Guérir par l’esprit

Guérir par l’esprit
Présentation de la Prière Médicale
attribuée à Maïmonide

par David ENCAOUA 

Le texte que nous présentons est la traduction personnelle d’une version anglaise ; on la trouve dans l’étude de Fred Rosner,  The Physician’s Prayer attributed to Moses Moses Maimonides/Prière du médecin, attribuée à Maïmonide, Bulletin of the History of Medicine, Vol. 41, n° 5 (Septembre-Octobre 1967), p. 440-454.
Je remercie Tony Lévy pour ses précieux conseils bibliographiques.


PRIÈRE MÉDICALE attribuée à Maïmonide

Dans ta Providence éternelle, tu m’as choisi pour veiller sur la vie et la santé de tes créatures. Je suis sur le point de m’appliquer aux devoirs de ma profession. Soutiens-moi, Dieu Tout-Puissant, dans ces grands travaux qui peuvent profiter à l’humanité, car sans ton aide, la moindre chose ne réussira pas. Inspire-moi d’amour pour mon art et pour tes créatures. Ne permets pas que la soif du profit, l’ambition de la renommée et l’admiration interfèrent avec ma profession, car ce sont les ennemis de la vérité et de l’amour pour l’humanité et ils peuvent se tromper dans la grande tâche de veiller au bien-être de tes créatures. Préserve la force de mon corps et de mon âme afin qu’ils soient toujours prêts à aider et à soutenir les riches comme les pauvres, les bons comme les mauvais, les ennemis comme les amis. 
Dans la victime, laisse-moi voir seulement l’être humain qui souffre. Illumine mon esprit, qu’il reconnaisse ce qui se présente et qu’il puisse comprendre ce qui est absent ou caché. Qu’il ne manque pas de voir ce qui est visible, mais ne lui permets pas de s’arroger le pouvoir de voir ce qui ne peut pas être vu, car délicates et indéfinies sont les limites du grand art de prendre soin de la vie et de la santé de tes créatures. 

Permets-moi de ne jamais être distrait. Qu’aucune pensée étrange ne détourne mon attention au chevet des malades, ou ne perturbe mon esprit dans ses travaux silencieux, car les délibérations réfléchies nécessaires pour préserver la vie et la santé de tes créatures sont grandes et sacrées. Fais en sorte que mes patients aient confiance en moi et en mon art et suivent mes instructions et mes conseils. Eloigne de leur lit les charlatans, l’armée des parents aux mille conseils, et les conseillers qui savent toujours tout car c’est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l’Art et conduit souvent les créatures à la mort. Si les ignorants me blâment et me raillent, fais que l’amour de mon Art, comme une cuirasse, me rende invulnérable, pour que je puisse persévérer dans le vrai, sans égard au prestige, au renom et à l’âge de mes ennemis. 

Que ceux qui sont les plus sages laissent mon âme suivre leur art avec gratitude, et que les imbéciles vaniteux, tout comme la profession ignorante, m’épargnent de leurs conseils. Prête-moi, mon Dieu, l’indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers. Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Éloigne de moi l’idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l’occasion d’élargir de plus en plus mes connaissances. Je peux aujourd’hui découvrir dans mon savoir des choses que je ne soupçonnais pas hier, car l’Art est grand mais l’esprit de l’homme pénètre toujours plus avant. 

Que le respect de l’âge et de la réputation de Tes créatures malades n’empêche pas  mon âme d’une douceur fière d’apprendre. Que cet apprentissage soit avantageux pour des choses que j’ignore, même si elles sont vieilles.  C’est pour permettre à la vieillesse d’être préservée sur cette terre que je consacre mes efforts dans ma profession. Ne laisse jamais la pensée se contenter d’une connaissance suffisante, mais garantis que l’ambition d’étendre mon esprit humain ne cesse de s’élargir. 

Dieu Tout-Puissant! Tu as choisi la vie et la mort de tes créatures. J’ai décidé de consacrer mes efforts à offrir des soins. Soutiens-moi dans cette grande tâche car sans ton aide la moindre chose ne peut être réalisée. 


Présentation

« On n’aime le Saint, béni soit-il, que grâce à la connaissance que l’on en a et l’amour est ici proportionné aux lumières. Peu de savoir signifie peu d’amour, mais à une connaissance étendue correspond une puissante dilection. Voilà pourquoi l’on est tenu de s’efforcer de comprendre et de pénétrer les sciences et les connaissances qui aboutissent à la découverte du Créateur, dans la mesure où, comme nous l’avons expliqué dans les règles relatives aux Principes fondamentaux de la Loi/Hilkhote Yessodé Ha Torah, il est au pouvoir de l’homme de les comprendre et d’avoir prise sur elles », Livre de la Connaissance/Séfère Ha Mada’, 5ème section du Michné Torah, Ch. 10

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Ré-agenceur de la Loi, Maïmonide demeure un maillon essentiel dans la chaîne de la tradition juive ; il fut aussi un penseur éminent. Cela est bien connu. Mais des mérites aussi considérables risqueraient d’occulter ses écrits médicaux qui ne sont nullement une partie mineure de son oeuvre.
Maïmonide savant talmudiste, Maïmonide philosophe majeur du Moyen-Âge… et de plus, Maïmonide homme de science! Comment concilier, voire unifier ces trois domaines que la modernité nous a appris à séparer radicalement? Car ce qui nous apparaît comme des directions multiples pourrait bien en fait converger et participer d’un dessein unique et cohérent dans sa diversité. La guérison par la connaissance, ou plus précisément ce qu’on désigne comme étant la guérison par l’esprit, constitue la pièce maîtresse de l’approche médicale adoptée par Maïmonide, mais elle l’est tout autant déjà dans Guide des Egarés (désormais : Le Guide) et pas moins, dans le Michné Torah. C’est à une telle conclusion qu’une lecture attentive de la Prière Médicale qui lui est attribuée nous conduit.

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L’oeuvre médicale de Maïmonide : un aperçu

Même si la médecine moderne s’est construite dans une opposition principielle à la médecine antique et médiévale et l’a réputée périmée, elle demeure l’héritière de toute cette science accumulée, des fines et rigoureuses observations, des analyses approfondies qui se sont élaborées, au fil des siècles, en Orient comme en Occident. Même en médecine, les lumières du Moyen-Âge, pour reprendre l’expression de Léo Strauss, n’ont pas cessé de briller et leur éclat pourrait bien éclairer aussi notre temps.

