, Jacob n’aime pas mentir. Et puis il comprend vite dans quel engrenage fatidique il a mis le doigt. On le harcèle littéralement pour qu’il donne des nouvelles. Du front militaire tout d’abord. Là, il s’en sort comme il peut, avec des chiffres : le front a bougé de trois kilomètres. Bientôt il risquera le nom d’une autre ville, un peu plus proche.
Mais très vite, les Juifs en veulent plus. Kowalski surtout, l’intarissable Kowalski, avec lequel il entretenait déjà dans le monde d’avant des relations d’amitié et de rivalité.  Kowalski vient le voir donc, et lui demande dans quoi il devra investir « quand tout cela sera fini ». Est-ce que la radio dit quelles seront les branches les plus rentables? C’est qu’il n’entend pas forcément rester coiffeur toute sa vie. Savoureux dialogue.
Ignorant, peu au fait de l’actualité, Jacob se trouve fort désemparé quand il lui faut soudain livrer tout un ghetto en informations fraîches sur les sujets les plus divers : politique intérieure, extérieure, commerce, évolution militaire. Il comprend vite que c’est une tâche démesurée pour un pauvre restaurateur sans instruction qui a bien du mal à dissimuler qu’il ignore qui est « Sir Winston », lui qui n’a jamais entendu le nom de Churchill.
Alors un jour, il se retrouve à mettre sa propre vie en danger pour mettre la main sur de la matière première. 
La scène se passe de nouveau à la gare où Jacob aperçoit un garde, journal coincé sous le bras, s’approcher en sifflotant de la petite maisonnette en bois sur la porte de laquelle est taillée une ouverture en forme de coeur. Sitôt le bonhomme ressorti, Jacob fonce vers les toilettes, bien qu’elles soient rigoureusement interdites aux Juifs. Mais voilà, l’Allemand est dérangé, et il revient bien vite. Trouvant porte close, il tambourine contre le cabanon tout en enjoignant son camarade à se dépêcher. Kowalski, qui se demande bien pourquoi Jacob, d’ordinaire si prudent, a si stupidement mis sa vie en danger, le tire de ce mauvais pas en renversant une pile de caisses qui s’écrasent à grand fracas contre le sol. Le soldat, oubliant un instant sa diarrhée, accomplit son devoir et tabasse méthodiquement Kowalski. Quand tout est fini, Jacob revient penaud auprès de son ami. Celui-ci, l’oeil tuméfié, lui lance d’un air plein de reproche: « J’espère au moins que tu as bien chié /Hast du wenigstens gut geschissen? », p. 109.
Pour se racheter, Jacob lui décoche un joli mensonge en forme d’espoir: « Au fait, je t’ai déjà raconté que les Allemands ont subi de très lourdes pertes? (…) Kowalski se retourne vers lui et, entre ses hématomes, esquisse la promesse fragile d’un sourire reconnaissant malgré tout /Hab ich dir überhaupt schon erzählt, dass die Deutschen Riesenverluste haben?, sagt Jakob. (…) Kowalski dreht sich zu ihm um, und zwischen seinen Blutergüssen erblüht der zarte Hauch eines trotz allem dankbaren Lächelns », p. 111. 
Néanmoins, pris de remords périodiques et acculé par les questions harassantes de ses camarades de souffrance, Jacob peine parfois à assumer cette radio. Une fois, c’est une panne de courant qui le sauve pour quelques jours, une autre fois, il la prétend cassée, mais on veut lui coller un ingénieur-radio dans les pattes. Alors finalement, il change de stratégie et assume pleinement le mensonge. Finis les demi-mensonges, les compromis avec la vérité, finis les mensonges qui sont des tentatives d’apprivoiser la réalité, ou du moins de donner une version crédible de celle-ci. Au sortir d’une nuit sans sommeil, Jacob décide d’assumer pleinement le mensonge, persuadé qu’un « menteur avec des scrupules ne sera toute sa vie jamais qu’un amateur. Dans cette branche, la retenue et la fausse-modestie n’ont pas leur place, il faut y aller franchement/ Ein Lügner mit Gewissensbissen wird sein Leben lang ein Stümper sein. In dieser Branche sind Zurückhaltung und falsche Scham nicht angebracht, du mußt da aus dem Vollen schöpfen », p. 150.

