Le Bouquiniste Mendel (Buchmendel) de Stefan Zweig (1929)

Supplément de la Neue Freie Presse 1er novembre 1929

Le bouquiniste Mendel (Buchmendel)
Nouvelle de Stefan Zweig (1929)

Traduction nouvelle inédite annotée

et présentation de Serge NIÉMETZ


Présentation

Je m’étais promis voilà bien longtemps de proposer à mon tour une traduction de cette nouvelle de Stefan Zweig, et voici que la meilleure des occasions m’est offerte par la création de Sifriaténou, cette « bibliothèque à nous ».
Du point de vue en quelque sorte du lecteur naïf, c’est une des œuvres de notre auteur que j’ai toujours préférées, avec Le Monde d’hier, avec Ivresse de la métamorphose, roman de la « demoiselle des Postes » cent fois remis sur le métier et toujours inachevé, ou avec peut-être La pitié dangereuse. Je me suis bien sûr interrogé sur cette prédilection.
Sans doute cette histoire de Buchmendel me paraît-elle très caractéristique de l’œuvre de Zweig. Par la structure narrative, déjà : c’est une de ces nouvelles enchâssées où un narrateur de premier niveau, écrivain, double décalé de l’auteur, rapporte le récit qui lui a été fait par un protagoniste – ainsi par exemple dans Amok. Par la thématique viennoise, également. C’est une célébration mineure de la Vienne d’hier, la bonne Vienne dont Zweig contribuera puissamment à créer le mythe dans ses Souvenirs d’un Européen.  Célébration nostalgique. Si Jakob Mendel, dès avant 1914, était une créature antédiluvienne, le représentant d’une espèce en voie d’extinction, il avait sa place dans cette capitale-monde idéalisée – ouverte, paisible, tolérante, où chacun n’aspirait qu’à vivre et laisser vivre. C’est cette Vienne-là qu’incarne la brave vieille dame des toilettes, Mme Sporschil, avec son humanité, sa sainte simplicité et son patronyme tchèque. Mais l’ère du vieil empereur François-Joseph est révolue, et dans la nouvelle République, le bouquiniste chu de ses nuages de livres n’a plus sa place au café Gluck, comme usurpé par le nouveau maître des lieux Gurtner, rustre profiteur de guerre et spéculateur, paysan dont le comportement résume ce qu’impute aux Juifs la province réactionnaire, foyer d’un antisémitisme agressif dont Zweig exonère la Vienne d’avant-guerre de l’ancien propriétaire du café, le  bienveillant Herr Standhartner.
Les détails qui auraient été familiers aux Viennois de l’époque contribuent à donner le sentiment que le récit renvoie à une expérience vécue de l’auteur, qu’il s’agisse de la localisation du café ou de l’évocation de célébrités locales comme le musicologue Mandyczewski ou le bibliothécaire Glossy, ou de l’allusion aux pénuries des années de crise, aux transformations matérielles et morales de l’après-guerre.
Le texte est semé de détails suggérant plus précisément encore une dimension autobiographique. Ce narrateur piéton de Vienne semble un double de Stefan Zweig, voyageur impénitent puis résident de Salzbourg périodiquement de retour à Vienne (dans la première phrase), bibliophile, collectionneur d’autographes, auteur de La Guérison par l’esprit (ouvrage pour lequel il s’est abondamment documenté sur Mesmer et le magnétisme), écrivain enfin, et obsédé, jusqu’à l’effroi, par l’œuvre destructrice du temps, cependant trame de toute vie  (dernières lignes), et corrélativement passionné par le thème de la mémoire.
Je n’en dirai pas davantage sur ces aspects sans grand mystère de la nouvelle que le lecteur aura plus de plaisir à découvrir de lui-même. De même, après avoir hésité à adjoindre des notes, dont je crains toujours que superflues, importunes, elles ne viennent perturber la lecture, je me suis borné à quelques indications sommaires d’ordre linguistique ou historique, en particulier pour éclairer l’univers de l’auteur.
Mais j’en viens à d’autres considérations propres à rendre compte de mon intérêt particulier pour cette nouvelle. Avec son apparente évidence, elle me semblait défier le traducteur ; je sentais comme une résistance du texte qui ne tenait pas seulement aux habituelles difficultés d’ordre, disons, technique, en l’occurrence, pourtant, plus grandes que je ne l’avais perçu d’abord.
Il m’a semblé que la difficulté de ce récit à tiroir tenait à sa singularité dans l’œuvre de Zweig.  Deux univers s’y reflètent en la personne de deux « hommes du livre », selon ces deux modalités complémentaires et, en fonction des vicissitudes de l’histoire, interchangeables, de l’être-juif : le parvenu et le paria, pour reprendre les termes dont use Hannah Arendt dans La Tradition cachée. Publiée en trois livraisons dans la prestigieuse Neue Freie Presse du 1er au 3 novembre 1919 puis avec trois autres textes dans le recueil Kleine Chronik à la non moins prestigieuse Insel-Bücherei, ce texte d’un écrivain dont les succès considérables font un « parvenu », honore la mémoire d’un « paria ». C’est sans doute le texte où le célèbre écrivain Stefan Zweig est le moins préoccupé de « faire oublier le grand-père fourreur » et se reconnaît en quelque sorte cousin de cet obscur bouquiniste qui parle un allemand mâtiné de « jargon » – comme si, par l’entremise de Mendel le Galicien, il commémorait ses ancêtres bohémiens. Dès lors, j’ai lu le texte comme s’il se déroulait simultanément sur deux plans, comme si l’auteur était mystérieusement habité par son personnage.
Je ne suis pas certain d’être venu à bout de cette résistance ; je ne saurais expliquer les détails et les étapes d’un processus qui ne relève pas exclusivement de choix réfléchis, mais aussi d’une sorte d’imprégnation telle que le souffle, le rythme, ce que peut-être on doit appeler avec Walter Benjamin l’aura du texte original, viennent animer la version française.
Seul l’accueil qui sera fait à cette traduction me dira si cette espèce d’alchimie a fonctionné :
Habent sua fata libelli.

Décembre 2019


De retour à Vienne une fois encore, et comme je rentrais chez moi après une visite dans les arrondissements périphériques 1), je fus pris sous une averse inattendue qui, d’un fouet liquide, eut tôt fait de chasser les gens sous les porches et sous les avant-toits, et moi aussi je me hâtai de chercher où m’abriter. Heureusement, à Vienne, un café vous attend à chaque coin de rue. Je me réfugiai donc dans celui qui se trouvait juste de l’autre côté du carrefour, le chapeau dégoulinant déjà et les épaules bien trempées. Il s’avéra que l’intérieur était typique des cafés qu’on trouve dans les faubourgs, c’en était une sorte d’épure, sans les artifices des débits de musique nouvellement en faveur, importés d’Allemagne dans les quartiers du centre : un bon vieux café dans la tradition chère aux citoyens de Vienne, et bondé de ces petites gens qui consomment plus de journaux que de gâteaux secs.  À cette heure, vers le soir, l’air déjà étouffant était certes chargé d’épais ronds de fumée bleus, mais l’endroit donnait une impression de propreté, avec ses canapés en velours visiblement neufs et sa caisse enregistreuse en aluminium scintillant. Dans ma hâte, je n’avais pas pris la peine de lire son nom à l’extérieur – à quoi bon, d’ailleurs ; pourquoi l’aurais-je fait ? Et maintenant, assis au chaud, je regardais avec impatience à travers les vitres que l’eau ruisselante teintait de bleu, me demandant quand cette pluie agaçante daignerait s’éloigner de quelques kilomètres.

Je restai donc assis là, oisif, et commençai à succomber à cette passivité paresseuse qui émane, comme un invisible narcotique, de tout café vraiment viennois. Du fond de cette sensation de vide, je regardais un à un les gens dont la lumière artificielle de cette tabagie cernait les yeux d’une malsaine ombre grise, j’observais la jeune femme à la caisse, ses gestes mécaniques quand elle délivrait au serveur le sucre et la petite cuillère pour chaque tasse de café, je lisais à moitié éveillé et à moitié inconscient les affiches dépourvues de tout intérêt apposées sur les murs, et dans cette espèce d’engourdissement, j’éprouvais un certain bien-être. Mais soudain, je fus tiré de mon demi-sommeil d’étrange façon, une vague inquiétude commença à m’agiter intérieurement, pareille à un petit mal de dents qui commence, dont on ne sait pas encore s’il vient de la gauche ou de la droite, de la mâchoire du bas ou de celle du haut ; je ne ressentais qu’une tension sourde, une agitation mentale. Car tout à coup – je n’aurais pas pu dire à cause de quoi – je me rendais compte que je devais déjà m’être trouvé là des années auparavant, et être reliée par quelque souvenir à ces murs étrangers, à ces chaises, à ces tables, à cette salle enfumée.

Mais plus je poussais ma volonté à saisir ce souvenir, et plus il se dérobait, plus malicieux et plus glissant, comme une méduse qui brillerait d’une lueur incertaine tout au fond de la conscience, mais que l’on serait incapable de toucher, de saisir. En vain, j’attachai mon regard à chaque meuble, à chaque objet ; certes, il y avait là beaucoup de choses que je ne connaissais pas, comme la caisse enregistreuse automatique, par exemple, qui tintait à chaque paiement, ou comme ce lambris marron en faux palissandre ; tout cela, on avait dû l’installer ultérieurement. Mais oui, mais oui, j’avais été ici autrefois, il y avait vingt ans et plus ; quelque chose m’y avait occupé, vers quoi j’avais intensément tendu ; ici adhérait, cachée dans l’invisible comme une pointe dans le bois, une part de mon propre Moi depuis longtemps recouverte. De toutes mes forces, j’étendais et poussais tous mes sens dans la pièce en même temps qu’en moi-même – et pourtant, bon sang ! – je ne pouvais pas l’atteindre, ce souvenir disparu, noyé en moi.