Maïmonide compte parmi les médecins les plus éminents du Moyen-Âge. En Égypte, où il s’installa, au terme de multiples tribulations, vers 1171, Maïmonide fut d’abord le médecin d’Al-Qaïd al-Fadhil, conseiller de Saladin ;  puis d’al-Malik al-Afdal, fils et successeur de Saladin. Il exerça quotidiennement à la cour de ces monarques et sa réputation ne cessa de grandir.
Sa formation médicale avait été assurée auprès de médecins juifs et arabes, en Espagne et au Maroc. Dans son Glossaire des noms de médicaments, il ne cite pas moins de 350 noms de médecins grecs, arabes, espagnols, et même berbères.
Son œuvre médicale est attestée par quatre types de travaux :
1. Ceux qui concernent  médecine préventive, publiés au chapitre 4 du Livre de la Connaissance (Sefer ha-Mada’) qui est le premier livre du Michné Torah .
2. Ceux qui sont dédiés au traitement de maladies spécifiques – une dizaine de traités, écrits initialement en arabe, traduits d’abord en hébreu par son traducteur et ami Moïse Ben Samuel Ibn Tibbon.
En voici la liste

1/ Recueils extraits de Galien, l’art de la guérison 

2/ Commentaires sur les aphorismes d’Hippocrate 

3/ Aphorismes médicaux de Moïse/Pirké Moché ba-Refouah 

4/ Traité des Hémorroïdes  

5/ Traité sur les rapports sexuels 

 6/ Traité sur l’Asthme 

7/ Traité sur les poisons et la protection contre les drogues létales 

8/ Traité de bonne santé ou Guérison par l’esprit

9/ Traité sur les causes et explications des symptômes 

10/ Glossaire de noms de médicaments.

3. Ceux destinés à  soigner des dépressions ou des symptômes spécifiques de ses patients, dont la mélancolie, le plus souvent sous forme de correspondance avec ses patients 

4. Enfin une belle Prière Médicale : on l’a longtemps attribuée à Maïmonide, mais cette paternité lui est fortement contestée.

Préparation de médecines


Les principes de la thérapie maïmonidienne

Dieu, le seul véritable thérapeute

Si l’on compare à la version originale du Serment d’Hippocrate  on constate une différence importante. Le médecin grec commence par une invocation des dieux : « Je jure par Apollon, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin, que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants ». Autrement dit, dans le Serment d’Hippocrate, le médecin prête serment devant les divinités tutélaires de la médecine, en promettant qu’il s’engage à soigner les patients avec toute l’attention nécessaire.  Dans la Prière Médicale (désormais  Prière), il ne s’agit absolument pas d’un serment du médecin auprès du Dieu Créateur, mais de reconnaissance par le médecin qu’il tire sa capacité à soigner de Dieu lui-même, en tant que Créateur des créatures que le médecin s’engage  à soigner. C’est une obligation religieuse (mitsvah) que celle qui est faite au médecin de soigner le malade. Maïmonide la fait découler  du verset de Deutéronome 22 : 2, qui exige qu’un homme ayant recueilli un animal blessé, le soigne avant de le rendre à son maître : « Alors tu le lui rendras ».   
Deux implications en découlent. 
D’une part, dans la Prière c’est Dieu qui confie au médecin le devoir de soigner ses semblables. Toutes proportions gardées, le médecin agit comme un prophète auquel Dieu aurait donné des instructions pour instruire le peuple. Rappelons en effet que Maïmonide a expliqué dans le Guide, qu’au-delà des facultés rationnelles et imaginatives exceptionnelles dont le prophète doit être doté, sa prophétie est une émanation de Dieu. De manière analogue, la médecine serait également une mission divine, et la condition de réalisation de cette mission par un médecin exige que celui-ci s’alimente de manière permanente de la Connaissance de Dieu qui, seule, conduit à l’harmonie du corps et de l’esprit. 
D’autre part, les connaissances médicales, tout comme la Connaissance de Dieu, exigent bien plus qu’une application formelle de l’accumulation des savoirs antérieurs. Hippocrate et, à sa suite, Galien avaient déjà mis l’accent sur l’importance d’une approche préventive de la santé, d’un strict point de vue médical. Mais pour Maïmonide, cette approche préventive présente une justification supplémentaire substantielle : la restriction au corps du malade pour soigner sa maladie serait aussi réductrice que l’est la restriction de la Torah à la littéralité de sa langue, pour comprendre ce qui y est dit. C’est la raison pour laquelle le médecin implore Dieu dans la Prière de lui accorder « le désir et la capacité d’en apprendre toujours plus », de ne pas s’appuyer exclusivement sur le savoir antérieur, de ne pas tomber sous l’emprise des ignorants ou de certains de ses prédécesseurs, lorsque ceux-ci professent des croyances erronées ou d’opinions dénuées de fondement rationnel ou expérimental. C’est ce que suggère la Prière: « Illumine mon esprit, qu’il reconnaisse ce qui se présente et qu’il puisse comprendre ce qui est absent ou caché ». Comprendre ce qui est absent ou caché, c’est exactement ce qu’on retrouve chez le Maïmonide (talmudiste) du Michné Torah mais tout autant chez le Maïmonide (philosophe) du Guide.  
Car, selon Maïmonide, l’art de la médecine joue un rôle crucial dans l’accession à deux dimensions supérieures : les vertus éthiques et la Connaissance de Dieu, toutes deux essentielles au bien-être de l’homme. Chez Maïmonide en effet, la recherche d’un corps sain, toute fondamentale qu’elle soit,  n’est que la base d’une pyramide à trois étages comportant en son sommet la perfection intellectuelle de l’homme, en son étage intermédiaire la perfection de l’âme et en son étage inférieur un corps sain.

La première observation qui s’impose est que la Prière Médicale  s’appuie fondamentalement sur la foi en un Dieu créateur. Non seulement cette foi est omniprésente, mais surtout le médecin reconnaît qu’il n’est lui-même qu’un instrument de la volonté divine. Dieu est seul le véritable thérapeute. C’est ce que dit la phrase suivante : « Dans ta Providence éternelle, tu m’as choisi pour veiller sur la vie et la santé de tes créatures ».