Jacob et Lina

Le point culminant de l’art du mensonge pratiqué par Jacob se trouve sans aucune doute dans une scène sublime qui le met aux prises avec l’insatiable Lina. Lina, c’est une petite fille de huit ans, seule rescapée de sa famille, et qui vit dans une chambre sous les toits, au dernier étage de l’immeuble de Jacob. Jacob n’a jamais eu d’enfant et il se glisse du mieux qu’il peut dans le rôle de père de substitution. Chaque soir, il apporte à manger à Lina, un quignon prélevé sur sa maigre ration, prétendant qu’il n’a plus faim, et lui raconte des histoires.

Jacob et Lina/Photo extraite du film Jakob, der Lügner, réalisé par Frank Beyer/1974

Le problème avec Lina, c’est que c’est une questionneuse. Disons plutôt : c’est une enfant, mais c’est la même chose parce que, « à cet âge la moitié de la vie est faite de questions / in ihrem Alter sind Fragen das halbe Leben », p. 82. Une enfant qui pose sur le monde les yeux de quelqu’un qui a grandi dans le ghetto, c’est-à-dire des yeux qui n’ont rien vu hors des maigres et tristes réalités du ghetto. Ces yeux n’ont, par exemple, jamais vu de radio. Elle met l’appartement de Jacob sens dessus dessous, à la recherche de l’objet qu’elle croit être une radio, et que nous ne dévoilerons pas ici, mais qui est d’une confondante naïveté. Cette scène est un sommet de drôlerie et d’émotion.
Un jour, soumis au feu roulant des questions de Lina, Jacob finit par céder. De toute façon, il sait qu’il n’a aucune chance. « Ça fait huit ans qu’elle est une enfant, et moi à peine deux que je suis père / sie ist als Kind schon acht Jahre alt, und ich bin als Vater erst knappe zwei », p. 82.
Un jour, il l’amène donc à la cave et promet de lui faire écouter la radio. Commence alors un spectacle de peu de moyens au cours duquel Jacob, avec les maigres éléments du bord (un seau, une corde, un vieux sommier), improvise une immortelle session de radio. Cette scène, c’est un peu le sommet de l’art du mensonge, ou de l’illusionnisme, tel qu’il est pratiqué par Jacob.

Mensonge et littérature

Ce mensonge, on le voit bien, n’est pas sans parenté avec la littérature. Lina comprend parfaitement qu’il ne s’agit pas d’une « vraie » radio, mais elle fait preuve de ce mélange de recherche intense de la vérité et d’illusion propre aux enfants, et elle accepte parfaitement de vivre dans cet entre-deux. Un peu comme le lecteur, qui sait qu’on lui raconte une histoire mais qui s’attache aux personnages comme s’ils étaient vrais et se laisse prendre dans les rets d’une histoire inventée de toutes pièces. La radio, c’est le verbe à l’état pur, porté par une voix nue, en somme rien de plus que l’antique façon de raconter des histoires. Jacob s’insère donc aussi dans une tradition orale de la littérature, du conte, des légendes.
Ce territoire du roman, au carrefour de la réalité et de la fiction, du souvenir et du mensonge, s’origine dans la biographie de l’auteur, et d’une certaine manière, on peut même dire que c’est, transposée, sa tragédie personnelle.
Car, s’agissant de la Shoah, Jurek Becker se voit à la fois  comme un témoin et un affabulateur.
L’explication la plus claire est donnée par l’auteur lui-même dans un bref texte de 1989, intitulé « La ville invisible ». Jurek Becker y explique que, né en 1937, il est entré au ghetto de Lódź à l’âge de deux ans, puis l’a quitté à cinq ans pour aller avec sa mère à Ravensbrück et Sachsenhausen, où il vécut jusqu’à la libération du camp en 1945. Sa mère mourut d’épuisement quelques jours plus tard, et l’enfant fut finalement retrouvé par son père, lui aussi déporté et survivant. Mais curieusement, de tout cela, Becker ne garde aucun souvenir. Les huit premières années de sa vie sont intégralement effacées de sa mémoire. Jusqu’au bout, il vivra coupé de son passé, sans la moindre image de sa mère, sans souvenir du ghetto ni des camps, pas plus que de sa langue d’origine, le polonais. En effet, sans jamais se justifier sur les raisons de son choix, son père Max décidera de rester à Berlin-Est après 1945, et c’est là que Jurek grandira désormais, avant de devenir scénariste et écrivain.