J’étais irrité comme nous le sommes toujours quand notre corps n’obéit pas à notre volonté, quand quelque échec nous fait prendre conscience de l’insuffisance et de l’imperfection de nos pouvoirs mentaux. Mais je n’abandonnai pas l’espoir d’atteindre pourtant ce souvenir. Je savais qu’il suffirait que je mette la main sur un minuscule crochet pour tirer de la vase de l’oubli ce qui y restait caché, car ma mémoire est d’une nature étrange, bonne et mauvaise à la fois, d’un côté récalcitrante et fantasque, mais par ailleurs d’une fidélité indescriptible. Elle engloutit dans ses ténèbres le plus important, qu’il s’agisse d’événements ou de visages, de choses lues ou vécues, et ne livre rien de ces abysses sans y être contrainte, sur la seule injonction de la volonté. Mais pour peu que je puisse saisir le détail le plus fugace, une carte postale illustrée, quelques mots sur une enveloppe, une page de journal sentant la fumée, aussitôt les choses oubliées, pareilles au poisson qui a mordu à l’hameçon, frétillent au-dessus de la surface des flots obscurs, toutes vives et charnues. Alors je connais de nouveau chaque détail d’un paysage ou d’un être humain : la couleur de son iris, et sa bouche, et dans la bouche, la brèche laissée par l’absence d’une dent, à gauche, que révèle son rire, et la tonalité fragile de ce rire, et la façon dont il fait tressaillir la moustache, et fait soudain apparaître un visage nouveau, différent. De tout cela, je peux avoir immédiatement une vision complète, et je sais chaque mot que cet homme m’a dit il y a des années. Mais pour voir et ressentir le passé, j’ai toujours besoin d’un stimulus sensible, d’une aide infime de la réalité. Je fermai donc les yeux afin de pouvoir me concentrer davantage sur mes pensées, afin de former cet hameçon mystérieux et de le saisir. Mais rien ! Toujours rien ! Tout restait enseveli, oublié ! Et j’étais si mécontent du mauvais appareil capricieux de ma mémoire, là entre mes tempes, que j’aurais pu me battre le front avec mes poings, comme on bouscule un distributeur automatique défectueux qui retient indûment ce qu’on lui a commandé. Non, je ne pouvais rester davantage tranquillement assis, tant cet échec intérieur m’énervait, et, de pure colère, je me levai pour me donner un peu de mouvement. Mais étrangement, à peine avais-je fait quelque pas dans la salle que de premières phosphorescences se mirent à scintiller et à étinceler en moi. À droite de la caisse – maintenant, je me le rappelais, il devait y avoir un accès à une pièce sans fenêtres, uniquement éclairée par une lumière artificielle. Et en effet : c’était vrai. Le papier peint différait de celui d’alors, mais les proportions de cette arrière-salle rectangulaire aux contours flous étaient exactement les mêmes : c’était la salle de jeu. Instinctivement, je cherchai des yeux les divers objets qui s’y trouvaient, les nerfs vibrant déjà joyeusement car je sentais que j’étais sur le point de tout savoir. Deux grands billards qui paraissaient abandonnés en occupaient le mitan, étalant leurs tapis verts comme des mares muettes ; quelques tables de jeu étaient blotties dans les coins ; à l’une d’elles, devant un échiquier, deux fonctionnaires ministériels ou professeurs d’université poussaient le bois. Et dans un coin, près du poêle en fer devant lequel on passait pour gagner la cabine téléphonique, se trouvait une petite table carrée. Et tout à coup, un éclair me traversa de part en part. Aussitôt, aussitôt, comme frappé par une chaude vague qui me fit frémir de bonheur, je sus : Mon Dieu ! C’était la place de Mendel, Jakob Mendel, Buchmendel 2), et vingt ans après je me retrouvais sans y songer dans son quartier général, au Café Gluck, dans le haut de l’Alserstrasse 3). Jakob Mendel. Comment avais-je pu oublier, et si longtemps que c’en était incompréhensible, ce plus étrange des hommes, ce personnage fabuleux, cette merveille d’un monde extra-terrestre, célèbre à l’université et dans un cercle étroit de gens qui lui vouaient le plus grand respect. Comment perdre le souvenir de ce magicien de bouquiniste qui officiait là tous les jours du matin au soir, symbole de la connaissance, gloire et honneur du Café Gluck !

Et il suffit que je tourne mon regard vers l’intérieur de mes paupières closes pendant cette unique seconde pour que mon sang éclairé comme en un contre-jour artistique me le restitue plastiquement, silhouette impossible à confondre. Je le vis, image fidèle, tel qu’il était toujours, assis à la petite table carrée dont le plateau de marbre d’un gris sale débordait en permanence de livres et de paperasses. Il était constamment assis là, inamovible, son regard, derrière ses lunettes, ne se détachant pas d’un livre ; en lisant, il fredonnait et marmottait, balançant d’avant en arrière son buste et son crâne dégarni et parcheminé, habitude qu’il avait acquise au ‘heder, l’école élémentaire des Juifs de l’Est. Ici, à cette table et à aucune autre, il lisait ses catalogues et ses livres, comme on lui avait appris à lire à l’école talmudique, en chantant doucement et en se balançant, pareil à un berceau noir. Car selon l’avis de ceux qui prient ainsi, de même que l’enfant tombe dans le sommeil et que le monde s’engloutit pour lui sous l’effet des oscillations au rythme hypnotique du berceau, de même cette pesée et ce balancement du corps oisif font que l’esprit accède plus aisément à la grâce de l’immersion dans le divin. Et en effet, ce Jakob Mendel ne voyait ni n’entendait rien de ce qui l’entourait. À côté de lui, les joueurs de billard se querellaient en braillant, les serveurs s’affairaient, le téléphone faisait retentir son grelot, on récurait le sol, on rechargeait le poêle ; il n’en remarquait rien. Un jour, un charbon ardent était tombé du foyer, déjà cela sentait le brûlé et le plancher fumait à tout près du bouquiniste ; alors seulement, la puanteur infernale fit qu’un des clients se rendit compte du danger et se précipita pour éteindre le feu naissant : mais Jakob Mendel, à deux pas de là et déjà assailli par la fumée, ne s’était quant à lui aperçu de rien, parce qu’il lisait comme d’autres prient, comme les joueurs jouent et comme les ivrognes fixent le vide de leur regard hébété ; il s’absorbait dans sa lecture de façon si émouvante que depuis lors, la lecture telle que la pratiquait n’importe qui d’autre me semblait toujours une activité profane. Pour la première fois de ma vie de jeune homme, j’avais vu chez ce petit bouquiniste galicien le grand mystère de cette concentration totale qui fait l’artiste aussi bien que l’érudit, le véritable sage aussi bien que le fou intégral – ce bonheur et ce malheur tragiques de la complète obsession.

C’est un camarade d’université plus âgé que moi qui m’avait introduit auprès de lui. Je me livrais alors à des recherches sur Mesmer, médecin et magnétiseur disciple de Paracelse, aujourd’hui encore peu connu, mais je n’y avais guère de chance, car les ouvrages spécialisés s’avéraient tout à fait insuffisants, et le bibliothécaire à qui, néophyte sans méfiance, j’avais demandé des informations, m’avait rétorqué en grommelant que trouver les références bibliographiques était mon affaire, non la sienne. Ce camarade m’avait alors cité pour la première fois ce nom : « Je vais t’emmener voir Mendel. », me promit-il. « Il sait tout et peut tout te procurer, il te trouvera le livre qu’il te faut au fin fond de la librairie d’ancien la plus oubliée d’Allemagne. C’est l’homme le plus efficace de Vienne, et de surcroît un original, un spécimen d’une espèce préhistorique en voie d’extinction, un dinosaure des livres. »

Nous nous rendîmes donc tous les deux au Café Gluck, et c’est là que siégeait ce Buchmendel, avec ses lunettes, une barbe négligée, vêtu de noir et lisant en se balançant, pareil à un sombre buisson dans le vent. Nous nous approchâmes, il ne nous remarqua pas. Il continuait à lire en oscillant du buste comme un poussah au-dessus de sa table qui croulait sous les livres et les catalogues en désordre, et derrière lui flottait, suspendu à une patère, son paletot noir élimé, dont les poches débordaient de magazines et de documents. Pour signaler notre présence, mon ami toussa vigoureusement. Mais Mendel, ses lunettes aux verres épais pressées contre le livre, ne remarquait toujours rien. Pour finir, mon ami frappa à la table, bien fort, tout aussi fort que l’on toque à une porte – alors Mendel leva enfin le regard, repoussa sur son front, d’un brusque geste mécanique, ses lunettes à la monture d’acier bancale, et sous les sourcils gris cendre en broussaille, darda vers nous ses yeux singuliers, de petits yeux noirs et vifs, alertes, mobiles et acérés comme une langue de serpent. Mon ami me présenta et j’exposai ma demande, en commençant, feignant la colère, par me plaindre du bibliothécaire qui n’avait pas voulu me donner d’informations – ruse que mon ami m’avait explicitement recommandée. Mendel se redressa contre le dossier de sa chaise et cracha posément. Puis avec un petit rire et dans son allemand fortement imprégné de yiddish, s’exclama : « Pas voulu, il a ? Non, pas pu il a ! C’est un parekh 4), un âne bâté à poil gris. Je le connais, Dieu préserve, ça fait vingt ans, mais il n’a rien appris depuis. Mettre le salaire dans la poche, c’est tout ce qu’ils savent. Devraient plutôt charrier des briques, ces messieurs docteurs, au lieu de se mêler des livres. « 