La médecine, pratique éthique

 L’analyse de la Prière fait apparaître un second point. Toutes les exigences dont doit s’entourer un médecin révèlent avant tout une éthique sans faille, écartant tout intérêt personnel, que cet intérêt prenne une forme pécuniaire ou toute autre forme de reconnaissance sociale. Bien au contraire, le médecin doit faire preuve d’humilité, d’équité et d’amour dans son rapport au patient. Humilité d’abord, car il lui est demandé de reconnaitre « qu’il ne peut pas tout », interdisant par-là  une forme de mégalomanie pour le médecin et de faux espoirs pour le patient. Équité ensuite vis-à-vis de tout patient, qu’il soit riche ou pauvre,  qu’il soit illustre ou anonyme, qu’il soit ami ou ennemi. Enfin, l’amour de la médecine doit être rapproché de l’amour de la vérité, ce qui implique que le désir de toujours mieux interpréter le message divin dans la Torah doit sans cesse habiter le médecin. C’est ce même amour de la vérité qu’on retrouve évidemment dans toute l’œuvre talmudique et philosophique de Maïmonide, alors même que cet amour de la vérité est peut-être ce qui est le moins communément partagé entre les humains, mus davantage par leurs passions et leurs opinions.   

La médecine, une pratique tempérante

Troisième observation : l’exercice de la médecine selon la Prière exige du médecin une forme de douceur, d’harmonie ou de modération,  incitant à éviter les pratiques abusives et lourdes qu’un médecin qui serait exclusivement imbu de savoir médical, se croit parfois autorisé d’appliquer : Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science. Doivent ainsi être évitées les  médications lourdes ou dures, le recours à de fréquentes phlébotomies (saignées), ou  encore des interventions  chirurgicales inopinées, comme par exemple celle consistant à vouloir retirer les boursouflures hémorroïdales. A toutes ces pratiques, sont préférées des formes d’intervention douces, telles qu’une diététique alimentaire appropriée, des médications à base de plantes, le recours à un exercice physique permanent, une élimination régulière des  matières fécales et urinaires, une sexualité présente mais pas trop débridée, et surtout la recherche d’une harmonie psychique, pour que le corps ne soit pas perturbé par le désordre de l’esprit.  Prévenir plutôt que guérir, semble être le mot d’ordre de cette déclaration et c’est bien ce qu’on trouve dans les principes de vie, formulés dans le Michné Torah. Force donc est de constater que la modération médicale dont fait preuve cette Prière est du même ordre que celle qui imprègne les écrits halakhiques de Maïmonide. 

La médecine, une pratique désintéressée

 Les tentations extérieures, qu’elles émanent du monde socio-économique ou du monde médical lui-même, ne sont pas niées, mais la résistance que le médecin se doit impérativement de leur opposer, est expressément demandée à Dieu. Les tentations socio-économiques peuvent prendre différentes formes : soif du profit, ambition pour atteindre la renommée, la réputation ou la reconnaissance collective…  Les tentations émanant de l’exercice de la médecine peuvent également être des plus diverses : orgueil, autorité, cloisonnement, technicité excessive, etc. Le médecin doit se prémunir contre ces diverses tentations, et il demande à Dieu de lui en donner la force. « Éloigne de leur lit les charlatans, l’armée des parents aux mille conseils, et les conseillers qui savent toujours tout car c’est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l’Art et conduit souvent les créatures à la mort ». On constate ainsi que le comportement médical idéal, préconisé dans la Prière,  n’est pas bien loin de l’idéal de comportement moral, prôné par Maïmonide, aussi bien  dans le Michné Torah que dans le Guide : il convient de se pénétrer de la Connaissance de Dieu pour le servir, sans que la recherche de la moindre récompense ne serve de motif au comportement vertueux, et sans que le malheur qui frappe un individu ne soit considéré comme une punition inexorable de Dieu. 

La médecine, une thérapie de l’âme

 Cinquième et dernière observation : la Prière… renvoie à une conception personnalisée de la relation avec chaque patient. Le médecin ne peut accéder à la compréhension d’un quelconque dérèglement corporel de son patient,  s’il n’a pas pris la peine de mieux connaître au préalable les points saillants de la personnalité du patient, de son style de vie, de ses penchants sexuels, et de son état mental en général, comme par exemple ses phobies, ses angoisses…  Ainsi, le soin donné au corps malade ne doit jamais s’exempter de l’enquête sur une éventuelle origine psychique de la maladie, qui peut même en être la cause principale. C’est à travers cette composante psycho-somatique qu’il convient de comprendre la notion maïmonidienne de guérison par l’esprit. Cette notion est essentielle, non seulement pour comprendre le malade, mais également et surtout pour établir la relation de confiance avec le patient : « Prête-moi, mon Dieu, l’indulgence et la patience auprès des malades entêtés et grossiers. Fais que je sois modéré en tout, mais insatiable dans mon amour de la science ». Cette indulgence vis-à-vis du malade, combinée à une soif infinie de savoir, caractérise également l’état d’esprit que manifeste le philosophe Maïmonide. Il sait qu’un lecteur ordinaire de sa grande œuvre, Le Guide, aura beaucoup de mal à accéder à la compréhension qu’il propose de la Torah, mais en même temps il multiplie les approches pour permettre à chacun d’accéder à cette connaissance.   

Guérison par l’esprit et pensée maïmonidienne

La Prière est un condensé de principes de base qu’on trouve par ailleurs dans les deux œuvres maitresses de Maïmonide, le Michné Torah et le Guide.
Si Maïmonide a été un extraordinaire ordonnateur de la Loi Juive et un philosophe rigoureux à la recherche du sens de la foi en un Dieu Créateur, il a également été, dans la dernière moitié de sa vie, un médecin renommé,  soignant simultanément  le corps et l’esprit de ses patients en Egypte. Beaucoup d’écrits médicaux de Maïmonide sont chronologiquement les derniers dans l’ensemble de son œuvre. Aussi, il n’est pas surprenant qu’ils aient hérité de toute la réflexion préalable accumulée par l’érudit de la Torah, le codificateur de la Loi et le philosophe de la Loi Juive. La guérison par l’esprit s’impose en médecine. Dans toute son œuvre juridique et philosophique, Maïmonide a cherché à prouver que les dérèglements communautaires peuvent et doivent être guéris par une véritable connaissance de Dieu. De même, en médecine, il a défendu l’idée que les dérèglements corporels peuvent et doivent être guéris par l’esprit. 
Ces principes cherchent à éveiller la perplexité de ceux qui ne s’enferment pas dans une position doctrinale exclusive. Que ce soit au sujet  de la science de la Loi ou au sujet de la médecine, Maïmonide a toujours cherché à convaincre que toute représentation verbale qui cherche à approcher Dieu, modifie le métabolisme psychique. C’est en ce sens que la science de la Loi, c’est-à-dire la recherche de la connaissance de Dieu, par la raison et non exclusivement par la tradition, est aussi une forme de médecine de l’âme.   

