Une femme distinguée dans le Shtetl

par Cécile Rousselet

Présentation et traduction inédite d’une nouvelle en yiddish de Fradl SHTOK : La belle-fille de Hinde Gitel, Titre original : « Hinde Gitel’s shnur » in Gezamelte ertseylungen, New​​ York, Farlag Nay​​tsayt, ​​1919, p. 121-127.

Présentation

La Belle-fille de Hinde Gretel , Lantsi, est une femme singulière dont l’apparition dans le Shtetl suscite un grand trouble. Dans cette brève nouvelle publiée en 1919, l’écrivain yiddish Fradl Shtok ( 1888 – 1952?)  excelle dans l’art du portrait mais aussi dans celui de peindre avec finesse et esprit une petite société traditionnelle.
Un personnage féminin est placé au centre du dispositif narratif et ce n’est pas la moindre originalité de ce récit que cette place accordée à la femme.

Être femme et écrivain yiddish

Pour l’apprécier, il est nécessaire de la situer dans son époque et son contexte socio-culturel.

Image de Fradl Shtok/ Anthologie: Finf Hun­dert Yor Idishe Poeziye/Cinq siècles de poésie yiddish, Sous la direction de M. Bassin, New York, Lit­er­ar­ish­er Far­lag, 1917.


La langue yiddish populaire est qualifiée de « mame-loshn »/langue de la mère. Et l’on aurait pu voir dans cette dénomination un signe favorable à l’établissement d’une littérature yiddish écrite par des femmes… Mais la place qui leur est accordée au sein de la société, ainsi que la dimension essentiellement « masculine » de la littérature yiddish prédominante lors de la conférence de Czernowitz de 1908, ont fait de la part féminine parmi les écrivains, pour ainsi dire, une anomalie.
Si, au XIXème siècle puis surtout au début du XXème siècle, bien des femmes ont pris la plume, elles ne sont pas nombreuses à avoir été publiées, même si presque toutes ont bénéficié de la diffusion offerte par la presse yiddish (souvent la presse révolutionnaire ou d’inspiration bundiste, au début du XXème siècle), en Europe centrale et orientale. Leur renommée ne fut néanmoins pas à la hauteur de celle qu’atteignaient  leurs homologues masculins, et c’est davantage dans la poésie que les femmes étaient attendues, un genre réputé accordée à la « sensibilité féminine », tandis que la prose était associée aux idées, l’intellect, réservé, au moins dans l’imaginaire social du début du XXème siècle, aux hommes.
Dans le genre narratif, l’autobiographie et la forme courte sont privilégiées par les femmes écrivains. Les thèmes sont peu différents de ceux dans la prose écrite par des auteurs masculins.
La chercheuse et militante pour la culture yiddish Irena Klepfisz relève plusieurs traits caractéristiques de la prose féminine yiddish :

  • la forte prédominance de narrateurs à la première personne du singulier  intimement identifiables aux protagonistes féminins des nouvelles ;
  • la prédominance, largement dictée socialement, d’un lyrisme du sentiment et de l’expression de soi, qui se substitue à la dimension épique que l’on peut retrouver dans certaines œuvres en prose écrites par des auteurs masculins à la même époque ;
  • un rapport ambigu au passé.
    Ces éléments sont essentiels à la compréhension de l’œuvre de Fradl Shtok.

Modernisme poétique , échec de ses nouvelles

Fradl Shtok est née en 1888 en Galicie. Elle s’ouvre précocement à la culture européenne, récite du Schiller et du Goethe dès son plus jeune âge. En 1907, orpheline, elle émigre aux États-Unis, et commence par publier des poèmes : Dos naye land [Le Nouveau pays] (1911-1912), Di naye heym [La Nouvelle Maison] à New York (1914), Fun mensh tsu mensh [D’homme à homme] (1916) ; Inzel [Île] (1918).
Ils sont remarqués par des auteurs tels que Jacob Glatstein qui décèle dans cette jeune poétesse une grande maîtrise. En effet, Fradl Shtok est surtout connue pour son œuvre poétique, que la critique considère comme proprement moderniste. Dans plusieurs poèmes, parmi lesquels « A vinter ekho » [Un écho d’hiver] ou « Serenade » [Sérénade], la poétesse subvertit les conventions littéraires, par la musicalité de la versification ou le choix de diminutifs et de métaphores audacieuses.
L’œuvre narrative de Fradl Shtok, en revanche, ne connut pas un large succès de son vivant. Après l’échec de ses Gezamelte ertseylungen/Recueil de récits, puis d’un recueil de nouvelles en anglais, elle est en proie à des accès de mélancolie, et meurt probablement dans un sanatorium en 1952.