Quand il eut ainsi déchargé son cœur, la glace était rompue entre nous, et d’un geste de la main bienveillant il m’invita à prendre place pour la première fois à la table de marbre carrée à plateau de marbre, cet autel de la révélation bibliophile qui m’était encore inconnu. J’expliquai brièvement ce que je souhaitais : les travaux sur le magnétisme contemporains de Mesmer, ainsi que tous les livres et textes polémiques ultérieurs pour et contre lui. Dès que j’eus fini, Mendel ferma son œil gauche pendant une seconde, comme un tireur avant de presser la détente. Mais véritablement, ce geste d’attention concentrée ne dura qu’une seconde, puis il énuméra tout de go, comme s’il lisait un catalogue invisible, deux ou trois douzaines de livres, chacun avec l’indication de l’éditeur, du lieu et de la date de publication, et le prix approximatif. J’étais abasourdi. Bien que préparé, je ne m’attendais pas à cela. Mais ma confusion sembla lui faire du bien, car il se mit aussitôt à jouer sur le clavier de sa mémoire les plus prodigieuses paraphrase bibliophiliques de mon thème. Voulais-je quelques renseignements sur les premières tentatives d’utilisation du somnambulisme et de l’hypnose, sur Johann Joseph Gassner 5) et sur l’expulsion des démons, sur la Christian Science et sur Madame Blavatsky 6) ? De nouveau, les noms, les titres, les descriptions crépitèrent comme s’il en pleuvait. C’est alors seulement que je compris quel prodige de mémoire j’avais trouvé en Jakob Mendel : un dictionnaire, en fait, un catalogue universel à deux pieds. Tout ébahi, je fixai ce phénomène bibliographique sous l’aspect insignifiant, voire un peu crasseux, d’un petit bouquiniste galicien, qui, après avoir déversé environ quatre-vingts noms, sans avoir l’air de rien mais intérieurement tout réjoui d’avoir abattu son atout, nettoyait maintenant ses lunettes avec un mouchoir qui peut-être jadis avait été blanc. Afin de dissimuler un peu mon étonnement, je demandai timidement lesquels de ces livres il pourrait éventuellement me procurer. « Bon, on va voir ça qu’on peut faire, grommela-t-il. Revenez demain, Mendel vous aura bien trouvé quelque chose d’ici là, et ce qu’on n’aura pas trouvé, on le trouvera ailleurs. Si on a seykhel 7), on a aussi de la chance ». Je le remerciai poliment, et c’est par excès de politesse que je commis tout aussitôt une grosse bêtise en lui proposant de noter sur un bout de papier les titres des livres que je souhaitais. Au même instant, je sentis le coup de coude que me décochait mon ami pour me mettre en garde. Trop tard ! Déjà Mendel m’avait déjà jeté un regard – et quel regard ! À la fois triomphant et offensé, méprisant et supérieur, tout à fait royal : le regard shakespearien de Macbeth quand Macduff a l’audace de s’imaginer que le héros invincible va capituler sans combat. Puis il eut de nouveau un petit rire, sa grosse pomme d’Adam roula étrangement le long de sa gorge comme s’il avait eu du mal à ravaler une réplique malséante. Et il aurait eu raison de répondre par les pires grossièretés imaginables, ce bon, ce brave Buchmendel, car seul un étranger, un ignare (un amorets 8), aurait-il dit), pouvait avoir l’impudence de concevoir une idée aussi insultante : noter le titre d’un livre à l’intention de Jakob Mendel comme s’il avait affaire à un apprenti libraire ou à un commis de bibliothèque, comme si cet incomparable cerveau des livres d’une clarté adamantine avait jamais eu besoin de s’aider d’instruments aussi rudimentaires. C’est plus tard seulement que je saisis combien par cette proposition polie j’avais dû offenser son génie singulier, car Jakob Mendel, ce petit juif galicien tout tassé, enfoui dans sa barbe et de surcroît bossu, était un titan de la mémoire. Derrière son front crayeux, sale, recouvert d’une mousse grise, le fantôme de chaque nom d’auteur, de chaque titre qui eût jamais été imprimé en tête d’un livre était conservé par l’écriture invisible de la mémoire, comme estampé par un poinçon d’acier. De chaque œuvre, publiée la veille ou deux cents ans plus tôt, il connaissait exactement, dans l’instant, le lieu de publication, l’auteur, le prix du neuf et de l’ancien ; il gardait en mémoire la vision impeccable tant de la couverture que des illustrations et des annexes en fac-simile ; qu’il l’ait tenue entre ses mains ou ne l’ait repérée que de loin sur un présentoir ou dans une bibliothèque, il avait de chaque œuvre une image exacte, aussi précise que l’est pour l’artiste celle qu’il porte en lui de sa création, encore invisible pour le reste du monde. Si par exemple tel livre était proposé pour six marks dans le catalogue d’un libraire d’ancien de Ratisbonne, il se souvenait immédiatement qu’un autre exemplaire était parti pour quatre couronnes lors d’une vente aux enchères à Vienne, deux ans plus tôt, et même du nom de l’acquéreur : non, Jakob Mendel n’oubliait jamais un titre, un nombre, il connaissait toutes les plantes, tous les infusoires, toutes les étoiles du cosmos éternellement changeant et constamment agité qu’est le monde du livre. Il en savait plus que les professionnels de chaque domaine, il se repérait dans les bibliothèques mieux que leurs conservateurs, il connaissait par cœur le stock de la plupart des entreprises, mieux que les propriétaires malgré leurs fichiers et leurs cartothèques, alors qu’il ne disposait de rien d’autre que de la magie de la mémoire, de cette mémoire incomparable dont on ne saurait vraiment rendre compte qu’en en produisant cent exemples. Bien sûr, cette faculté n’avait pu se former et s’aiguiser jusqu’à devenir si diaboliquement infaillible que par l’éternel mystère de toute perfection : par la concentration. En dehors des livres, cet être étrange ne connaissait rien au monde, car tous les phénomènes de l’existence ne commençaient à devenir réels pour lui que lorsqu’ils étaient coulés dans des caractères d’imprimerie, lorsqu’ils étaient rassemblés et comme mis en conserve dans un livre. Mais ces livres eux-mêmes, il ne les lisait pas pour leur signification, pour leur contenu intellectuel et narratif : seuls le nom de leurs auteurs, leur prix, leur apparence, leur page de titre suscitaient sa passion. Improductive et finalement stérile, répertoire de titres et de noms comprenant des centaines de milliers d’entrées estampées dans la substance souple du cortex cérébral d’un mammifère au lieu d’être comme de coutume enregistrées dans un catalogue, cette mémoire de Jakob Mendel spécifiquement vouée au livre ancien était, dans son accomplissement unique, un phénomène non moindre que la mémoire qu’avait Napoléon pour les physionomies, Mezzofanti pour les langues, Lasker pour les ouvertures de parties d’échecs, Busoni pour la musique 9). Utilisé dans un séminaire à l’université ou dans une institution savante, ce cerveau aurait instruit et émerveillé des milliers, des centaines de milliers d’étudiants et d’érudits, fécondant les sciences, gain incomparable pour ces trésors publics que nous appelons bibliothèques. Mais ce monde supérieur était à jamais fermé à ce petit bouquiniste galicien inculte, qui n’était guère allé plus loin que son école talmudique, et ses capacités fantastiques ne pouvaient donc se manifester, science ésotérique, que sur la table de marbre du Café Gluck. Que vienne cependant le grand psychologue qui, avec autant de persévérance et de patience que Buffon ordonnant et classant les espèces animales, décrira en détail et expliquera une à une et dans toutes leurs variantes les formes, espèces et archétypes de cette puissance magique qu’est la mémoire – alors son œuvre, qui manque toujours à notre monde intellectuel, devra commémorer Jakob Mendel, génie des prix et des titres, maître innommé de la science du livre ancien.

Pour ceux qui ne le connaissaient pas, Jakob Mendel n’était bien sûr, par sa profession, qu’un petit bouquiniste besogneux. Chaque dimanche paraissaient dans la Neue Freie Presse et dans le Wiener Tagblatt 10) les mêmes annonces stéréotypées : « Achète vieux livres, au meilleur prix. Venez sans délai. Mendel, Obere Alserstrasse », puis un numéro de téléphone – en réalité celui du Café Gluck. Chaque semaine, il explorait tous les stocks de livres ; avec l’aide d’un vieux portefaix à la barbe impériale, il traînait son nouveau butin jusqu’à son quartier général, d’où il le remportait ensuite, car il n’avait pas obtenu de concession permettant d’avoir pignon sur rue. Il était donc resté un gagne-petit vendant ses livres comme il le pouvait. Les étudiants lui revendaient année après année leurs manuels, qui transitaient par ses mains de génération en génération ; par ailleurs, il procurait moyennant une modeste commission les ouvrages qu’on lui demandait. Chez lui, les bons conseils ne coûtaient pas cher. Mais l’argent n’avait pas sa place dans son monde, car on ne l’avait jamais vu vêtu autrement que de ce même manteau élimé ; il buvait son lait accompagné de deux tartines tôt le matin, dans l’après-midi et le soir, déjeunait à midi d’une petite collation qu’on lui apportait du restaurant d’à côté. Il ne fumait pas, il ne jouait pas ; on pourrait dire qu’il ne vivait pas, seuls ses deux yeux vivaient derrière ses lunettes, ils nourrissaient sans cesse de mots, de titres et de noms le cerveau de cet être énigmatique, et cette masse malléable et fertile aspirait avec avidité cette surabondance comme une prairie se gorge des mille et mille gouttes d’une averse. Les gens ne l’intéressaient pas, et il ne connaissait peut-être qu’une seule de toutes les passions humaines, la plus humaine toutefois : la vanité. Si l’on venait le trouver en quête d’une information qu’on s’était déjà épuisé en vain à chercher en cent lieux, mais que lui pouvait fournir au débotté, cela suffisait à sa satisfaction, à son plaisir, comme peut-être encore le fait qu’à Vienne et à l’étranger vivaient quelques dizaines de personnes qui honoraient ses connaissances et en avaient besoin. Dans chacun de ces conglomérats informes de millions d’êtres que nous appelons des villes, il y a toujours en quelques rares points de minuscules facettes clivées qui reflètent à une échelle infime un seul et même univers, invisible pour la plupart, précieux uniquement pour le connaisseur, pour le frère en passion. Et ces connaisseurs des livres connaissaient tous Jakob Mendel. Tout comme si l’on voulait des conseils sur une partition musicale, on allait trouver à la Société des Amis de la Musique Eusebius Mandyczewski, qui y officiait, jovial sous son calot gris au milieu de ses dossiers et de ses notes, et qui, levant les yeux, résolvait dans l’instant, avec un sourire, les problèmes les plus difficiles, ou comme aujourd’hui encore quiconque est en quête d’informations sur le théâtre et la culture de la Vienne d’autrefois se tourne infailliblement vers l’omniscient père Glossy, ainsi, avec la même évidence tranquille, venaient au Café Gluck pour y consulter Jakob Mendel, dès qu’ils achoppaient sur un problème particulièrement épineux, les quelques fidèles de stricte obédience de la bibliophilie que comptait alors Vienne. Observer Mendel lors d’une telle consultation procurait au jeune homme curieux que j’étais un plaisir d’un genre spécial. Quand on lui présentait un livre de moindre intérêt, il en refermait la couverture, méprisant, et se contentait de grommeler « Deux couronnes ». Mais devant une rareté ou un exemplaire unique, il se redressait, plein de respect, il disposait sous le livre une feuille de papier, et l’on voyait qu’il avait soudain honte de ses doigts sales, tachés d’encre et aux ongles en deuil. Puis il commençait à examiner l’objet rare page par page, précautionneusement, tendrement, et avec un immense respect. Personne ne pouvait se permettre de l’importuner en un tel instant, pas plus qu’on ne vient importuner un vrai croyant quand il prie, et de fait, cette façon de regarder le livre, de le toucher, de le humer, de le soupeser, chacun de ces gestes, avait quelque chose d’une partie d’un cérémonial, semblait s’insérer dans la succession des moments d’un rituel. Son dos voûté se balançait ; il grommelait et grognait, il se grattait la tête, il émettait d’étranges sonorités archaïques : un « Ah » prolongé presque effrayé, un « Oh » étouffé admiratif, puis un bref «  » ou « Oï weh » 11) s’il s’avérait qu’une page manquait ou avait été dévorée par les poissons d’argent. Pour finir, il soupesait respectueusement l’ouvrage reposant à plat sur la paume de sa main, reniflait et flairait les yeux mi-clos le parallélépipède inégal, pas moins saisi qu’une demoiselle sentimentale respirant une tubéreuse. Bien sûr, durant cette procédure quelque peu contraignante, le propriétaire devait se montrer patient. Mais une fois l’examen terminé, Mendel délivrait volontiers, et même avec enthousiasme, toutes les informations souhaitables, en y joignant immanquablement des anecdotes se rapportant de près ou de loin à l’ouvrage ou au prix spectaculaire atteint par des spécimens similaires. En de tels instants, il semblait plus brillant, plus jeune, plus vivant, et une seule chose pouvait l’indisposer au plus haut point : qu’un étudiant de première année, par exemple, lui offrît de l’argent pour cette estimation. Alors, il avait un mouvement de recul offensé, tel un conservateur de musée et conseiller ministériel qu’un Américain voudrait remercier de ses explications en lui glissant un pourboire. Car tenir dans sa main un livre précieux représentait pour Jakob Mendel ce qu’est pour d’autres la rencontre d’une femme. Ces moments étaient ses nuits d’amour platonique. Seul le livre avait un pouvoir sur lui, jamais l’argent. C’est en vain que de grands collectionneurs, y compris le fondateur de l’université de Princeton, avaient essayé de le recruter en tant que consultant et acheteur au service de leur bibliothèque ; il refusait. On ne pouvait l’imaginer ailleurs qu’au Café Gluck. Trente-trois ans auparavant, la barbe encore duveteuse et les cheveux noirs et bouclés lui retombant sur le front, il était venu à Vienne de sa province orientale afin d’étudier le rabbinat, mais il avait quitté le dur dieu Jéhovah pour se vouer au panthéon étincelant et multiforme des livres. C’est alors qu’il s’était pour la première fois retrouvé au Café Gluck, qui était ensuite devenu peu à peu son atelier, son siège social, son bureau de poste, son univers. Comme l’astronome solitaire dans son observatoire examine chaque nuit à travers la petite ouverture circulaire du télescope les myriades d’étoiles, leur cours mystérieux, leur pêle-mêle changeant, les regarde s’éteindre et se rallumer, Jakob Mendel, de cette table carrée du Café Gluck, contemplait à travers ses lunettes cet autre univers également mouvant et changeant mais supérieur au nôtre qu’est le monde des livres.  