Plusieurs questions simples, qui pourraient apparaître de prime abord comme autant de digressions, sont néanmoins importantes pour mieux appréhender les liens entre les différents champs du savoir.
Par exemple, on ne peut manquer de s’interroger sur ce qui l’a motivé à entreprendre, en Egypte au XIIème siècle, cette œuvre monumentale qu’est le Michné Torah, conduisant à ré-agencer l’ordre d’exposition des commandements de la Torah et à les présenter de manière totalement novatrice,  à partir de la tradition orale, recueillie elle-même dans les travaux écrits des auteurs de la Michnah et du Talmud
Une tentative de réponse à cette interrogation nous est donnée par Maïmonide lui-même dans l’introduction de son Michné Torah. Elle commence par un très long rappel historique de comment a été transmise la Torah, depuis Moïse jusqu’aux Tannaïm et Amoraïm, nos Sages du Ier au VIème siècle. Par Torah, Maïmonide entend évidemment les deux modalités par lesquelles elle a été révélée et transmise, à savoir une modalité écrite et une modalité orale. La transmission de la modalité orale a prévalu jusqu’à la production de la Michnah, du Talmud et des Midrachim, bases scripturales de nos Sages dès les premiers siècles de l’ère chrétienne. On pouvait penser qu’il suffirait d’entretenir ces bases scripturales pour pérenniser le judaïsme. Mais c’était sans compter un certain nombre d’obstacles. La transmission a commencé  à s’affaiblir pour diverses raisons, aussi bien externes qu’internes. Les raisons externes sont nombreuses, comme la dispersion du peuple juif, les guerres, les persécutions… Les raisons internes sont plus délicates à cerner : elles renvoient à la faiblesse des dirigeants chargés d’organiser la vie juive, douze siècles après l’exil. La prolifération de tribunaux rabbiniques dans différents pays d’exil a fini par  imposer des décrets,  des ordonnances et des coutumes, spécifiques aux habitants de chacun de ces pays, sans qu’un Sanhédrin (Cour Suprême de soixante et onze juges) ne parvienne à coordonner l’ensemble. Cette instance juridique suprême avait en effet disparu avant même la compilation du Talmud. Les Sages qui vécurent après l’achèvement du Talmud, ceux qu’on appelle les Guéonim, titre que portaient les chefs des académies juives de Babylone, depuis la fin du VIIème siècle jusque vers le milieu du XIème siècle, ont tenté de conserver une forme de pouvoir centralisé, pour diffuser leurs enseignements aux différentes communautés juives, dispersées de par le monde. Mais, selon Maïmonide, ils ont été beaucoup plus stricts dans l’application de la Halakha que créatifs et imaginatifs dans les réponses aux questions que leur adressaient les Juifs de différents pays. Cette situation a conduit à une certaine sclérose : le jugement halakhique se fige et en même temps son autorité se dilue.
Poursuivant, sur le plan historique, l’analyse de Maïmonide sur les Guéonim, Salomon Munk précise dans son édition du Guide (note 1, p. 336) :  « La période des Guéonim coïncide avec celle du développement du calâm chez les arabes musulmans, c’est-à-dire d’une approche plutôt dogmatique pour démontrer la vérité des principaux dogmes religieux, notamment ceux qui établissent l’unité et l’immatérialité de Dieu et la Création. L’exemple donné par les théologiens musulmans fut suivi par certains docteurs juifs d’Orient, qui à l’instar des Motécallemîn musulmans, et plus particulièrement des Mo’tazales, cherchèrent à soutenir les dogmes religieux par la spéculation philosophique et jetèrent les bases d’une théologie systématique ».
 Ceux qui se prétendaient savants et dont le rôle était d’alimenter la tradition en la faisant vivre selon les exigences de leur propre temps, étaient en fait attirés bien plus par les honneurs que par la vérité, nous dit Maïmonide.
De plus, leur approche était dogmatique. Au mieux, les Guéonim se contentaient de rappeler la Michnah, sans offrir l’essentiel, à savoir une véritable réflexion permettant de s’adapter à la nouvelle situation. Maïmonide se montre, par exemple, fort sévère à l’égard du Gaon de Bagdad, Samuel ben Ali, dont dépend la communauté juive d’Egypte où il vit. Dans une lettre à Joseph ben Yéhouda Ibn Shimone,  à qui est dédié Le Guide, Maïmonide écrit à propos de ce Gaon : « Pourquoi, mon fils, serais-tu offensé par un homme que les gens ont habitué depuis sa jeunesse, à croire qu’il n’y a personne de sa génération comme lui ; quand l’âge, la haute fonction, la descendance aristocratique, le manque de discernement de cette ville (Bagdad) et ses relations, tout a été combiné pour produire cette conséquence exécrable : chaque individu est suspendu, avec espoir à chaque mot prononcé par l’académie, en anticipant un titre honorifique de sa part… Comment, mon fils, pourrais-tu t’imaginer qu’il devrait aimer suffisamment la vérité pour reconnaitre ses faiblesses… C’est une chose  qu’un homme comme lui ne fera jamais, comme cela n’a pas été fait par de meilleurs hommes qui l’ont précédé », Iggerot ha-Rambam/Lettres de Maïmonide, cité dans G. Roux, Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, Paris, 2017, Coll. « Points Seuil »,  p. 69-70.)