Témoin sans mémoire

Littérairement, il est donc un témoin, mais un témoin sans mémoire, contraint d’inventer pour essayer de comprendre ce que fut sa vie. Le ghetto, le camp, c’est une réalité vécue par Becker, mais qui ne lui est accessible qu’à partir des récits des autres, essentiellement de son père. Mais en raison des accès de « sentimentalité » du père, Becker fuira ces conversations comme la peste.
La réalité du ghetto, il préfère la retrouver par le biais de la littérature. Ainsi, Jacob le menteur (1969) est le premier volet d’une trilogie sur la Shoah complétée par Le Boxeur (Der Boxer, 1976) et Les Enfants Bronstein (Bronsteins Kinder, 1986).
La littérature, c’est le témoignage atypique de quelqu’un qui a tout perdu dans la Shoah, sauf les mots, et encore, des mots regagnés dans une langue étrangère qui se trouve aussi être… la langue des bourreaux. Car pour le reste, écrit l’auteur dans Mein Judentum, « lorsque la guerre fut achevée, ma famille, autrefois une multitude innombrable, était réduite, me dit-on, à trois survivants : mon père, une tante dont je ne garde aucun souvenir parce qu’elle a réussi à fuir, peut-être aux États-Unis, juste après l’invasion de la Pologne par les Allemands, et à moi. / Als der Krieg zu Ende war, hat sich meine Familie, eine ehedem fast unübersehbare Personenschar, wie ich höre, auf drei Überlebende reduziert: auf meinen Vater, auf eine Tante, an die ich mich nicht erinnern kann, denn ihr gelang unmittelbar nach dem deutschen Einmarsch in Polen die Flucht, vielleicht nach Amerika, und auf mich. » (Mein Judentum in : Jurek Becker, sous la direction de Irene Heidelberger-Leonhard, p. 191)

Un récit plein de pudeur

Même s’il serait faux de dire que Jacob le menteur se lit le coeur léger, il faut pourtant bien avouer qu’on y sourit plus souvent qu’à son tour. Conformément à son aversion pour les « sentimentalités », Becker préserve son lecteur en jetant sur l’horreur un voile de pudeur et en la mettant à distance par le biais de l’humour. Il n’est bien sûr pas aisé de faire de l’humour à propos de la Shoah et cela n’est évidemment pas faisable par tout le monde non plus. Mais cet humour, cette mise à distance, c’est la marque de fabrique de Jurek Becker (au grand dam de son propre père, d’ailleurs), qui refuse catégoriquement le pathos. Peut-être par choix, sans doute par nécessité: faute de souvenirs authentiques, il n’a pas les moyens de s’apitoyer sur l’enfant du ghetto qu’il a été. Ce qu’il a été, il ne peut le retrouver que dans la distance de l’écrit, d’une histoire inventée, et par la médiation de l’humour. Pourtant, ni la distance ni l’humour n’altèrent la profonde humanité de son regard sur le ghetto, bien au contraire.