On le tenait bien sûr en haute considération au Café Gluck, dont la renommée devait davantage à sa chaire invisible de bouquiniste qu’au parrainage du grand musicien, créateur d’Alceste et d’Iphigénie, Christoph Willibald Gluck. Il faisait partie du mobilier au même titre que le vieux comptoir en merisier, les deux billards rapiécés de toute part et le percolateur en cuivre, et on lui gardait sa table comme un sanctuaire. Comme le personnel ne manquait jamais de suggérer aimablement à ses nombreux clients et émissaires de commander quelque consommation, le plus gros du produit de sa science finissait dans les poches de l’ample tablier de cuir que le chef des garçons, l’Oberkellner Deubler, portait à la taille. Cela valait à Buchmendel la jouissance de plusieurs privilèges. Il disposait gratuitement du téléphone, téléphone était libre pour lui, on lui gardait son courrier et prenait soin de toutes les commandes qu’il recevait ; la brave vieille femme des toilettes lui brossait son manteau, recousait ses boutons et chaque semaine lui portait un petit paquet de linge à la blanchisserie ; Lui seul était autorisé à se faire apporter son déjeuner de l’auberge voisine ; et chaque matin, M. Standhartner, le propriétaire, se présentait en personne à sa table pour le saluer (à vrai dire  sans que, le plus souvent, Jacob Mendel, plongé dans ses livres le remarquât). Il arrivait au café pile à sept heure et demie le matin et n’en sortait que le soir à l’extinction des lumières. Il ne parlait jamais aux autres clients, ne lisait pas de journal, ne remarquait aucun des changements et, quand M. Standhartner lui demanda poliment s’il ne lisait pas mieux à la lumière électrique qu’auparavant à la lumière falote et vacillante des lampes Auer, il leva un regard étonné vers les aux ampoules : malgré le bruit et les coups de marteau du chantier qui avait pris plusieurs jours, ce changement lui avait complètement échappé.  Seuls filtraient jusqu’à son cerveau, à travers les deux orifices ronds de ses lunettes, par absorption à travers ces deux lentilles étincelantes, les milliards de microorganismes noirs des caractères d’imprimerie ; tout le reste ne faisait que passer devant lui comme un bruit dépourvu de signification. En fait, il avait passé à cette table carrée plus de trente ans, c’est-à-dire toute la partie active de sa vie, dans un même rêve éveillé perpétuel, continu, seulement interrompu par le sommeil – ne faisant que lire, comparer, calculer. 

Voilà pourquoi une sorte d’effroi m’envahit quand m’apparut, vide comme une pierre tombale dans la pénombre de cette salle, la table de marbre d’où Jakob Mendel dispensait ses oracles. C’est seulement à présent, ayant avancé en âge, que j’ai compris quelle perte représente à chaque fois la disparition de tels êtres, avant tout parce que ce qu’il subsiste encore d’unique dans notre monde dont l’uniformité s’accroît inexorablement devient plus précieux de jour en jour. Et puis, par une intuition profonde, le jeune homme inexpérimenté que j’étais alors avait beaucoup aimé Jakob Mendel. En lui, j’avais pour la première fois approché le grand mystère que voici : tout ce que notre existence comporte de particulier et de puissant ne s’accomplit que par la concentration intérieure, par une sublime monomanie, liée à la folie par une parenté sacrée. Que puisse encore se rencontrer aujourd’hui une pure vie dans l’esprit, une abstraction totale dans une seule idée, qu’une absorption aussi profonde que celle d’un yogi indien ou d’un moine médiéval dans sa cellule se manifeste dans un café éclairé à l’électricité, à côté de la cabine du téléphone, l’exemple m’en avait été donné, bien plus que par nos poètes contemporains, par ce petit bouquiniste tout à fait inconnu. Et pourtant, j’avais pu l’oublier – à tout le moins durant les années de guerre où je m’étais voué à ma propre tâche aussi exclusivement que lui à la sienne. Mais maintenant, devant cette table vide, je ressentais une sorte de honte à son égard, et en même temps une curiosité renouvelée.

Car où s’en était-il allé, que lui était-il arrivé ? J’ai appelé le garçon et l’ai interrogé. Non, un Monsieur Mendel, désolé, il ne savait pas. Aucun monsieur de ce nom ne fréquentait le café. Mais peut-être que son chef saurait. Celui-ci est arrivé d’un pas pesant, poussant en avant son ventre proéminent ; il a hésité, réfléchi, puis déclaré que non, lui non plus, il ne connaissait pas de Monsieur Mendel. Mais est-ce que je parlais de M. Mandl, le M. Mandl de la mercerie, Florianigasse ? Un goût amer m’est venu aux lèvres, un goût de fugacité : à quoi bon vivre si le vent derrière notre chaussure emporte déjà la dernière trace de nous ? Pendant trente ans, peut-être quarante, un homme avait respiré, lu, pensé, parlé dans cet espace de quelques mètres carrés, et il n’avait dû s’écouler que trois, quatre années, un nouveau pharaon était arrivé et l’on ne savait plus rien de Joseph 12) ; à présent, au Café Gluck, on ne savait plus rien de Jakob Mendel, de Buchmendel ! Presque en colère, j’ai demandé si je ne pourrais pas parler à M. Standhartner, ou si personne d’autre dans la maison n’appartenait au personnel d’autrefois. Oh, M. Standhartner, oh mon Dieu, ça faisait longtemps qu’il avait vendu le café, il était décédé, et l’ancien Oberkellner, eh bien, il vivait maintenant dans sa ferme de Krems. Non, il n’y avait plus personne… Ou peut-être… Oui, oui ! – Mme Sporschil était toujours là, la dame des toilettes. Mais elle ne pouvait certainement pas se souvenir des clients un à un. J’ai tout de suite pensé : on n’oublie pas un Jacob Mendel, et on a permis qu’elle vienne me parler.

Elle est venue du fond du café, Mme Sporschil, les cheveux blancs ébouriffés, à petits pas d’hydropique, en essuyant avec un chiffon ses mains rougies : apparemment, elle venait de balayer son réduit obscur ou de nettoyer les vitres. À ses manières mal assurées, je remarquai immédiatement qu’elle était mal à l’aise d’être appelée si soudainement sous les grosses ampoules, dans la partie chic du café – les habitants de Vienne flairent immédiatement le détective ou la police, lorsque quelqu’un veut leur poser des questions. Alors elle me regarda d’abord avec méfiance, avec un regard de dessous, un regard très prudent. Que pouvais-je lui vouloir de bon ? Mais dès que je m’enquis de Jakob Mendel, elle redressa d’un coup ses épaules et me regarda bien en face, les yeux presque rayonnants. « Mon Dieu, ce pauvre M. Mendel, que quelqu’un pense encore à lui ! Oh oui, ce pauvre M. Mendel » – elle était au bord des larmes tant elle était touchée, comme le sont toujours les personnes âgées quand on leur rappelle leur jeunesse, quelque bon moment partagé et oublié. Je demandai s’il était encore en vie. « Oh, mon Dieu, pauvre M. Mendel. Ça doit bien faire déjà cinq ou six ans, non, sept ans qu’il est mort. Un homme si gentil, si bon. Et quand je pense à tout le temps que je l’ai connu, plus de vingt-cinq ans, il était déjà là quand j’y suis entrée. Et c’est une honte, comme on l’a laissé mourir ! » Elle était de plus en plus de plus en émue ; elle me demanda si j’étais un parent. Car personne ne s’était jamais soucié de lui, personne n’avait jamais posé de questions à son sujet – je ne savais donc pas ce qui lui était arrivé ?

Non, je ne savais rien, lui ai-je assuré, il fallait qu’elle me le raconte, qu’elle me raconte tout. La brave femme avait l’air timide et embarrassée, elle essuyait sans cesse ses mains mouillées. Je compris qu’elle était gênée de se tenir ici au milieu du café, elle, la dame des toilettes, avec son tablier sale et ses cheveux blancs ébouriffés, et elle jetait sans cesse des coups d’œil anxieux de droite et de gauche pour voir si un des serveurs n’écoutait pas. Je lui suggérai donc que nous allions dans la salle de jeux, à la place qu’occupait jadis Mendel : là-bas, elle m’expliquerait tout. Émue, elle hocha la tête, reconnaissante que je l’aie comprise ; la vieille dame au pas déjà un peu chancelant me précéda, je l’accompagnai. Les deux serveurs nous suivirent des yeux avec étonnement, ils sentaient qu’il y avait entre elle et moi une connexion, et certains clients étaient eux aussi interloqués par notre couple étrangement assorti. Et quand nous nous fûmes assis à la table de Jakob Mendel, elle me parla de lui et de son naufrage (maints détails s’ajoutèrent ensuite grâce à ce que d’autres gens me rapportèrent). 