Si bien qu’au XIIème  siècle, période où les Juifs vivaient dans des conditions difficiles, la transmission de la Torah, de la Michnah et du Talmud,  devenait des plus problématiques Et ceci, non seulement du fait de la difficulté inhérente à l’étude du Talmud pour en dégager des principes halakhiques clairs et fondés mais également du fait de la  faiblesse des représentants du judaïsme centralisé, durant l’exil.
Maïmonide  expose ainsi, dans l’introduction du Michné Torah, sa véritable motivation : « Je me suis  attelé à cette tâche, moi Moïse, fils de Maïmon, le Sépharade. J’ai mis ma confiance en le Tout-Puissant, béni soit-il. Après avoir médité sur tous ces textes, j’ai tenté de composer un ouvrage qui inclurait toutes les conclusions dérivées de tous ces textes, en ce qui concerne l’interdit et le permis, l’impur et le pur, et le reste des lois de la Torah, en termes clairs et concis, afin que l’ensemble de la Loi Orale puisse être organisée dans l’esprit de chacun, sans questions ni objections ».
Ceci étant rappelé, le rapport du Michné Torah à la prière médicale peut maintenant être établi. Tout d’abord, comme le dit Maïmonide lui-même dans le 1er Livre du Michné Torah, le Livre de la Connaissance : « C’est suivre les voies de Dieu que d’avoir un corps sain et intact, puisqu’on ne saurait en étant malade acquérir aucune des notions et connaissances qui forment la connaissance de Dieu ».
Mais comment conserver un corps sain ?  Le savoir médical grec d’Hippocrate et Galien était répandu dans le monde arabe du XIIème siècle, qui l’avait enrichi par les écrits de nombreux médecins comme Razès (865-925), Al Farabi (878-950) et Ibn Zuhr (1090-1162).  Il fallait donc commencer par en prendre pleinement connaissance, ce qu’a fait Maïmonide dans plusieurs compilations, comme par exemple les Aphorismes d’Hippocrate. Mais, d’autre part, il manquait à cet édifice médical gréco-arabe, que Maïmonide appréciait à sa juste valeur, une inspiration différente, où l’esprit deviendrait lui-même l’instrument de la guérison
Le projet du Michné Torah était de former de nouveaux dirigeants pour s’adapter au niveau socio-historique des juifs de leur époque.  On peut avancer l’idée que le projet médical nouveau de Maïmonide consistait à ce que les médecins encouragent leurs patients à prendre conscience que les dérèglements corporels dont ils étaient victimes, pouvaient provenir d’un trouble de l’esprit, c’est-à-dire un trouble qui trouve son origine ailleurs que dans le corps. 
Il convient toutefois de souligner que dans le discours maïmonidien, l’esprit renvoie à deux dimensions différentes, tout en étant complémentaires l’une de l’autre. D’une part, l’esprit renvoie au psychisme du patient lui-même, c’est-à-dire tout ce qui se rapporte à sa vie mentale. En ce sens, Maïmonide est un médecin novateur, adepte d’une approche psychosomatique de la maladie, à même de gagner la confiance du patient.  D’autre part, et de manière plus générale, l’esprit désigne la science de la Loi, c’est-à-dire celle qui résulte de la recherche pour parvenir à une certaine Connaissance de Dieu, par la raison, et non simplement par la tradition. Ce sont ces deux dimensions de la notion d’esprit qui permettent au corps de vivre en harmonie avec l’âme.
A défaut du trouble de l’esprit, Maïmonide parle du trouble de l’âme. Dans l’introduction de son commentaire du Pirké Avote (connu sous le nom de Shemona Peraqim/Les huit chapitres), Maïmonide affirme:  « Le véritable devoir de l’homme est qu’en adoptant toutes les mesures possibles pour son bien-être et la préservation de son existence en bonne santé, il doit le faire dans le but de maintenir un état parfait des instruments de l’âme, qui sont les membres du corps, afin que son âme ne soit pas gênée, et qu’il puisse s’occuper lui-même d’acquérir les vertus morales et mentales ». 

