Intrigue de Pourim

par Patrick SULTAN

Rafael Hiya PONTRÉMOLI, Meam Loez : Livre d’Esther, Traduit du ladino par A. Benveniste, Paris, Éditions Verdier, Collection : « Les Dix Paroles ».

Publié dans La Q. L., 1er janvier 1998.
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Le thème messianique du renversement de l’affliction en joie, de la peine en allégresse est constant chez le Psalmiste et dans la littérature prophétique. Pourtant, dans aucun livre comme dans le Livre d’Esther n’est aussi manifeste ce retournement qui défie toute dialectique et déjoue les implacables nécessités de l’histoire. C’est qu’il est ordonné narrativement autour d’une intrigue mémorable .

Intrigue au sens d’histoire, à laquelle on pourrait facilement donner l’allure d’un conte oriental : il était une fois dans la Perse d’Assuérus (que l’on assimile à Xerxès – 486-465) un méchant vizir du nom d’Aman qui conspirait à l’extermination du peuple juif ; la juive Esther devenue la femme du souverain grâce aux conseils de son oncle Mardochée parvint in extremis à obtenir l’annulation des funestes décrets… 
Intrigue au sens de complot. En effet, abondent dans cette histoire machinations, secrets de palais, ruses et cabales : conspirations contre Assuérus dénoncées par Mardochée contre qui complote Aman qu’Esther enfin démasque et abat. C’est par des voies obliques que le Dieu d’Israël – dont le nom n’est pas mentionné une fois dans le texte – pourvoit au salut de son peuple : il laisse le sort se retourner contre les bourreaux, en l’occurrence contre Aman, descendant de l’irréductible ennemi des Juifs, Amalek.
Le sort – c’est justement le nom de la fête juive qui commémore cet événement rédempteur : Pourim ( du mot accadien « pour » qui veut dire « sort » d’après le verset 7 : 14 du Livre d’Esther). Si cette fête aux allures carnavalesques est demeuré si populaire, c’est qu’au travers des siècles d’errance et de souffrances, elle a signifié pour les Juifs la promesse allègre que le tragique de l’exil s’abolit dans un éclat de rire. Il est prescrit aux Juifs de « se souvenir d’Amalek » , de revivre par le moyen du jeûne suivi de festivités les anxiétés puis la joie éprouvées collectivement. Surtout il est exigé de lire, en hébreu, dans un rouleau parcheminé, l’histoire d’Esther. Sans fin l’on doit méditer ce « texte-mémoire ». 
C’est dans ce ce but qu’a été rédigé le commentaire du Rouleau d’Esther intitulé Meam Loez (Meam loez signifie littéralement “hors d’un peuple barbare” , citation d’un bout de psaume qui évoque l’Exode, la sortie d’Égypte). Extraite d’une série de compilations de textes exégétiques, cette oeuvre pieuse a été publiée en 1864 . On ne connaît guère que le nom de son auteur : Raphaël Hyia Pontrémoli. Il s’adresse dans sa langue, le ladino qui est le judéo-espagnol des textes imprimés, utilisé par les populations juives installées dans l’Empire Ottoman à la suite de l’expulsion d’Espagne. C’est une variété d’espagnol castillan mêlé d’hébreu auquel viennent se greffer des mots d’origine diverse : turc, grec, français, arabe et anglais- . Il écrit pour sa communauté juive installée dans l’Empire Ottoman ; oeuvre de vulgarisation, son propos sans prétention est d’édifier et d’instruire un public synagogal qui n’a pas forcément accès aux sources hébraïques. 
Ce commentaire à l’usage des simples fidèles, agrémenté de paraboles et d’exemples familiers, rappelle les exigences de la Loi et abonde de préceptes édifiants et apologétiques. Mais surtout, il fait la part belle à la narration (peut-on enseigner sans raconter?). Verset par verset, il suit les rebondissements de l’action, donne la parole aux personnages, distribue blâme et louange, met en scène et amplifie ce que le texte biblique dans sa concision se contente de suggérer. On s’interroge sur les moyens qu’Esther mettait en oeuvre pour continuer à respecter les lois juives dans le palais d’un roi idolâtre : problème pratique que les Juifs rencontrent dans l’observance quotidienne en milieu non-juif. Ou bien on reconstitue avec verve les conseils haineux que Zerech, la Lady Macbeth perse, donne à son mari Aman. 
Cependant, si ces homélies s’adressent au peuple et demeurent à un niveau de vulgarisation, l’exégèse qui s’y déploie s’inscrit dans la tradition des grands commentateurs de la Loi dont l’art consiste à éclairer un verset biblique par un autre. La visée pédagogique est centrale. Ainsi, on met en perspective le verset rappelant qu’Esther était orpheline (Esther 2 : 7) avec un autre verset extrait des Lamentations 5 : 3 : « Nous sommes devenus des orphelins, privés de père« . Cette plainte formulée au sujet de la destruction du premier temple est mise en relation avec le rôle d’Esther. La consolation d’Israël orphelin de son Temple viendra donc de l’orpheline Esther. Juste retour des choses. Seul un connaisseur, familier des formulations bibliques, goûtera pleinement ce type de rapprochements et s’enchantera de cette liaison inattendue de versets qui n’ont apparemment rien en commun. 
Cet exemple (et l’on pourrait les multiplier) illustre bien la difficulté que présente le projet d’offrir une traduction de commentaires rabbiniques à un public qui par principe n’est pas censé être versé dans les subtilités de l’exégèse juive. Déjà, il n’est guère aisé en général de trouver l’équivalent dans une autre langue de termes religieux aux riches connotations. L’implicite et l’allusif joints à la concision de la langue rabbinique compliquent encore la tâche du traducteur : il convient de donner à lire un texte qui travaille sur un autre texte et qui joue essentiellement sur les particularités de la langue hébraïque. 


La traduction française du Meam Loez (comment déjà traduire ce simple titre? et pourquoi ne pas essayer de le traduire?) ne nous semble pas avoir vraiment surmonté cette difficulté. En effet, le parti-pris adopté qui est de conserver dans le corps du texte français des translittérations de l’hébreu n’évite que rarement une oiseuse obscurité. Par exemple  : « si le salut n’avait dû arriver que be-derekh téva, il ne serait resté des Juifs « pas un sabot », Dieu nous préserve» . Cet énoncé a-t-il un sens, en français ? L’abus de ce procédé paresseux nuit à l’intelligibilité minimale requise pour ce qui se veut une traduction. Que gagne-t-on à écrire « Rua’ch haqodech » au lieu de « l’esprit saint » ? Celui-ci, pour autant, souffle-t-il mieux ou plus fort ?
On se réjouira cependant de l’entreprise qui consiste à donner à connaître à un large public des oeuvres en ladino et le lecteur pourra être touché par tel ou tel jeu de mots spirituel, tel ou tel commentaire naïf ou malicieux, respectueux de la lettre mais inventif. Ne résistons pas au plaisir de citer ce trait, disons,  savoureux, cocasse, de pure invention  : il arriva à Mardochée en charge de sa nièce Esther « une chose extraordinaire : il eut une montée de lait et allaita lui même Esther jusqu’à ce qu’elle fût devenue grande ». Mardochée en mère juive! La piété juive n’est jamais loin de l’humour.