Enfants du Ghetto de Lódź/1940/Yad Vashem

Inutile de s’attarder sur la misère, la faim, la maigreur, le désespoir. Pas plus que sur ce qui attend les parents de Lina quand leur rue est finalement évacuée. On sait où vont les gens quand ils sont « évacués » mais dans le roman, on dit « partis » (qui ne rend que très imparfaitement le terme allemand « weggefahren », qui peut aussi signifier « partis en voyage » ou « partis en train »), ou bien à la rigueur on parle de « transport ». Pas besoin d’en dire plus, le lecteur comprend. 
Jacob le menteur, c’est aussi un roman où l’on respecte les morts et leurs fantômes. Ainsi, quand le compagnon de chambrée de Mischa disparaît – celui que Mischa prétendait sourd parce que sinon jamais Rosa ne serait venue passer la nuit chez lui -, Rosa insiste pour que son lit reste en place et que le drap qui servait de cloison demeure là où il était, au milieu de la chambre. On continue à se serrer, on continuer de se parler à voix basse, comme pour ne pas déranger le souvenir de celui qui partageait leur misère, mais aussi leurs quelques rares moments heureux.
Cette pudeur de Becker, c’est aussi ce qui explique la dernière phrase du récit, rédigée au présent, et énoncée depuis l’intérieur d’un wagon. Et bien que chacun, lecteur et personnages, sache vers où se dirige ce wagon, le roman se conclut sur cette ellipse en forme de tautologie: « Nous allons où nous allons /Wir fahren, wohin wir fahren », p. 283.

Jacob, anti-héros socialiste?

« Nous allons où nous allons ». Bien des choses sont contenues dans cette phrase. Parmi elle, une forme de lucidité, que certains pourraient tout aussi bien prendre pour de la résignation. Or cet aspect n’a pas été sans poser problème au moment de la parution du roman, en 1969, dans l’iconique maison d’édition de la RDA, le Aufbau-Verlag
Ce héros si peu héroïque, qui tergiverse longtemps et passe une partie du récit à vouloir se débarrasser de cette radio qu’il n’a pas afin de sortir de cet engrenage de mensonge qui lui pèse tant, ce héros est finalement bien loin des standards de « l’homme nouveau », résistant acharné contre l’oppression nationale-socialiste et sachant forcer son destin.
Car Jacob le menteur ne correspond en rien aux critères du « roman antifasciste » alors en vogue en RDA. Pis, il a été écrit dans une période où l’auteur s’est mis à douter du fondement même de l’idéal socialiste mis à mal par la répression du printemps de Prague, un an plus tôt.
Il est ainsi aux antipodes du classique absolu du roman idéologique est-allemand, Nu parmi les loups (Nackt unter Wölfen) de Bruno Apitz, paru en 1958 et adapté deux fois au cinéma (en 1960 puis 1963), dans lequel des détenus du camp de Buchenwald cachent un jeune enfant au péril de leur vie, certains préférant mourir sous la torture plutôt que de dévoiler leur secret et leurs complices.

Mettre à distance pour mieux s’approcher de l’humain

En réalité, Becker fuit le pathos héroïque par aversion politique mais aussi personnelle. Son père lui avait déjà rapporté l’histoire vraie d’un brave homme qui, au sein du ghetto de Lódź, avait pris sur lui de cacher une radio sur laquelle il écoutait Radio Moscou et Radio Londres, et approvisionnait tout un ghetto en informations cruciales. Cet homme, martelait son père, était un héros, et quitte à être écrivain, son fils ferait bien d’écrire sur lui.
Pour les raisons que l’on sait maintenant, jamais Jurek Becker ne put se résoudre à cela. Son héros est – au mieux – un héros malgré lui, de même que tous les personnages du roman, avec leurs grandes et leurs petites lâchetés, sont tous bien plus humains que les inaccessibles et très didactiques héros socialistes.
Car finalement, c’est le tour de force de Becker que d’arriver à susciter l’empathie du lecteur bien davantage qu’à coup d’adjectifs tragiques ou de verbes tapageurs. L’humour qu’il s’autorise, la distance créée par le schéma narratif complexe (l’histoire est racontée par un narrateur anonyme qui tient ses informations de diverses sources et assume souvent l’invention comme adjuvant) lui permettent d’accéder avec une douceur infinie au coeur de la condition humaine

En définitive

Si Jacob ment, c’est parce qu’il est un homme, plein d’amour et de peur, d’espoir et de lâcheté et dans ce curieux mélange se dit quelque chose de sa grandeur, malgré tout. Dans le mensonge, comme dans toute littérature, s’exprime quelque chose de son humanité, de notre humanité à tous.