C’est tout cela qu’on retrouve dans la Prière : un savoir fondé à la fois sur le corps et l’âme, ou plus exactement sur l’union du corps et de l’âme, est en effet ce qui caractérise au mieux, l’approche médicale de Maïmonide.

Dans la Prière, l’auteur exprime une grande méfiance  vis-à-vis « des  charlatans, des parents aux mille conseils, et des conseillers qui savent toujours tout car c’est une engeance dangereuse qui, par vanité, fait échouer les meilleures intentions de l’Art et conduit souvent les créatures à la mort ». 
A quels charlatans et conseillers l’auteur fait-il allusion ? Une réponse possible à cette question peut être trouvée dans l’Epître au Yémen, que Maïmonide rédige en arabe en 1172, en réponse aux inquiétantes nouvelles que lui adresse le chef de la communauté juive yéménite, Rabbi Yaacov ben Nathanaël. Confronté au désespoir dans lequel vit cette communauté persécutée, un homme juif se serait autoproclamé Messie pour conduire les Juifs yéménites à la révolte contre leurs oppresseurs. Est-ce un charlatan, demande Yaacov ben Nathanaël ? Et que penser de la venue du Messie ? 
Au moment même où Maïmonide finit de composer le Michné Torah, il répond à son correspondant en lui expliquant que le désespoir donne souvent naissance à des attentes messianiques.  Comme un corps malade, une communauté au désespoir nourrit souvent de faux espoirs et se forge des mirages. Il convient donc tout à la fois de dénoncer ces illusions sans pour autant faire disparaître l’espoir du peuple en des jours meilleurs.  
Cet homme dont parle le correspondant Yéménite, peut-il être le Messie ? Non, argumente Maïmonide, en recourant à une logique imparable.
Premièrement, le Messie ne saurait être stupide en donnant des ordres contradictoires : « Il existe chez nous un principe : la prophétie ne se fixe que sur un sage, un homme courageux et riche, et l’on explique un homme courageux en disant qu’il doit maîtriser son instinct – et riche, riche en connaissance. Mais lorsqu’apparaît un homme qui n’est pas réputé pour sa sagesse et qu’il dit qu’il est prophète, nous ne le croyons pas. A plus forte raison si un rustre dit qu’il est le Messie. L’une des preuves qu’il est rustre : il ordonne de disperser toute sa fortune et de l’offrir aux pauvres. Tous ceux qui lui obéissent sont des imbéciles et lui est un pécheur, car il prêche le contraire de notre Torah… Sans aucun doute son intelligence et son cœur l’ont poussé à dire qu’il était le Messie, lui qui a commandé aux hommes de se débarrasser de toutes leurs possessions et de les offrir aux pauvres. Et les riches deviennent pauvres et les pauvres deviennent riches et ces derniers s’obligent à leur tour à leur rendre leurs biens. Et la fortune fera la navette entre les riches et les pauvres et ainsi de suite, ce qui est une stupidité manifeste. » (Epîtres, op. cit. p. 100-101).  
Deuxièmement, qu’en est-il de la venue du Messie ? Maïmonide rassure son correspondant, tout en lui insufflant le doute nécessaire : le Messie viendra mais, « en ce qui concerne la qualité de son statut, sache que tu ne sauras pas quel est son statut avant qu’il existe. », Epîtres, op. cit. p. 101. Maïmonide développe ainsi une double position dans l’Epître au Yémen : l’espoir en une rédemption par la venue du Messie est parfaitement légitime. Mais pour autant,  la transformation de cet espoir en une croyance absolue est une illusion porteuse d’un grave danger, car les faux messies sont toujours à nos portes. 
Une position analogue est développée dans la Prière à l’encontre des charlatans en médecine. Ils multiplient les drogues dures qu’ils prescrivent au malade pour le laisser croire qu’il va être sauvé, alors que les causes réelles de son état critique sont ignorées. Le malade n’obtiendra son salut que s’il parvient d’abord à mettre un peu d’harmonie dans son esprit. C’est ce qui permettrait à sa propre intelligence de participer à la guérison, à condition bien sûr que le médecin comprenne la cause réelle du symptôme et parvienne à en convaincre son patient. Remplacez le médecin par le talmudiste philosophe et le malade par le lecteur perplexe qui a bien du mal à concilier tradition et raison : le lien entre le Maïmonide médecin et le Maïmonide philosophe est tout trouvé. C’est ce qui justifie le fait que la Prière résonne particulièrement fort face à la tentation de toute-puissance du médecin : « Eloigne de moi l’idée que je peux tout ! ».   
Au cours de sa carrière médicale en Egypte, Maïmonide est en butte à  un mal qu’il a connu et qui ronge certains de ses patients : la mélancolie associée à une peur irraisonnée de la mort. En succédant à son père, le fils ainé de Saladin, al-Afdal, semble en être profondément atteint. Maïmonide sait fort bien, pour l’avoir vécu lui-même,  qu’une mélancolie chronique n’est le signe ni du doute ni de la perplexité qui accompagnent l’acquisition d’un véritable savoir.
Il adresse à al-Afdal en 1199 un écrit, traduit sous le titre Traité de bonne santé ou Guérison par l’esprit, comprenant quatre chapitres:
1/ Régime de santé
 2/ Règles de diététique et d’hygiène.
3/ Relations entre le corps et l’âme.
4/ Considérations philosophiques générales.   
Certains des termes employés dans ce Traité méritent d’être reproduits ici, car ils illustrent bien comment Maïmonide articule les conseils médicaux avec la pensée philosophique: « La misère humaine découle de ce que d’ordinaire, on ignore  les choses dans leur essenceLes médecins ont exigé que soit accordée une attention toute particulière et constante aux pensées des patients. Que ces derniers s’avèrent sains ou souffrants – leurs pensées, elles devront être orientées dans le sens de l’harmonie, et ce souci primera constamment sur toute autre considération médicale… Toutefois, le médecin ne saurait s’en tenir aux seules limites de la science médicale s’il veut affronter ce type de phénomènes. Pour s’orienter à travers ces questions, on se tournera donc vers la philosophie et l’éthique… Ce que l’on connaîtra, en soumettant les choses à un examen purement intellectuel, c’est cela : le ressassement de ce qui appartient au passé ne sera jamais d’aucune utilité à personne ; l’affliction et la langueur découlant de ce qui fut, sont les effets d’une pensée que l’intelligence a désertée. Et sache qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre, d’une part, l’homme qui se tourmente parce qu’il a perdu sa fortune ou autre chose du même acabit, et, d’autre part, l’homme qui se morfond parce qu’il n’est qu’un homme et non un ange, ou un astre, et autres divagations que la raison récuse ».
Maïmonide parle ici en connaissance de cause. Il a lui-même connu une grande détresse, à la suite notamment de la mort de son frère David, survenue lors d’ une expédition maritime en 1169. Ce deuil l’a condamné à l’immobilité. Il a dû lutter contre la fièvre et le désespoir, pendant au moins un an. Selon ses propres dires, il écrit dans une lettre à son ami et protecteur al-Afdal, que c’est l’amour de l’étude de la Loi divine et de la philosophie qui lui ont permis de se détourner de sa douleur, même si la mort de son frère bien-aimé reste inconsolable.