Une œuvre audacieuse

Pourtant on peut relever, dans la prose de ses Gezamelte ertseylungen/Récits rassemblés, une audace non moindre. Certes, ces nouvelles s’inscrivent dans des schémas assez traditionnels propres à l’écriture yiddish des années 1910-1920. Les mutations profondes du Shtetl, de la « bourgade juive » que décrit Rachel Ertel affectent les personnages, tant masculins que féminins, qui se heurtent à l’irruption du mouvement et de diverses manifestations de la modernité, « dérangeant » les formes traditionnelles de vie au sein des communautés juives.
La nouvelle intitulée « La Belle-fille d’Hinde Gitel » ne déroge pas à la règle : le personnage principal, Lantsi contrevient aux coutumes liées à la vie religieuse, comme celle de se couper les cheveux après le mariage. Les thèmes de la narration traditionnelle yiddish (essentiellement créée par des auteurs masculins) — qu’on pense aux premières nouvelles d’Israël Joshua Singer —  sont repris chez Fradl Shtok : les bouleversements de la tradition, les motifs de la transgression religieuse, et les apports du folklore pour décrire un féminin en rupture.
Mais Fradl Shtok adopte également ici la veine moderniste, issue des expérimentations des Yunge (groupe fondé par Moyshe-Leyb Halpern, Mani Leyb et Joseph Opatoshu), et donc importée en grande part des avant-gardes russes et d’Europe orientale : les images oniriques (par exemple quand elle évoque l’éclat inquiétant de la lune, les mains argentées, le visage brillant de la jeune héroïne) sont discrètes mais frappantes.

Enfin, Fradl Shtok, n’objectivise pas les femmes mais donne une voix au féminin, tout en lui donnant sa place au sein d’un paysage humain complexe, nourri des tensions du shtetl et de la modernité qui se fait jour au début du XXème siècle.
Le portrait de Lantsi, le principal protagoniste de « La Belle-fille d’Hinde Gitel », oscille entre réalisme et fantastique : Hinde Gitel revient en ville avec sa nouvelle belle-fille, Lantsi donc, d’une beauté incroyable. Celle-ci bouleverse la vie du shtetl, refusant de se soumettre aux impératifs traditionnels (se couper les cheveux après le mariage, s’investir dans le négoce de la famille), et en exerçant son ascendant sur les hommes (mais aussi les femmes) de la petite ville. Elle se laisse regarder, scruter par la fenêtre, mais aussi imaginer. Objet de tous les fantasmes, on l’imagine dans le jardin du curé, exhibant sa chevelure dont elle a refusé de se dépouiller, et errant entre les fleurs.
L’imaginaire de la transgression féminine y est central, mais ambigu. Lantsi est certes véritablement celle qui dérange, introduisant du désordre dans la vie traditionnelle : le jeune Shloymele en perd l’appétit ; l’abatteur rituel son sens du devoir.
La jeune épouse de Chaïm représente l’arrivée d’une force de résistance, qui alimente tous les commérages. Elle contrevient aux usages de la Tsnioute. Mais c’est aussi une femme dont on imagine la détresse morale : elle se lave les mains hors du cadre de l’ablution rituelle, considérant tout ce qui l’entoure comme impur, prise d’une compulsion, d’une frénésie dans laquelle les habitants de la ville voient de la sorcellerie.

Chagall/Femme au bouquet de fleurs sur la table/1944/Collection privée

Cette nouvelle, d’une facture narrative classique, fait intervenir des motifs modernistes, et la thématique de la transgression se tisse à l’imaginaire du folklore : les figures de Lilith ou Russalka se devinent derrière Lantsi, qui passe de jardin en jardin. Les images de l’argent, de la nuit et de la lune, alimentent une description teintée de mystère. Cette esthétique sera enfin amplifiée par le recours au discours indirect libre (ici indiqué par les italiques), donnant à entendre l’intériorité des personnages et la pluralité des voix qui forment la communauté, menacée par l’intrusion de la beauté menaçante.

Références bibliographiques

Rachel Ertel, Le Shtetl : La bourgade juive de Pologne, Paris, Payot, 2011.

Présentation de l’éditeur : « Depuis le Moyen Âge jusqu’à l’extermination nazie, un milieu juif unique au monde a existé. De la Baltique à la mer Noire, du Dniepr à l’Oder, enraciné dans les vastes plaines de Pologne, accroché aux flancs des Carpathes, blotti dans les vallées, le shtetl (bourgade en yiddish) fut un lieu de vie religieuse, sociale, politique et culturelle foisonnante. Grâce à son autonomie, à la solidarité de ses membres, à la diversité de sa vie associative, le shtetl a permis l’éclosion et la pénétration des idéologies modernes : Haskala, sionisme, nationalisme culturel, socialisme dans ses diverses tendances. Malgré la misère, le chômage et la discrimination, sa population – surtout sa jeunesse – a multiplié les partis politiques, les écoles juives séculières, les bibliothèques, les troupes théâtrales, les associations éducatives et culturelles. Par son inventivité, le shtetl demeure une source d’inspiration… ».