Eh bien, alors, oui, me raconta-t-elle, au début de la guerre, et encore après, il avait continué à venir, matin après matin, à sept heures et demie, et il restait là toute la journée à étudier comme il l’avait toujours fait, oui, ils avaient tous le sentiment qu’il n’avait pas du tout pris conscience que c’était la guerre, et ils en parlaient souvent. Comme je le savais sans doute bien, jamais il ne regardait un journal ni ne parlait à qui que ce soit. Mais même quand les crieurs faisaient leur bruit d’enfer avec leurs éditions spéciales et que tout le monde se précipitait pour voir ce qu’elles racontaient, il ne se levait pas, il n’écoutait pas. Il n’avait pas non plus remarqué qu’il manquait Franz, le marqueur, qui avait été tué à Gorlice, et il ne savait pas que les Russes avaient fait prisonnier le fils de M. Standhartner, à Przemysl 13). Et il n‘avait jamais dit un mot du pain qui devenait de plus en plus immangeable ou du misérable ersatz au jus de figue qu’on avait dû lui donner à la place du lait pour son café. Il s’était juste étonné, une fois, qu’il y eût si peu d’étudiants, c’était tout. « Mon Dieu, le pauvre homme, sa seule joie et son seul souci, c’étaient ses livres. »

Mais voilà, un jour, le malheur était arrivé. En pleine journée, sur le coup de 11 heures, un agent de la police de sûreté était arrivé avec un autre policier, de la Secrète, celui-là, qui avait montré l’insigne à son revers et demandé si un certain Jakob Mendel fréquentait l’établissement. Ensuite, ils étaient allés directement trouver Mendel à sa table, et lui, il avait cru innocemment qu’ils voulaient lui vendre des livres ou lui demander quelque renseignement. Mais immédiatement, ils lui avaient enjoint de les suivre et ils l’avaient emmené. C’était une véritable honte pour le café, tout le monde s’était retourné pour voir le pauvre M. Mendel, debout entre les deux policier, les cheveux retombant sur ses lunettes, regardant alternativement l’un et l’autre sans bien savoir ce qu’ils lui voulaient. Elle, illico, elle avait dit à l’agent qu’il devait y avoir une erreur, qu’un homme tel que M. Mendel n’aurait pas fait de mal à une mouche, mais le type de la police secrète lui avait aussitôt crié dessus, en lui disant de ne pas se mêler d’une affaire officielle. Et puis ils l’avaient emmené, et il n’était pas revenu pendant longtemps, pendant deux ans. Même à présent, elle ne savait pas vraiment ce qu’ils pouvaient bien avoir contre lui. « Mais je vous en fais le serment, dit la vieille femme, tout agitée, M. Mendel était incapable de faire quelque chose de mal. Ils ont eu tort, j’en mettrais ma main au feu. C’est un crime, ce qu’ils ont fait à ce pauvre homme innocent, un crime. »

Et elle avait raison, la bonne, la touchante Mme Sporschil, notre ami Jakob Mendel n’avait effectivement rien fait de mal, mais seulement commis une sottise inconcevable, touchante, invraisemblable au plus haut point même en ces temps de folie, une bêtise qui ne pouvait s’expliquer que par sa façon inouïe de vivre comme sur une autre planète, totalement absorbé dans son univers propre et ignorant tout le reste.  Voici ce qui s’était passé – c’est seulement plus tard que j’en appris tous les détails – : la censure militaire, chargée de surveiller toute la correspondance avec des pays étrangers, avait intercepté une carte postale, écrite et signée par un certain Jacob Mendel, dûment affranchie au tarif étranger, mais – cas incroyable – à destination d’un pays ennemi.  Dans cette carte adressée à Jean Labourdaire, libraire, quai de Grenelle, Paris, un certain Jacob Mendel se plaignait de ne pas avoir reçu les huit derniers numéros du Bulletin bibliographique de la France mensuel malgré un abonnement annuel payé d’avance. À la censure, quand il lui tomba entre les mains, ce document frappa d’étonnement le professeur de lycée (à titre privé féru d’études romanes) qu’on avait affublé d’une tunique bleue de réserviste et chargé de cette tâche subalterne. « C’est un canular », pensa-t-il. Parmi les deux mille lettres qu’il avait brassées et examinées chaque semaine à la recherche de quelque échange d’informations douteux ou de tournures permettant de soupçonner un échange codé entre des espions suspects, jamais il n’avait mis le doigt sur une telle absurdité : voilà que quelqu’un, avec une parfaite insouciance, envoyait une carte postale d’Autriche en France, c’est-à-dire mettait à la boîte, tout à son aise, une lettre pour un étranger ennemi comme si les frontières n’étaient pas garnies de barbelés depuis 1914, et comme si la France, l’Allemagne, l’Autriche et la Russie ne réduisaient pas réciproquement leur population masculine de quelques milliers d’éléments chaque jour que Dieu faisait. C’est pourquoi il remisa tout d’abord la carte postale dans le tiroir de son bureau, à titre de curiosité, et sans consacrer la moindre notification à cette idiotie. Mais quelques semaines plus tard, il découvrit une autre carte signée par le même étrange individu. Adressée à un libraire, un certain John Aldridge, Holborn Square, Londres, elle lui demandait s’il pouvait procurer les derniers numéros de l’Antiquarian au signataire, Jakob Mendel, lequel, avec une émouvante naïveté, donnait son adresse complète. Cette fois, le professeur de lycée se sentit un peu à l’étroit dans son uniforme. Finalement, cette grosse blague ne recelait-elle pas quand même quelque énigmatique signification chiffrée ? Toujours est-il qu’il se leva, et, en claquant des talons, déposa les deux cartes sur le bureau du commandant. Celui-ci haussa ses deux épaules. « Drôle d’affaire ! » Il conseilla d’abord à la police de vérifier si cet individu existait réellement. Une heure plus tard, Jakob Mendel était arrêté et, toujours sous le coup de la surprise, conduit devant le commandant, qui lui présenta les mystérieuses cartes postales et lui demanda s’il reconnaissait en être l’expéditeur. Irrité par la dureté de ton du commandant et surtout parce qu’on l’avait dérangé dans sa lecture d’un important catalogue, Mendel se mit à faire du tapage et répondit presque grossièrement que, bien sûr, c’était lui qui avait écrit ces cartes. On avait quand même bien le droit de réclamer quand on ne recevait pas les publications auxquelles on avait souscrit et payé son abonnement, non ?  Le commandant se tourna de guingois dans son fauteuil vers le lieutenant à la table voisine. Tous deux échangèrent un clin d’œil de connivence : ce type était complètement piqué ! Puis le commandant réfléchit : devait-il se contenter de tancer vertement cet ahuri et le flanquer dehors, ou prendre l’affaire au sérieux ? Quand dans un bureau on a l’embarras d’un tel cas douteux, on décide presque toujours, pour commencer, de rédiger un procès-verbal. Un procès-verbal, c’est toujours bien. Si ça ne sert à rien, ça ne fait pas de mal, c’est juste une insignifiante feuille de papier griffonnée de plus parmi des millions d’autres.

Dans ce cas, malheureusement, cela devait nuire à un pauvre homme sans méfiance. Tout d’abord, on lui demanda son nom : Jakob, plus exactement Jainkeff Mendel. Profession ?  Colporteur, car il n’avait pas de licence de libraire, non, juste une autorisation de colportage. Mais dès la troisième question, ce fut un désastre. Lieu de naissance ? Jakob Mendel indiqua une petite localité près de Petrikau 14). Le commandant leva les sourcils. Petrikau. N’était-ce pas en Pologne russe, près de la frontière ? Suspect, très suspect ! Le commandant poussa donc son interrogatoire de façon plus stricte. Quand Jakob Mendel avait-il acquis la citoyenneté autrichienne ? Mendel le regarda fixement derrière ses lunettes, sombres et perplexe : il n’avait pas très bien compris. Bon sang, avait-il des papiers, des documents officiels, et si oui, où ? Non, il n’avait que son autorisation de colportage. Le commandant haussa davantage encore les rides de son front. Et alors, sa nationalité ? Il fallait qu’il s’explique enfin. Quelle était celle de son père ? Autrichien ou Russe ? Russe, bien sûr, répondit placidement Jakob Mendel. Et lui-même ? Oh, il avait passé clandestinement la frontière russe trente-trois ans auparavant pour échapper au service militaire, et depuis il vivait à Vienne. Le commandant devenait de plus en plus nerveux. Alors, ici, quand Mendel avait-il acquis la nationalité autrichienne ? Pour quoi faire ? avait-il demandé. Il ne s’était jamais soucié de telles choses. Donc, il était toujours russe ? « Eh bien, oui. » répondit d’un ton indifférent Mendel, que cet interrogatoire fastidieux avait depuis longtemps commencé à  ennuyer.

Le commandant se redressa si brusquement sur sa chaise que le dossier émit un craquement. Une chose pareille pouvait donc exister ! À Vienne, dans la capitale de l’Autriche, en pleine guerre, à la fin de 1915, après Tarnow et la grande offensive, un Russe se promenait sans être inquiété, écrivait en France et en Angleterre, et la police ne se souciait de rien. Et dans les journaux, les imbéciles s’étonnaient que Conrad von Hötzendorf 15) n’ait pas tout de suite avancé à marche forcée jusqu’à Varsovie ; et à l’état-major, ils sont tout surpris étonnés lorsque chaque mouvement de nos troupes est signalé à la Russie par des espions. Le lieutenant s’était levé et se tenait lui aussi près du bureau ; la conversation tourna brusquement à l’inquisition. Pourquoi ne s’était-il pas inscrit immédiatement comme étranger ? répondit Mendel, toujours ingénu, dans son jargon juif chantant, « Pourquoi tout d’un coup j’aurais dû m’inscrire ? »  Le commandant vit dans cette question en retour une provocation et lui demanda sur un ton menaçant s’il n’avait pas lu les avis à la population. « Non ! » Est-ce que par hasard il ne lisait pas non plus les journaux ? « Non. »

Les deux militaires fixèrent Jakob Mendel comme si la lune était tombée au milieu de la pièce, et lui, décontenancé, commença à transpirer. Puis le téléphone cliqueta, les machines à écrire crépitèrent, les ordonnances coururent en tous sens, et Jacob Mendel fut remis à la prison de la garnison, pour être envoyé par le prochain convoi dans un camp de concentration 16). Quand on lui enjoignit de suivre les deux soldats, il les considéra avec ébahissement. Il ne comprenait pas ce qu’on lui voulait, mais à vrai dire il n’en éprouvait aucun souci. Qu’est-ce que cet homme avec son col à broderies dorées et sa voix rude pourrait bien lui faire ? Dans le monde supérieur fait de livres où vivait Jakob Mendel, il n’y avait pas de guerres, pas de mésententes, mais seulement la connaissance éternelle de nombres et de mots, de titres et de noms d’auteurs, et la volonté d’accroître encore cette connaissance. Il descendit donc docilement les escaliers, flanqué des deux soldats. C’est seulement au poste de police, quand on lui prit tous les livres qui bourraient les poches de son manteau et qu’on exigea qu’il donne son portefeuille où il conservait cent notes importantes ou adresses de clients, qu’il commença à se débattre furieusement. Il fallut le maîtriser, mais dans l’empoignade ses lunettes tombèrent sur le sol, et ce téléscope magique grâce auquel il explorait le monde de l’esprit se brisa en mille morceaux. Deux jours plus tard, dans son mince manteau d’été, il fut expédié dans un camp de concentration pour civils russes, près de Komorn 17). 