   Le traitement de la mélancolie que Maïmonide préconise à al-Afdal consiste donc en l’inculcation d’un certain nombre de principes, combinant intelligence, spiritualité, hygiène, diététique et savoir-vivre, en abandonnant toute mégalomanie. Ces principes participent à la guérison des tourments du corps, car ceux-ci sont issus le plus souvent des tourments de l’esprit. C’est ce qui apparaît nettement dans la Prière : « Préserver le tout dans la beauté  du corps qui est l’enveloppe de l’âme immortelle. Le corps et l’âme agissent en parfait ordre, en accord l’un avec l’autre »
Enfin, une question délicate demeure : Comment la Connaissance de Dieu par la raison permet-elle de sortir d’un état moribond ? C’est la question de fond, celle de la souffrance et de sa justification, qui anime aussi bien le philosophe Maïmonide que le médecin Maïmonide. Elle est évidemment très difficile, sinon insoluble. Cependant, Maïmonide tente d’y répondre dans les chapitres 22 et 23 du livre III du Guide consacrés à l’histoire de Job. 
Au fond, nous dit Maïmonide, l’histoire de Job peut n’être qu’une allégorie pour comprendre l’immense écart qui existe entre les opinions les plus répandues concernant la notion de Providence divine et ce que Maïmonide appelle la Connaissance de Dieu.   
Job se trouve complètement démuni, face au malheurs qui le frappent : il est non seulement dépossédé de tous ses biens matériels et des êtres humains qui lui sont les plus chers, mais il est en plus très souffrant, car affecté d’une « lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête » (Job, 2 : 7). Job, assis sur la cendre, se pose alors toutes sortes de questions sur le sens de la vie, de la justice divine, etc. Il est désabusé et ne comprend pas pourquoi ces malheurs lui arrivent, alors qu’il s’estime « exempt de tout péché » . Cette incompréhension devient la source de multiples interrogations sur ce qu’il considère comme une possible manifestation de l’injustice de Dieu
Maïmonide fait d’abord remarquer que dans tout le récit, Job n’est jamais appelé un homme sage, intelligent, ou philosophe, il est seulement désigné comme un homme droit dans ses actions. Ceci pour souligner que s’il avait été un fin décrypteur de la Torah, ce qui exige bien plus que des vertus morales, sa situation n’aurait peut-être pas été aussi obscure pour lui. Même si, dans le texte de Maïmonide, Job semble être apparenté au philosophe Aristote, il n’est pas philosophe au sens maïmonidien du terme : il ne connait Dieu que par tradition et non par réflexion. 
 Job est  entouré d’amis, Eliphaz, Bildad et Sophar, qui tentent de le convaincre de leurs propres opinions sur ce qu’ils considèrent eux, comme étant la Providence divine. L’un assène à Job l’idée que ses souffrances ne sont que la juste punition des transgressions qu’il aura commises, même involontairement, et il recommande à Job de les reconnaître comme telles pour se faire éventuellement pardonner par Dieu. L’autre console Job en lui faisant miroiter de fabuleuses récompenses dans le monde à venir, récompenses qui compenseront largement la grande misère qu’il connaît dans le monde présent. Le troisième lui explique que les voies de l’Eternel sont impénétrables et qu’elles peuvent être aussi bien injustes que justes. La question de Job reste entière : se peut-il que les « justes » soient punis ? 
Ces divers avis ne sont là, nous dit Maïmonide dans son commentaire du Livre de Job, que pour nous rappeler combien l’homme peut être porteur de conceptions erronées quant à la Providence divine. Selon lui, le Livre de Job est riche d’enseignements. 
Ceux-ci émaneront de la bouche du jeune Elihou, qui apparait dans la 2ème partie du Livre de Job, à partir du chapitre 32. Il explique le fin mot de l’histoire. Premièrement, il affirme que « la sagesse est chez les hommes d’inspiration divine. Le souffle du Tout Puissant les rend intelligents. Ce ne sont pas les plus âgés qui sont les plus sages, ni les vieillards qui comprennent ce qui est juste » (Job, 32 : 8-9). Elihou se présente ainsi presque comme un prophète, c’est-à-dire un homme porteur d’inspiration divine et doté de facultés rationnelle et imaginative exceptionnelles, lui permettant de comprendre et diffuser la parole de Dieu. Deuxièmement, il récuse totalement l’idée d’un Dieu inique car l’iniquité ne saurait se déduire de ce que ressent un homme, fut-il le plus moral des hommes.  Dieu observe les hommes tout en leur laissant la liberté de leurs comportements. Elihou critique de la sorte, aussi bien Job que ses amis, car aucun d’eux ne parle de Dieu en connaissance de cause. Il leur rappelle notamment que la piété n’a pas à être récompensée car elle est à elle-même sa propre récompense. Il leur rappelle la grandeur de Dieu qui ne saurait s’évaluer ni par la récompense ni par la punition, car la justice de Dieu ne relève pas d’un ordre comptable. Dieu est souverain par la force de la raison. Cette force permet de comprendre que si l’homme se voit privé de tous ses biens, qu’ils soient d’ordre matériel ou affectif, un seul d’entre eux fait exception à cette règle : la force de l’esprit. Certes, Job est animé en partie de cette force, ce qui lui permet de contester la relation causale entre péché et souffrance invoquée par ses amis, mais pas au point de présenter la figure d’un sage connaissant Dieu par réflexion, figure dont parle Elihou. 
Maïmonide fait ainsi jouer à Elihou son propre rôle en tant que philosophe décrypteur du sens de la Torah. G. Roux dans son bref essai Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, formule, de manière suggestive, cette position :  « Elihou est un messager dont la fonction est d’enseigner à Job l’incommensurable distance qui sépare le régime humain du régime divin et d’appréhender ses malheurs comme, précisément une épreuve, une mise à l’épreuve de l’opinion qui l’a guidé jusque-là. La Torah, dans son interprétation traditionnelle, n’est d’aucun secours à la perplexité de Job : sa culpabilisation depuis une faute inconnue décuple sa fureur et son désespoir. La littéralité de l’identification du mal au péché de la victime fait vaciller sa raison et son cœur. Seule l’introduction d’une nouvelle manière d’interpréter le texte du monde peut le libérer. C’est le rôle de l’interprétation  allégorique pratiquée par Elihou », p.109. 
Après avoir prodigué cette magistrale leçon, Elihou finit par suggérer à Job qu’il a la possibilité de placer sa confiance en Dieu et de le solliciter en lui adressant une prière de reconnaissance.  Sa souffrance physique peut alors être diminuée, ne serait-ce que par le répit que la prière permet à son esprit d’aménager.  Et c’est ce qui arrive finalement à un Job régénéré après avoir reconnu s’être exprimé sur ce qu’il ne comprenait pas, c’est-à-dire sur des choses « trop merveilleuses pour lui pour qu’il les comprenne » !   
La leçon de Maïmonide à propos du Livre de Job est particulièrement éclairante, et même si elle ne suffit pas à comprendre pleinement ce que signifie la Connaissance de Dieu ou ce qu’elle implique, elle n’en dessine pas moins une voie pour s’en approcher. 
Ainsi, de même que l’interprétation littéraliste de la Torah peut être trompeuse, en ce sens qu’elle privilégie une présentation détachée de l’intelligibilité qui lui donne sa consistance, la lecture du symptôme du malade, en l’occurrence la morbidité mélancolique d’al-Afdal, doublée de troubles gastriques et de constipation,  comme relevant d’un pur dérèglement corporel est une approche tout autant erronée nous dit Maïmonide, car elle ignore le lien subtil entre le corps et l’esprit. Or c’est ce lien fondamental qui devrait être aussi le fil directeur dans l’exercice de la médecine.