LA VILLE INVISIBLE

 par Jurek BECKER

Traduction inédite et présentation de Stéphane Gödicke
Avec l’aimable autorisation des éditions Suhrkamp
.

Jurek Becker, né Jerzy Bekker, a probablement vu le jour le 30 septembre 1937 à Lódź, en Pologne. Sa date de naissance exacte est incertaine car son père a tenté de le vieillir afin de le sauver de la déportation. Seul rescapé de sa famille avec son père Max, il s’établit à Berlin-Est après la guerre, où il devient romancier et scénariste. Il émigre en RFA en 1977. Jacob le menteur (1969) est sans doute son oeuvre la plus célèbre. 
Dans « La Ville invisible », Becker tente de se remémorer son enfance dans le ghetto de Lódź. Ce texte a été rédigé en 1990 à l’occasion d’une exposition organisée par le Musée Juif de Francfort « Notre seule voie est le travail / Unser einziger Weg ist Arbeit », suite à la découverte de 500 diapositives en couleurs, prises dans le ghetto entre 1940 et 1944. C’est à ces diapositives que se réfère l’auteur dans le texte ci-dessous.

Scène de séparation/Ghetto de Lódź/Yad Vashem

J’avais deux ans quand je suis entré dans ce ghetto, et je l’ai quitté à l’âge de cinq ans, direction le camp. Je ne me souviens de rien. C’est ainsi qu’on me l’a raconté, c’est ainsi que c’est écrit dans mes papiers, par conséquent c’est ainsi que s’est déroulée mon enfance. Il m’arrive de penser: dommage qu’il ne figure pas autre chose dans mes papiers. Toujours est-il que je ne connais le ghetto que par des récits sommaires.
Mon père m’en a parlé quelquefois, à contrecoeur et rarement. De son vivant, je n’ai pas été assez curieux pour le faire parler à force de questions rusées, ensuite c’était trop tard. Pourtant, j’ai écrit des romans sur le ghetto comme si j’étais un spécialiste. Il se peut que j’aie pensé qu’à force d’écrire, les souvenirs finiraient bien par revenir. Il se peut aussi que j’aie fini par prendre certaines de mes inventions pour des souvenirs. Vivre sans souvenirs de son enfance, c’est un peu comme si on était condamné à traîner tout le temps avec soi une malle dont on ignore le contenu. Et plus on vieillit, plus elle nous paraît lourde, et plus on devient impatient d’ouvrir enfin cette chose. 
À présent, le sol de ma chambre est jonché de photos de cette exposition. Si j’avais des souvenirs, ils devraient être nichés là, dans ces rues, derrière ces murs, parmi ces gens. Sur ces images, ce sont les femmes qui m’intéressent le plus. Je ne sais pas à quoi ressemblait ma mère. Il n’existe aucune photo d’elle, elle est morte au camp. Je pourrais choisir l’une de ces femmes, mon père a toujours dit qu’elle était remarquablement belle, évidemment.
De la plupart de ces images émane un calme auquel on aspire, elles diffusent de la sérénité. À mes yeux, elles ont quelque chose du bon vieux temps. On dirait que le photographe était soucieux de montrer que le ghetto n’était pas un lieu horrible, comme la propagande ennemie essayait de l’insinuer, mais qu’on y était traité en humains. Ces gens étaient certes un peu étranges, un peu différents, mais ça, on le savait déjà. À y regarder de plus près, on pourrait même prendre le ghetto pour un lieu de recueillement.
Le jeune policier qui contrôle les papiers d’un passant à l’apparence suspecte, et qui accomplit le devoir de tous les policiers du monde. Le coiffeur qui a ôté sa casquette devant le photographe et qui attend le client devant son échoppe en bois, à l’intérieur de laquelle l’atmosphère est certainement chaleureuse. Le barbu qui tire une charrette aux roues caoutchoutées, un travailleur qui ne se tue pas vraiment à la tâche. Même ces quatre Juifs qui portent un mort le long d’un mur, on ne les plaint que fugacement: à quatre, ce cadavre ne doit pas être bien lourd, et après tout, on meurt aussi ailleurs. On aurait plutôt pitié de la sentinelle allemande, debout devant sa petite guérite, perdue loin de chez lui; on se sent sacrément seul à l’entrée du ghetto, car personne ne veut entrer et personne ne veut sortir. Les images suggèrent que tout est soigneusement réglé ici, d’une manière profondément propre aux gens et aux choses d’ici.