Dans quelle horreur mentale Jakob Mendel vécut-il ses deux années de camp de concentration, sans livres, sans ses livres bien-aimés, sans argent, dans cette gigantesque geôle, en compagnie d’êtres indifférents, grossiers et pour la plupart illettrés ; qu’y a-t-il souffert, séparé de son monde de livres supérieur et unique comme un aigle aux ailes coupées le serait de son élément éthéré ? Aucun témoignage ne peut nous l’apprendre. Mais peu à peu, dégrisé de sa folie, le monde sait que parmi toutes les cruautés et tous les empiétements criminels de cette guerre, aucun n’était plus insensé, plus superflu, et donc plus inexcusable moralement que de rassembler et parquer derrière des barbelés des civils sans méfiance, qui avaient depuis longtemps dépassé l’âge de servir, qui vivaient depuis de longues années dans le pays comme s’il était le leur, et qui, croyant au caractère sacré de l’hospitalité que respectent même les Toungouse et les Araucans, avaient négligé de s’échapper quand il en était temps – ce crime contre la civilisation, la France, l’Allemagne,  l’Angleterre, tous les pays de notre Europe prise de démence l’ont commis, aussi absurdement. Et peut-être Jakob Mendel, comme cent autres innocents parqués ainsi, aurait-il misérablement succombé à la folie, à la dysenterie, à l’épuisement et au délabrement mental si un hasard tout à fait autrichien ne l’avait juste à temps ramené dans son monde. Après sa disparition, en effet, étaient arrivées à plusieurs reprises à son adresse des lettres de ses clients distingués : l’ancien gouverneur de Styrie, le comte Schoenberg, collectionneur fanatique d’ouvrages d’héraldique ; l’ancien doyen de la faculté de théologie, le professeur Siegenfeld, auteur d’un commentaire de saint Augustin ; l’amiral de la flotte à la retraite Edler von Pisek, âgé de quatre-vingts ans, qui n’en finissait pas d’améliorer la rédaction de ses Mémoires – tous ces fidèles clients avaient écrit de façon répétée à Jakob Mendel au Café Gluck, et certaines de ces lettres avaient été réexpédiées à son attention au camp de concentration. Là, le hasard voulut que le capitaine entre les mains duquel elles tombèrent fût de bonne composition ; il s’étonna vivement de découvrir que des personnages aussi distingués faisaient partie des connaissances de ce petit juif à moitié aveugle et crasseux qui, comme on lui avait cassé ses lunettes et comme il n’avait pas d’argent pour s’en procurer d’autres, restait tapi dans son coin comme une taupe, gris, sans yeux, silencieux. Pour avoir de tels correspondants, il fallait après tout ne pas être n’importe qui. Il permit donc à Mendel de répondre à ces lettres et de demander à ses clients d’intercéder en sa faveur. Ce ne fut pas en vain. Mus par la solidarité passionnée des collectionneurs, l’Excellence et le doyen mobilisèrent leurs relations, et leur caution accordée conjointement fit qu’en 1917, après plus de deux ans de détention, Buchmendel fut autorisé à revenir à Vienne, à condition toutefois de se présenter quotidiennement à la police. Cela étant, il lui était quand même permis de retrouver la liberté dans son monde, son ancienne mansarde exiguë, ses étalages de livres bien-aimés à explorer, et surtout son Café Gluck.

Ce retour au Café Gluck de Mendel remonté des profondeurs de son enfer, la bonne Mme Sporschil put me le raconter tel qu’elle l’avait vécu. « Un jour – Jésus, Marie ! – je n’en crois pas mes yeux – quelqu’un pousse la porte juste un peu, juste entrebâillée, vous savez, comme il faisait toujours, et le voilà qui entre comme en trébuchant, ce pauvre M. Mendel. Il portait une capote de soldat toute rapiécée, et sur la tête quelque chose qui avait peut-être été un chapeau, un chapeau qu’on avait mis aux ordures. Il n’avait pas de col à sa chemise, et on aurait dit la mort, avec son visage gris, ses cheveux gris – et maigre ! Maigre à faire pitié ! Mais il entre, comme si de rien n’était, il ne demande rien, il ne dit rien, il va tout droit vers la table et il ôte son manteau, mais pas comme il le faisait avant, d’un seul mouvement et sans peine, là, il respire mal. Et il n’a aucun livre – il s’assied en silence et reste là à regarder droit devant lui, l’air absent, les yeux humides. C’est seulement petit à petit qu’il a recommencé à lire, quand nous lui avons apporté tout le tas de papiers qui étaient arrivés pour lui d’Allemagne. Mais il n’était plus le même. »

Non, il n’était plus le même, la merveille du monde, le registre magique de tous les livres : tous ceux qui l’ont vu à cette époque m’ont raconté avec nostalgie la même histoire. Quelque chose semblait irrémédiablement ruiné dans son regard jadis si calme, quand il ne faisait que lire comme on respire ; quelque chose avait été brisé : dans sa course effrénée, la terrible comète de sang avait dû fracasser aussi la paisible et lointaine Alcyone 13) qu’était son monde de livres. Dans cet enclos de barbelés, son regard habitué depuis des décennies aux pattes de mouche des caractères d’imprimerie délicats et silencieux avait dû lui présenter des horreurs. Car ses paupières alourdies dissimulaient les pupilles jadis si vives et étincelantes d’ironie, ses yeux étaient à présent somnolents et bordés de rouge derrière les lunettes rafistolées à grand-peine avec des bouts de ficelle. Et il y avait plus terrible encore : dans l’architecture fantastique de sa mémoire, un pilier devait s’être effondré, de telle sorte que la structure entière s’était désorganisée. Car notre cerveau, ce mécanisme raffiné fait de la plus subtile des substances, cet instrument de précision de nos connaissances, est si délicat qu’une infime artère obstruée, un imperceptible foyer d’infection, une cellule fatiguée, une molécule déplacée suffisent à faire taire dans notre esprit l’harmonie des sphères embrassant souverainement toutes choses. Et depuis le retour de Mendel, les touches de sa mémoire, de ce clavier unique en son genre grâce auquel il régnait sur ses connaissances, ces touches se bloquaient. Si de temps à autre quelqu’un venait lui demander un renseignement, Mendel le fixait d’un œil épuisé, il ne comprenait plus très bien, il se trompait sur ce qu’on lui disait et l’oubliait – il n’était plus lui-même, comme le monde n’était plus le monde. Il ne se balançait plus en lisant, totalement absorbé dans sa lecture ; la plupart du temps, il restait assis là comme pétrifié, les lunettes machinalement tournées vers son livre, sans que l’on puisse savoir s’il lisait ou s’il sommeillait, hébété. Mme Sporschil m’a raconté que bien souvent, il laissait sa tête retomber pesamment sur son livre et s’endormait ainsi en plein jour ; parfois aussi il regardait fixement, pendant des heures, la lumière puante de la lampe à acétylène, ustensile étranger que l’on avait posé sur sa table à cette époque où le charbon manquait 19). Non, Mendel n’était plus Mendel, ni une merveille du monde, mais un paquet inutile dans sa  barbe et ses vêtements ; respirer le fatiguait ; affalé sur la chaise qui avait été naguère son siège de Pythie, il n’était plus la gloire du Café Gluck, mais une honte, une tache de gras malodorante et d’aspect repoussant, un parasite incommode qui n’avait rien à faire là.

Et c’est bien ainsi que le considérait le nouveau propriétaire, un nommé Florian Gurtner, originaire de Retz, qui s’était enrichi en trafiquant sur la farine et le beurre pendant l’année de famine de 1919, et avait persuadé par ses belles paroles le brave Standhartner de lui céder le Café Gluck pour quatre-vingt mille couronnes en papier-monnaie qui avaient rapidement perdu toute valeur 20). Avec sa ferme poigne de paysan, il s’attaqua aussitôt à la transformation du vénérable café en un établissement distingué, acheta au bon moment des fauteuils neufs payés avec de mauvais billets, installa un porche en marbre et entreprit sans tarder de négocier l’achat du restaurant d’à côté pour adjoindre un dancing à son café. Bien sûr, ce parasite au poil épais, qui à lui seul occupait une table du matin au soir, et qui se contentait de boire deux tasses de café et de manger cinq tartines, le dérangeait dans ses travaux d’embellissement menés en hâte. Standhartner avait bien essayé de lui recommander en particulier son vieux client et de lui expliquer quel homme important, éminent, était ce Jakob Mendel ; il le lui avait en quelque sorte transmis, en même temps que l’inventaire, à titre de servitude pesant sur l’établissement. Mais avec le nouveau mobilier et la magnifique caisse enregistreuse étincelante en aluminium, Florian Gurtner avait acquis la mentalité brutale des faiseurs d’argent caractéristique de l’époque, et il n’attendait qu’un prétexte pour débarrasser son café élégant de ce dernier vestige irritant de l’indigence banlieusarde. Une bonne occasion sembla s’annoncer pour bientôt, car Jakob Mendel était très mal en point. Le broyeur de l’inflation avait réduit en poussière les derniers billets de banque qu’il avait épargnés ; ses clients s’étaient dispersés. Et il n’avait plus la force de recommencer, petit bouquiniste colporteur, à monter des escaliers pour acheter et vendre ses livres ; il était fatigué. Il était dans la misère, on pouvait le voir à cent petits signes. Il ne se faisait plus que rarement apporter quelque chose du restaurant, et il tardait de plus en plus à régler les sommes dérisoires qu’il devait pour son café et ses tartines, une fois même il était resté trois semaines sans payer. Alors déjà, l’Oberkellner de l’époque avait voulu le mettre à la rue. Mais la brave Mme Sporschil, la dame des toilettes, eut pitié et se porta garante de lui.

Le mois suivant, pourtant, le désastre se produisit. À plusieurs reprises déjà, l’Oberkellner avait remarqué que ses comptes de boulangerie ne voulaient jamais tomber juste. Il s’avérait qu’il manquait de plus en plus de pains qu’il n’en avait été commandé et payé. Bien sûr, ses soupçons se tournèrent immédiatement vers Mendel, car son vieux commissionnaire vacillant sur ses jambes était venu plusieurs fois se plaindre que le bouquiniste lui devait six mois de gages et qu’il ne pouvait obtenir de lui le moindre heller. Le garçon-chef redoubla donc d’attention, et deux jours plus tard, dissimulé derrière le paravent du poêle, il réussit à prendre Jakob Mendel sur le fait quand celui-ci, s’étant levé de sa table en cachette, passa dans l’autre salle de devant, s’empara en hâte de deux petits pains dans une corbeille et les engloutit voracement. Quand on lui présenta l’addition, il prétendit n’en avoir pas mangé. Maintenant, les disparitions s’expliquaient. L’Oberkellner rapporta immédiatement l’incident à M. Gurtner et celui-ci, tout content d’avoir le prétexte longtemps cherché, s’en prit à Mendel devant tout le monde en rugissant, l’accusa de vol et se glorifia même de ne pas avoir appelé la police sur- le-champ. Mais il lui ordonna d’aller au diable, sans délai et pour toujours. Jakob Mendel, tremblant, se leva maladroitement de sa chaise sans rien dire et partit, ce fut tout.