***

Restreindre le diagnostic médical au pur dérèglement corporel est un obstacle à la guérison. Il ne peut être surmonté que si l’on fait appel à l’esprit, aussi bien celui du médecin inspiré que celui du patient désespéré.  En ce sens, la devise médicale de Maïmonide ne serait pas « un esprit sain dans un corps sain», mais plutôt un « corps sain par le moyen d’un esprit sain ». Non pas « mens sana in corpore sano » mais bien plutôt « corpus sanum pro mente sana »!


Note sur les problèmes d’attribution

La paternité de cette prière, qui orne le cabinet de bien des médecins juifs et non juifs, est fortement débattue. Elle est  non unanimement attribuée à Maïmonide, encore que, tout autant par son style que par son contenu, elle nous rapproche irrémédiablement de lui.  Quelques mots sur l’origine et la nature des débats relatifs à la paternité de cette prière, analysés par Fred Rosner dans l’article très documenté cité plus haut, peuvent être utiles.  
Une prière médicale est parue pour la première fois  en 1783, en allemand, dans une revue allemande, Deutsches Museum, sans nom d’auteur précis, sinon que les éditeurs de la revue intitulaient le texte : « Prière quotidienne d’un médecin avant de recevoir ses patients, à partir d’un manuscrit hébreu d’un médecin juif bien connu en Égypte au XIIème siècle». Le manuscrit hébreu n’était pas précisé, mais l’intitulé renvoyait indubitablement à Maïmonide.
En 1790, soit sept ans après cette publication en allemand, paraissait dans la revue Ha-Meassef, périodique du Mouvement des Lumières  (Haskala), une traduction en  hébreu d’une prière médicale en allemand, attribuée par le traducteur, Abraham Isaac Euchel, à Marcus Herz (1747-1803), médecin Berlinois bien connu à l’hôpital juif de Berlin, et ami de Moses Mendelssohn, le fondateur de la Haskala.  
La traduction en hébreu, demandée semble-t-il par Marcus Herz lui-même, sans qu’on en soit sûr, assurée par Abraham Isaac Euchel, émanait d’un autre membre important de la Haskala, et membre du comité éditorial du périodique Ha-Meassef. Le titre du périodique Ha-Meassef (המאסף) est un mot hébreu signifiant l’arrière-garde. La revue  a été créée en 1784, à l’initiative de Moses Mendelssohn, le père de la Haskala (mouvement des Lumières). L’édition de la revue s’est poursuivie jusqu’en 1811. Elle réunissait divers travaux en hébreu, issus des membres de ce mouvement, qui se proposait, entre autre, de revitaliser l’hébreu en tant que langue.  Le traducteur Abraham Isaac Euchel  joua un rôle important dans le mouvement, pour rassembler les adhérents aux idées de la Haskala. Le présumé auteur, le Dr Marcus Herz, était également membre de ce mouvement. Au-delà d’articles vantant les beautés de la poésie et de la prose hébraïques, le périodique Ha-Meassef (mensuel avant de devenir trimestriel) publiait également des articles de nature plus scientifique.
 Précision importante : Euchel désignait Herz comme l’auteur de la prière en allemand, sans faire référence à la version allemande parue sept ans plus tôt dans le Deutsche Museum.   
Toujours est-il que, depuis cette date, les débats sur la paternité de la prière n’ont pas cessé : certains l’attribuent à Marcus Herz, d’autres expliquent que son origine véritable, ou du moins son inspiration, serait de la plume d’un médecin italien,   vivant un siècle plus tôt, Jacob Zahalon (1630-1693) auteur du livre Oar ha-Hayyim, et d’autres enfin continuent de l’attribuer à Maïmonide. En tout état de cause, les controverses n’ont jamais cessé et elles ont donné lieu à différentes versions  en anglais, en allemand, en hébreu, en français et en espagnol.  Voici une liste des premiers articles en français  mentionnant la prière médicale : Jules Wolff, « Prière d’un médecin juif à l’usage de ses confrères », Univers israélite, 1903, 58: 753-755 ; Isidore Simon, « L’œuvre médicale de Maïmonide », Revue Histoire Médicale Hébraïque,  n° 31 : 107-120 ;  Schlomo Pines,  « La contribution juive à la médecine arabe au Moyen-Âge », Scalpel, Bruxelles, 1962, 115: 207-218.
Nous ne reprendrons pas ici le détail de toutes ces controverses sur la paternité de cette prière, renvoyant le lecteur intéressé à l’article très documenté de Fred Rosner, sinon pour rappeler que certains historiens continuent d’attribuer la prière à Maïmonide lui-même. Ainsi, en 1938, Kagan met avant quatre raisons pour attribuer la paternité de la prière médicale à Maïmonide :
1/ La forme médiévale et  le style sont ceux de Maïmonide.
2/ Si Marcus Herz avait été l’auteur de la version allemande de 1783,  il en aurait revendiqué la paternité dès cette date, ce qu’il n’a pas fait. Seule une version en allemand publiée et signée par Marcus Herz aurait justifié que la traduction en hébreu réalisée par Abraham Isaac Euchel, porte légitimement son nom comme auteur de la prière
3/ Comme la version en allemand parue en 1783 ne mentionnait pas le nom de Herz, Abraham Isaac Euchel, éditeur du périodique Ha-Meassef, a pu se croire autorisé de mentionner le  nom de Herz dans la traduction en hébreu, car Herz et Euchel, membres du mouvement de la Haskala,  ont pu penser que le mouvement bénéficierait de la paternité de cette prière. Mais le doute est permis, car Herz ne parlait ni ne lisait l’hébreu, il a donc pu ne pas s’apercevoir que la traduction en hébreu mentionnait son propre nom.
4/ Herz connaissait probablement la version allemande de 1783 et l’envoya  à Euchel pour qu’il la traduise en hébreu, mais Euchel attribua par erreur la version en allemand à Herz.  Doit-on voir dans le fait que Herz et Euchel soient tous deux amis de Moses Mendelssohn et membres de la Haskala, une connivence pour que le bénéfice de cette publication retombe sur le mouvement ?  Ce n’est pas impossible car le périodique Ha Meassef était l’organe officiel du mouvement, mais ce n’est pas sûr. Voir Kagan, S. R., Maimonides’ prayer,  Annals of Medical History, 1938, 10, p. 429-432.
 De plus, beaucoup de ceux qui ont attribué cette prière à Marcus Herz, ignoraient la version de 1783 et ne faisaient référence qu’à la traduction en hébreu de 1790. 
Nous dirons, sans prétention à vider définitivement cette querelle d’experts, que, même si l’auteur de cette prière n’est pas Maïmonide en personne, elle est profondément maïmonidienne, tant sur le plan du contenu que sur celui de la forme.


BIBLIOGRAPHIE

Maïmonide

  • La guérison par l’esprit, précédé des Lettres de Fostat, Annotations et traduction de l’anglais par L. Cohen, Paris,  Bibliophane, 2003.
  • Epîtres, Traduit de l’hébreu par J. de Hulster, Gallimard, 1983, Coll. « Tel ».
  • Guide des Égarés, Traduit de l’arabe par S. Munk, Paris, Verdier, 2012, Coll. « Les dix paroles ».
  • Medical Works of Moses Maimonides/Oeuvres médicales de Moïse Maïmonide, Sous la direction de Gerrit Bos, Provo : Utah, Brigham Young University Press, 2002-  Ce savant a renouvelé l’édition et les traductions des oeuvres médicales, d’une manière quasi exhaustive.

Sur Maïmonide

  • Pierre Bouretz, Lumières du Moyen-Âge : Maïmonide philosophe, Paris, Gallimard, 2015, coll. « NRF Essai ».
    On trouve de cet ouvrage majeur sur Maïmonide une impeccable recension dans Benjamin Fabre, « Pierre Bouretz, Lumières du Moyen-Âge. Maïmonide philosophe », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 176 | octobre-décembre 2016, mis en ligne le 17 juillet 2017, URL : http://journals.openedition.org/assr/28192
  • Pascal David, « La figure de Job chez Maïmonide », in Lumières médiévales, Sous la direction de G. Roux, Paris, Van Dieren Éditeur, Coll. « Débats », p. 53-65.
  • Fred Rosner,  The Physician’s Prayer attributed to Moses Moses Maimonides/Prière du médecin, attribuée à Maïmonide, Bulletin of the History of Medicine, Vol. 41, n° 5, Septembre-Octobre 1967.
  • Géraldine Roux, Maïmonide ou la nostalgie de la sagesse, Paris, Le Seuil, 2017, Coll. « Points-Seuil ».
    Petit manuel d’initiation consacré au seul Maïmonide philosophe. Pour une toute première approche.

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