En un mot, j’échafaude des théories sur les intentions du photographe, j’y vois clair dans son jeu, le gaillard ne peut pas me la faire. Mais soudain, il se passe quelque chose qui ne me plaît pas du tout: certaines images happent mon regard, je plonge dedans, elles me détournent de mon intention d’écrire un texte. Je vois deux photos d’enfants, l’une où ils attendent la distribution de nourriture, avec leurs pots, gamelles et cuillères en main, sur l’autre ils portent des casquettes rouges et fixent le photographe. Ils ont été interrompus dans leurs jeux et sont pourtant immobiles. Mais non, je ne vois personne d’aussi petit que je devais l’être à l’époque. Et pourtant il y a vraisemblablement sur ces images des enfants qui m’ont connu, qui m’ont volé quelque chose ou qui m’ont tabassé ou qui m’ont donné des ordres. Il y a peut-être là quelqu’un qui serait aujourd’hui mon meilleur ami si toute cette affaire avait connu un cours plus favorable.
Je hais les sentimentalités. Elles troublent l’entendement. J’aimerais bien boucher tous les trous par lesquels elles sortent. À chaque fois que mon père était gagné par l’émotion, je quittais la pièce jusqu’à ce qu’il se ressaisisse. Soudain, cela n’a plus aucune importance, les photos me remplissent moi aussi d’émotion, précisément moi, et je suis obligé d’essuyer de stupides larmes qui me montent aux yeux. Aucune fille sur les photos, rien que des garçons, toujours des garçons, comment ça se fait? Est-ce la raison pour laquelle, d’aussi loin que je me souvienne, les filles ont toujours été des êtres à part pour moi?
Sur l’une des photos, un camion de pompiers juifs traverse le ghetto. Il y avait une histoire qui circulait au sujet de ces pompiers, mais laquelle? mon père m’a raconté quelque chose à ce sujet, qu’ils existaient, ou qu’il y connaissait quelqu’un, ou qu’ils arrivaient toujours trop tard, ou qu’il y avait tout le temps des incendies, même ça je l’ai oublié. Sans arrêt ce sentiment de devoir m’appliquer un peu plus quand je me souviens, au lieu d’attendre paresseusement que les souvenirs viennent. Et pourtant je m’applique à en devenir fou, mais rien ne vient; seules les photos sont étalées dans la pièce, incroyablement proches.
Lorsque je les ai reçues, lorsque j’ai ouvert le petit paquet et que j’ai commencé à les disposer devant moi, j’ai eu l’impression de devoir les agencer dans un ordre différent. Mais lequel? Qu’est-ce qui allait ensemble, qu’est-ce qui devait être séparé? Faut-il mettre les enfants avec les enfants, les barbus avec les barbus et les commerçant avec les commerçants? Et les policiers avec les policiers et les blonds avec les blonds? Quoi qu’il en soit, l’ordre ne fonctionne pas, on dirait un disque rayé qui gâche le meilleur des enregistrements. Je réarrange sans cesse les photos, je veux absolument percer ce mystère. Je mets la gare à l’extérieur, le cimetière à l’extérieur, les rues au milieu, je rassemble les maisons en bois, les ateliers d’usines entre tout ça, la frontière à la frontière, il y a toujours quelque chose qui ne va pas, la lampe du souvenir refuse de s’allumer.
Je fixe les images et m’abîme les yeux à la recherche du fragment décisif de ma vie. Mais on n’y voit rien d’autre que les vies des autres qui s’éteignent, à quoi bon parler d’indignation ou de pitié, je veux descendre jusqu’à eux mais ne trouve pas le chemin.

2 commentaires

  1. C’est bien triste… « Jacob le menteur » redonne un peu de vie et d’humanité à ceux qui ont précisément perdu la vie et leur humanité dans ce ghetto. J’espère que l’article vous à donné envie de lire le livre.

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