  « Quelle pitié ! dit Mme  Sporschil quand elle me raconta ce départ. « Je n’oublierai jamais la façon dont il s’est levé, ses lunettes relevées sur son front, blanc comme un linge. Il n’a pas pris le temps de mettre son manteau, même si on était en janvier, vous savez, cette année où il a fait si froid. Et il était tellement effrayé qu’il a laissé son livre sur la table ; quand je l’ai remarqué j’ai voulu le lui apporter, mais en titubant, il était déjà arrivé à la porte. Et je n’aurais pas osé courir derrière lui dans les rues, parce que M. Gurtner s’était planté devant la porte et lui criait après, si bien que les gens s’arrêtaient et s’attroupaient. Oui, quel scandale ! J’avais honte jusqu’au fond de mon âme ! Chasser quelqu’un pour quelques petits pains ! Une telle chose n’aurait pas pu arriver du temps de M. Standhartner. Avec lui, il aurait pu manger gratis tout le restant de sa vie. Mais les gens d’aujourd’hui, ils n’ont pas de cœur. Chasser un homme qui était là tous les jours depuis trente ans et plus, vraiment, c’était scandaleux, et je n’aimerais pas avoir à en répondre devant le Bon Dieu – pas moi !

La bonne vieille était à présent tout agitée, et avec la prolixité passionnée des gens âgés, elle revenait sans cesse au scandale que c’était, et à M. Standhartner qui n’aurait jamais fait une chose pareille. Il a donc fallu finalement que je la presse de me dire ce qu’il était advenu de notre Mendel et si elle l’avait revu. Elle se reprit et, de plus en plus émue, revint à son récit. « Tous les jours, quand je passais devant sa table, oui, à chaque fois, vous pouvez me croire, ça me causait un choc. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander où il pouvait bien être, ce pauvre M. Mendel, et si j’avais su où il habitait, j’y serais allée pour lui apporter quelque chose de chaud, sinon, où est-ce qu’il aurait pris l’argent pour se chauffer et pour se nourrir ? Et il n’avait personne au monde, à ma connaissance. Pas de famille. Mais au bout d’un temps, comme je n’avais plus jamais eu de nouvelles de lui, rien entendu dire à son sujet, j’ai pensé que ça devait être fini pour lui et que je ne le reverrais jamais. Et déjà, je me demandais si je ne devrais pas faire dire une messe, parce que c’était un brave homme, et puis on se connaissait. On se connaissait depuis plus de vingt-cinq ans.

Mais un matin de février, à sept heures et demie, comme je briquais les garnitures de fenêtre en laiton, tout d’un coup, ah oui, c’est comme si j’avais pris un coup, voilà la porte qui s’ouvre et M. Mendel qui entre. Vous savez, il se glissait toujours de biais par la porte entrebâillée, l’air embarrassé, mais cette fois, il y avait quelque chose d’autre. Je remarque tout de suite qu’il se tourne à hue et à dia, il a le regard vitreux, et mon Dieu, de quoi est-ce qu’il a l’air – avec sa barbe, il n’a plus que la peau et les os ! Tout de suite, ça me fait un effet épouvantable de le voir comme ça ; je me dis qu’il n’a plus d’idée de rien, il va en plein jour comme un somnambule, il a tout oublié de ce temps-là, des petits pains, de M. Gurtner et de la façon dont on l’a chassé, il ne sait même plus qui il est. Dieu merci, le Gurtner n’était pas encore là et le premier garçon de café était en train de prendre son café. Je me suis précipitée vers lui pour lui expliquer qu’il ne doit pas rester là, qu’il ne faut pas qu’il se fasse de nouveau jeter dehors par l’autre brute – je veux dire, par M. Gurtner, se reprit-elle en jetant autour d’elle un regard craintif. Alors je l’appelle : « M. Mendel ! ». Il lève les yeux et me dévisage. Et à ce moment-là, mon Dieu, c’était terrible, à ce moment-là, il a dû se souvenir de tout ; il sursaute et il se met à trembler, mais pas seulement des doigts, il grelotte de tout son corps, on le voit à ses épaules, et il file vers la porte en vacillant, et là il s’écroule. Nous avons aussitôt téléphoné au service de secours, et ils l’ont emmené, tout fiévreux comme il était. Il est mort dans la soirée ; c’était une pneumonie a déclaré le médecin, un cas très grave, et il a ajouté que probablement M. Mendel ne savait déjà plus ce qu’il faisait en revenant nous voir. C’est l’habitude qui l’avait amené jusqu’ici comme un somnambule. Mon Dieu, si vous avez été assis tous les jours à la même table pendant trente-six ans, c’est là qu’est votre maison. »

Nous avons parlé de cet étrange personnage encore longuement, nous, les deux dernières personnes qui l’aient connu : moi à qui, jeune homme, il avait malgré son existence aux dimensions microscopiques donné le premier aperçu d’une vie entièrement circonscrite par l’esprit – et elle, la pauvre dame des toilettes éreintée, qui ne lisait jamais un livre et qui n’était liée à ce compagnon de dénuement que pour lui avoir pendant vingt-cinq ans brossé son manteau et recousu ses boutons. Et pourtant, assis à son ancienne table abandonnée en compagnie de son ombre que nous avions invoquée, nous nous sommes parfaitement entendus, car les souvenirs partagés rattachent les êtres, et doublement les souvenirs aimants.  Soudain, en pleine conversation, elle se reprit : « Jésus, comme je suis oublieuse ! J’ai toujours le livre qu’il avait laissé sur sa table. Où est-ce que j’aurais pu le lui rapporter ? Et après, comme personne ne s’est présenté, j’ai pensé qu’il m’était permis de le garder comme souvenir. Je n’ai pas mal agi, n’est-ce pas ? » Elle se hâta d’aller le chercher dans son réduit. Et j’eus du mal à réprimer un petit sourire, car le destin toujours enjoué et parfois ironique se plaît à mélanger malicieusement le comique à l’émouvant. Il s’agissait du deuxième volume de la Bibliotheca Germanorum erotica et curiosa de Hayn 21), le répertoire de la littérature galante bien connu de tous les bibliophiles. C’était justement ce catalogue scabreux – habent sua fata libelli 22) – qui en tant que dernier héritage du magicien disparu se retrouvait entre ces mains ignorantes, usées par le travail, rouges et crevassées, et qui probablement n’avaient jamais tenu d’autre livre que le missel. Je me mordis les lèvres pour contenir le sourire qui me venait, et cette petite hésitation déconcerta la brave femme. À la fin, est-ce que ce livre était précieux, ou pensais-je qu’elle pouvait le garder ?

Je lui serrai la main chaleureusement. « Gardez-le tranquillement. Notre vieil ami Mendel ne pourrait que se réjouir qu’au moins une personne se souvînt encore de lui parmi les milliers et les milliers de gens qui devaient lui être reconnaissants pour un livre qu’il leur avait procuré. » Et puis je m’en fus ; j’avais honte devant la bonne vieille. Car elle, cette femme sans instruction, avait conservé un livre pour mieux entretenir le souvenir de Buchmendel tandis que moi, pourtant obligé à son égard par une relation plus profonde, je l’avais oublié pendant des années – moi qui devais savoir que l’on ne crée des livres que pour se lier à d’autres êtres au-delà de son dernier souffle, et faire face ainsi à l’adversaire inexorable, envers de la vie, qui rend toute existence éphémère et la voue à l’oubli.

NOTES

1. Les arrondissements périphériques : les anciens faubourgs rattachés en vagues successives à la ville de Vienne.

2. Buchmendel : le surnom du bouquiniste, cet « homme-livre », se compose de Buch, « livre » et de son patronyme.

3. Alser Strasse : (Alser Straße) : large avenue orientée est-ouest, entre le quartier résidentiel de Josefstadt (8e arrondissement) au sud et l’ancien « faubourg » de l’Alsergrund (9e arrondissement) au nord.  

4. Le yiddish parekh ou parkh désigne le favus ou teigne favique, affection du cuir chevelu due à un champignon qui provoque une alopécie et la formation de lésions. Cette teigne répandue parmi les Juifs de l’Est a donné naissance à un vaste folklore. Parekh désigne aussi la personne affectée par cette maladie, et s’emploie comme péjoratif et comme insulte. Les dictionnaires yiddish indiquent « a wicked man » (Harkavy) ; « a rat » et « a stingy person » (Weinreich). Aussi : quelqu’un de sale. Au choix, donc : « une vraie teigne », ou « une sale bête ».

5. Gassner : (1727 – 1779) prêtre catholique bavarois devenu célèbre en Autriche comme exorciste. Il prétendait pouvoir expulser les démons et soigner les malades par la seule prière.

6. Madame Blavatsky : Helena Petrovna von Hahn (Елена Петровна Блаватская) (1831  à Ékaterinoslav – 1891 à Londres) fut un des membres fondateurs de la Société théosophique et d’un courant ésotérique,  dénommé « théosophie », selon lequel toutes les religions et philosophies reflètent une partie d’une vérité plus universelle. Culot ou inconscience, elle s’acquit une immense renommée en étalant une vaste érudition bricolée à partir de livres occultistes de seconde main et en usant de sa vive imagination pour enrichir les récits de sa vie effectivement aventureuse et de ses incessants voyages.  

7. Seykhel : le flair, la jugeote.

8. Amorets : l’ignorant. Se rappeler la phrase proférée par son père que Kafka prend pour une terrible menace : « L’ignorant, tu le déchireras comme un poisson. »

9. Mezzofanti pour les langues : Giuseppe Caspar Mezzofanti (1774 – 1849 religieux puis cardinal de l’Église catholique, universitaire, linguiste, célèbre polyglotte.

Lasker pour les ouvertures de parties d’échecs : Emanuel Lasker (1868 à Berlinchen, Prusse, aujourd’hui Barlinek, en Pologne – 1941 à New York, U.S.A.), mathématicien allemand, ami d’Einstein, fameux joueur d’échecs et accessoirement de bridge et de go, (de tous les champions du monde d’échecs, il est celui qui détint le plus longtemps le titre, de 1894 à 1921). Il accordait une grande importance au rôle des pions dans ses ouvertures. Zweig, qui n’était pas un très bon joueur d’échecs, avait lu les ouvrages de Lasker, à qui il avait aussi d’autres raisons de s’intéresser en tant qu’écrivain. En effet, Lasker privilégiait l’affrontement psychologique par rapport à l’anticipation stratégique des coups ; « les échecs, écrit-il, mettent en conflit non pas deux intelligences, mais deux volontés ». Zweig exploitera les ressources dramatiques d’un tel affrontement dans sa Schachnovelle (Le joueur d’échecs), où Lasker est cité. 

Busoni pour la musique : Ferruccio Busoni (1866 à Empoli, Italie – 1924 à Berlin, Allemagne), pianiste virtuose considéré comme un égal de Liszt, professeur (entre autres de Claudio Arrau, Egon Petri, Kurt Weill et Edgar Varèse), chef d’orchestre, est injustement méconnu tant comme théoricien que comme compositeur. Zweig avait fait sa connaissance en 1911 à bord du transatlantique qui les ramenait en Europe ainsi que Gustav Mahler souffrant de l’infection généralisée qui devait l’emporter peu après. Dans Le Monde d’hier, Zweig évoque Busoni et leurs retrouvailles dans l’Italie d’après la guerre. 

10. la Neue Freie Presse et […]le Wiener Tagblatt : Les deux principaux journaux viennois.