Jacob Glatstein « Tsu der biografye fun a dikhterin », Tog-morgn-zhurnal, 19 septembre 1965.

Le poète esquisse  la biographie de Fradl Shtok et présente son œuvre poétique.

Sonia Gollance,  « A Dance: Fradel Shtok Reconsidered »

Accompagne sa traduction anglaise de « A Tants » d’une présentation de la nouvelliste.

Irena Klepfisz, « Queens of Contradiction. A Feminist Introduction to Yiddish Women Writers », in Frieda Forman, Ethel Raicus, Sarah Silberstein Swartz, (Sous la direction de), Found Treasures: Stories by Yiddish Women Writers, Toronto, Second Story Press, 1994.

Une introduction « féministe » à l’écriture yiddish au féminin.

Fleur Kuhn-Kennedy, « Les nouvelles de Fradl Shtok, à la lisière des énoncés », in J. Boutan, C. Rousselet (Sous la direction de), Figures de femmes aux confins de l’Europe en guerre, Paris, Éditions L’Improviste, 2022.

Analyse d’ensemble des nouvelles.


Traduction

Fradl Shtock

La belle-fille de Hinde Gitel (1919)

Nous remercions vivement les Professeurs Carole Ksiazenicer-Matheron et Yits’hok Niborski qui ont bien voulu relire notre traduction.
Marc Chagall/Portrait de Vava/1966/Collection privée

            Le jour où Hinde Gitel revint avec sa nouvelle belle-fille, la ville fut sens dessus-dessous : c’était une vraie beauté. La femme d’Alter, quand elle la vit pour la première fois, se mit à trembler, et elle raconta aux autres femmes qu’à proximité de son visage brillant, on se sentait comme auprès d’une comtesse. 

Tout le monde se demandait : quel est son nom ?

— Lantsi.

— Lantsi ?

            Hinde Gitel, qui était veuve, vendait chez elle des produits laitiers. Chaque année, son fils aîné Chaïm mettait à engraisser toute une étable de vaches, dont elle tirait ses marchandises. Vivait aussi là son deuxième fils, Shloymele, un adolescent de dix-sept ans.
Chaïm s’était marié dans une ville étrangère. Déjà là-bas, Hinde Gitel avait craint sa nouvelle belle-fille. Il était évident que l’arrangeur du mariage avait menti, qu’il n’y aurait aucune dot en jeu. Et pourtant son fils, qui avait déjà vu Lantsi, avait refusé de se retirer de l’affaire et n’avait rien voulu entendre. Alors Hinde Gitel avait pris peur, et avait commencé à se demander : Qu’est-ce qui va bien pouvoir se passer encore…
Immédiatement après le mariage, elle pensa que la jeune épousée allait se couper les cheveux. Mais Lantsi se redressa de toute sa hauteur. D’une voix étrange, elle dit simplement : « Non. » Et il en fut ainsi. Elle ne se rasa pas la tête.
Hinde Gitel poussa les hauts cris : comment pouvait-il en être de la sorte ? Elle avait honte de retourner en ville. Les parents de la jeune épouse tentèrent de vaincre les réticences de leur fille par la douceur, et à grand-peine, la mère s’attela à la convaincre de prendre avec elle une perruque pour s’en couvrir la tête.

Mais le lendemain matin, aussitôt arrivée chez sa belle-mère, Lantsi glissa la perruque dans un tiroir, mit un bonnet de soie rouge ourlé de dentelle couleur crème, et se posta à la fenêtre pour regarder dehors.

            Hinde Gitel en était malade : on voyait ses cheveux sous le bonnet. Elle allait et venait en soupirant. Au moment où elle surprit enfin une mèche s’échapper de la dentelle, elle se précipita vers Lantsi afin qu’elle contienne sa chevelure :

— Tu n’as pas le droit, mon enfant… Une jeune fille juive ne doit pas paraître en cheveux… 

Mais lorsque Lantsi sentit la main de sa belle-mère s’approcher de sa tête, elle se retourna et la regarda avec une telle arrogance qu’Hinde Gitel sentit ses forces l’abandonner. Puis, elle lui adressa ces deux uniques mots :

— Laissez-moi…

Alors à partir de là, Hinde Gitel la laissa.

***

            Tout le monde se pressait pour voir Lantsi. Les hommes comme les femmes inventaient n’importe quel prétexte pour passer près de la fenêtre. Ils venaient acheter du lait, uniquement dans le but de l’apercevoir. Ils ne pouvaient détacher leur regard de son visage. 