La Neue Freie Presse (« Nouvelle Presse libre ») était le principal quotidien d’Autriche-Hongrie, « la bourgeoisie libérale faite journal », et le seul journal autrichien de classe internationale. Fondée le 1er septembre 1864 par Adolf Werthner avec les journalistes Max Friedländer et Michael Etienne, elle parut jusqu’au 31 janvier 1939, rassemblant les signatures de la plupart des grands auteurs de l’époque, tels qu’Arthur Schnitzler ou Hugo von Hofmannsthal. Stefan Zweig relate (à sa façon) dans Le Monde d’hier comment il y publia son premier « feuilleton » sous la houlette de Theodor Herzl, qui avait été le correspondantde la N.F.P. à Paris au temps de l’affaire Dreyfus. Sous la direction de Moriz Benedikt, père d’un camarade de Zweig, entré à la rédaction en 1872 et seul maître à bord à partir de 1908, la N.F.P. exerça une immense influence sur la politique autrichienne.

Le Wiener Tagblatt (« Quotidien viennois »), Neues Wiener Tagblatt après 1867, avait été fondé fin par 1865 Carl Menger, brillant journaliste économique, rejoint en 1867 par Moriz Szeps (né en 1835), qui en resta le « directeur spirituel » jusqu’en 1886. Démocrate, partisan d’un libéralisme de gauche offensif exprimant les vues économiques et sociales de l’élite intellectuelle juive, très opposé à la politique de l’empereur François-Joseph, Szeps s’était acquis l’amitié du prince héritier Rodolphe. Il était aussi étroitement lié avec des politiciens français de premier plan : Léon Gambetta, Georges Clemenceau, qui grâce à lui rencontra secrètement le prince Rodolphe, et dont le frère cadet Paul Clemenceau épousa sa fille Sophie (1862-1937). Celle-ci tint à Paris un salon où se retrouvaient les défenseurs de Dreyfus : Émile Zola, le capitaine Picquart, ainsi que Proust. En désaccord avec les autres actionnaires moins « progressistes », Szeps fut poussé à se retirer. Le W.T. s’avéra incapable de définir une position claire dans le champ politique dominé par les deux partis de masse : les chrétiens-sociaux et les sociaux-démocrates. Le W.T. eut après 1874 une importance nationale avec le plus fort tirage des journaux de Vienne (de 20 000 exemplaires en 1867, il atteignit les 142 000 en 1917, et encore 122 000 en 1926 malgré le recul induit par le démembrement de l’Empire). Diffusé mondialement comme la N.F.P. (avec plus de 1 400 points de vente), il ne réussit pourtant jamais à égaler la réputation de celle-ci.

11. Oï : exclamation yiddish exprimant tous les degrés de la plainte, de la déploration, du regret… mais qui est encore renforcée, souvent, par l’adjonction de l’allemand weh, « douleur ; malheur » :  Oï weh ! mon lacet de chaussure s’est cassé ! Oï weh ! toute la maison a brûlé ! 

12. Joseph et Pharaon : « Il s’éleva sur l’Égypte un nouveau roi, qui n’avait point connu Joseph » (Exode 1 : 8). À cause de ce nouveau pharaon et de l’explosion démographique de leur population en Égypte, les Hébreux y devinrent esclaves.

13. Gorlice […], Przemysl . Sites de deux gandes batailles sur le front polonais en 1915.

Gorlice (en allemand Görlitz – la ville avait été fondée en 1352 par des colons allemands de Lusace, provenant de Görlitz). En 1915, l’offensive austro-allemande de Gorlice-Tarnów, destinée à rompre le front de l’Est, fut couronnée de succès ; elle établit la suprématie de l’Allemagne face à son allié austro-hongrois. Zweig relate dans Le Monde d’hier la mission qu’il accomplit, cette même année, pour le service des Archives militaires, où il avait été affecté. Chargé de recueillir des documents laissés par les Russes dans leur retraite, il eut en Galicie sa seule expérience de la proximité de la guerre, que ce soit en voyageant dans un train sanitaire plein de blessés ou en découvrant, par opposition à la gabegie et à l’incurie autrichiennes, l’ordre et l’efficacité allemands – qui l’impressionnent en gare d’Auschwitz.

Przemysl est une ville du Sud-Est de la Pologne, dans les Basses-Carpates, à la frontière de l’Ukraine. Entourée progressivement d’un système de fortifications à partir de la guerre de Crimée, la ville se trouvait en 1914 protégée par une ceinture de 45 km de circonférence contenant 44 forts, qui faisaient d’elle la troisième ville la plus fortifiée d’Europe après Anvers et Verdun, avec 956 canons et une garnison de 85 000 soldats. En août 1914, l’offensive russe en Galicie (300 000 hommes) se brisa sur Przemysl. À partir d’octobre, les Russes assiègèrent de nouveau la ville, dont les défenseurs, affamés, épuisés, se rendirent le 22 mars 1915 après avoir détruit les fortifications. Les Russes firent 126 000 prisonniers (parmi lesquels 9 généraux, 93 officiers supérieurs, 2 500 officiers subalternes et fonctionnaires). Les Austro-Allemands reprirent la ville le 3 juin 1915. Les combats autour de Przemysl firent 115 000 morts, blessés ou disparus.

14. Petrikau (allemand), en polonais Piotrkow.

15. Franz Conrad von Hötzendorf (1852 – 1915). Maréchal de l’armée royale et impériale, chef de l’état-major austro-hongrois. Bien qu’il soit officiellement placé sous l’autorité de l’archiduc Frédéric, c’est à lui qu’échoit en fait le commandement. Ayant défendu devant les Allemands l’ouverture de négociations de paix, et au-delà la perspective d’une alliance germano-austro-russe, il est éloigné du grand quartier général par le nouvel empereur, Charles Ier, qui l’affecte au front italien, puis le « promeut » au titre de commandant de la Garde impériale après de nouveaux échecs en Italie, ce qui équivaut à peu près à un discret limogeage.  Il démissionne en juillet 1918.

16. Camp de concentration. L’expression est attestée en français en 1906. Devant beaucoup au développement des chemins de fer et à l’invention des barbelés, ces camps, comme leur nom l’indique, permettent de concentrer, sous la surveillance de l’armée ou de la police, soit des populations civiles de nationalité ennemie, soit des prisonniers de guerre ou des détenus politiques. Les premiers de ces camps paraissent avoir été créés au cours de la révolte de Cuba par les Espagnols, suivis pendant la guerre des Boers par les Anglais, qui y internèrent dans des conditions proprement concentrationnaires femmes, enfants et vieillards servant d’otages. Durant la Première Guerre mondiale, tous les belligérants rassemblèrent dans de tels camps les ressortissants de pays ennemis.

17. Komorn, en hongrois Komárom, ville fortifiée hongroise sur la rive droite du Danube, vis-à-vis de la ville historique slovaque de Komárno, sur la rive gauche. 

18. la terrible comète de sang […] la paisible et lointaine Alcyone :
Comète de sang, appelée plus souvent « comète d’Ambroise Paré », bien que Paré n’ait que repris la version de ce « prodige » figurant dans un livre publié en 1560 par Pierre Boaistuau (ou Pierre Launay), dernier d’une série de compilateurs (Histoires prodigieuses les plus mémorables qui ayent esté observées, depuis la Nativité de Iesus Christ, iusques à nostre siècle) : « la Comete horrible de couleur de sang […] apparut en Westrie l’unziesme iour d’Octobre, mil cinq cens vingt & fept. Ceste Comete estoit si horrible & espouventable, qu’elle engendroit si grand terreur au vulgaire, qu’il en mourut aucuns de peur, les autres tomberent malades. […] Elle apparoissoit estre de longueur excessiue & si estoit de couleur de sang. A la sommité de la Comete on voyoit le caractere & figure d’vn bras courbé tenant vne grande espée en sa main, comme s’il eust voulu frapper. Au bout de la poincte de ce cousteau, il y auoit trois Estoilles, mais celle qui estoit droictement sur la poincte, estoit plus claire & lucide que !es autres […] Il apparaît qu’il ne sagissait pas d’une comète, mais d’une aurore boréale.

http://oncle.dom.pagesperso-orange.fr/sciences/astronomie/erreurs/prodige_1527/prodige.htm

19. Le charbon manquait : ce qui se répercutait sur la production d’électricité comme sur celle du gaz de houille.   

20. Perdu toute valeur : en raison de l’inflation galopante. Une couronne (or) de 1914 équivaut à 5,2 couronnes (papier) en mars 1919, 1 527 en mars 1922, 15 000 en juillet 1922.

21. Hugo Hayn est le pseudonyme de Hugo Nay, (1843-1923), éditeur et bibliographe allemand, auteur de divers catalogues consacrés à la littérature érotique, dont cette Bibliotheca Germanorum erotica. Verzeichniss der gesammten deutschen erotischen Literatur mit Einschluss der Übersetzungen: Nachschlagebuch für Literaturhistoriker, Antiquare, und Bibliothekare  (avec Alfred M. Gotendorf. Leipzig, 1875). 

22. Habent sua fata libelli : « Les livres ont leur propre destin. » Citation devenue proverbiale bien qu’incomplète et souvent mal comprise de Térence le Maure (Terentius, ou Terentianus dit Maurus, grammairien latin du IIIᵉ siècle originaire de Maurétanie), qui écrit dans son ouvrage De litteris, De syllabis, De Metris (« Sur les lettres, les syllabes et les mètres »), au vers 1286 : Pro captu lectoris habent sua fata libelli «[C’est] selon les capacités du lecteur [que] les livres ont leur destin », autrement dit : « Le destin des livres est fonction des capacités du lecteur. »

1 commentaire

  1. Excellente traduction qui est parfaitement fidèle au texte original de Zweig (qui m’a été très gentiment envoyée par Serge Niémetz, alors que je cherchais vainement à me procurer ce texte depuis des années).
    Cette nouvelle, qui mérite d’être bien plus connue, nous montre, à travers le destin de Buchmendel, la scission qu’a provoqué la Première Guerre Mondiale : le cosmopolitisme est devenu condamnable, et un cynique matérialisme a supplanté la culture et la science. Zweig, en écrivant cette nouvelle en 1929, n’imaginait certainement pas jusqu’où irait le délitement de la société de sa jeunesse.
    En outre, je trouve un lien entre cette nouvelle et « le joueur d’échecs » que Zweig a écrit pendant la deuxième guerre mondiale, et qui est parue, à titre posthume, en 1943. Jakob Mendel connaît par cœur les catalogues des maisons d’édition qu’il lit, du matin au soir, en se balançant comme les Juifs religieux, mais sans avoir finalement jamais lu le moindre des livres répertorié dans sa mémoire. Il s’enferme dans ce monde abstrait qui le mènera à sa perte. Le joueur d’échecs, lui, s’échappe psychologiquement de sa prison en étant plongé, en permanence, dans un petit livre expliquant différentes parties d’échecs : ce livre, au départ abstrait pour cet homme qui ignorait tout des échecs, lui permet d’apprendre parfaitement mais virtuellement la technique du jeu d’échecs.
    Merci à Serge Niémetz et à Sifriatenou de nous permettre la lecture de cette magnifique nouvelle de Zweig.

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