            Le sacrificateur, qui vivait derrière la maison de Hinde Gitel et passait d’habitude par la ruelle pour se rendre à l’abattoir, se mit en tête que c’était plus court par la grand-rue, afin de pouvoir quotidiennement jeter un coup d’œil par la fenêtre. Certes, ces coups d’œil ne lui firent pas du bien : il souffrait en silence, expiait sa faute par des demi-journées de jeûne. Mais il ne pouvait pas pour autant s’empêcher de porter son regard vers la fenêtre…

            C’était compulsif… Et elle, elle les attirait tous, œuvrant à ce qu’ils la regardent et qu’ils en soient pétrifiés. Les gens se mirent à penser à une sorte d’enchantement maléfique, et se racontaient des secrets la concernant, bouche-bée et les yeux brillants.

            Lantsi ne sortait jamais. Elle passait sa journée à la fenêtre, sans rien faire d’autre que se laver les mains et épousseter sa robe de soie. Cela finit par contrarier Hinde Gitel :

— C’est pécher, mon enfant, que d’être en robe de soie à l’intérieur. Et tes mains sont pures comme l’argent, tu ne dois pas les laver si souvent.

La jeune femme répondit laconiquement qu’elle n’avait pas confectionné ces vêtements pour les enfermer dans une armoire et qu’elle allait continuer à se laver les mains. Elle se gardait de toucher qui que ce soit, et si cela arrivait, elle se lavait encore et encore les mains, les frottant avec du savon parfumé.
Visiblement, aucune de ces règles ne lui semblait digne d’elle. Ni la maison d’Hinde Gitel, ni son négoce de produits laitiers… Non, tout cela ne la concernait pas. La seule chose qui l’intéressait, c’était elle et sa vie intérieure, qu’elle était seule à comprendre. Pourquoi se tenait-elle à l’écart, telle une étrangère ? Pourquoi considérait-elle comme impur tout ce qui l’entourait, et ne pouvait-elle rien effleurer ? Cela lui appartenait. 

***

            Chaïm était un homme ordinaire à la barbe courte et blonde. Il s’occupait avec dévouement de son négoce. Jusque-là, il avait été comme tous les autres, mais le jour où sa jeune épouse apparut, on commença à le considérer autrement. Ses voisins lui prêtaient davantage attention, l’écoutaient avec plus de déférence, ne lui coupaient plus la parole. Ils cherchaient un sens à tous les mots qui sortaient de sa bouche. On se disait : il doit bien y avoir une raison à ce qu’il ait une telle épouse. En ville, on se mit à lui faire les yeux doux, à se présenter à lui sous son meilleur jour, à faire valoir son intelligence. On se prenait sournoisement en défaut, saisissant au vol chaque erreur commise par l’un ou l’autre, la révélant au grand jour, car on espérait que lui, Chaïm, en prendrait connaissance et qu’il en glisserait éventuellement un mot à son épouse…

            La femme d’Alter raconta qu’une nuit, alors qu’elle regardait par la fenêtre, elle avait aperçu Lantsi se lever, tresser ses cheveux, enfiler sa robe de soie et entrer dans le jardin du curé. Que là, elle s’était affairée entre les fleurs, avait ramassé la rosée et s’était lavé le visage avec… Ce n’est pas pour rien qu’il est si brillant

            D’autres racontaient que toutes les nuits, elle s’immergeait totalement dans un bain de lait… Ce n’est pas pour rien que ses mains sont pures comme l’argent

— Ne l’avez-vous pas vue, comme elle tresse ses cheveux, la nuit ?

— Nous l’avons vue, de nos yeux vue.

— Ce n’est pas pour rien qu’elle se promène avec un bonnet sur la tête. Dessous, il y a deux longues tresses, qu’elle n’a pas coupées… Elle profane le nom de Dieu… Une femme juive, en plus…

***

            Avant l’arrivée de Lantsi, Shloymele, le petit frère de Chaïm, avait l’habitude de rire de tout et de rien. Il n’était désormais plus que l’ombre de lui-même. Il avait cessé de prendre ses repas quotidiens, avait pâli. La plupart du temps, il se tenait à distance, et se promenait seul dans les jardins. Et ce n’est que là qu’il osait lever la tête sans honte, sans craindre qu’on le regarde dans les yeux. Lantsi avait bien vu qu’il n’était pas dans son état normal, et savait pertinemment pourquoi : elle était habituée à ce genre de situations. Alors elle commença à lui porter plus d’attention qu’elle n’en accordait aux autres, et à s’occuper de lui.  
Un jour, alors qu’il était dans une autre pièce, entra une jeune fille qui souhaitait un litre de lait. Lantsi se présenta à elle, et l’acheteuse fut si intimidée par sa grande beauté qu’elle cacha son pot à lait entre les plis de sa robe. Shloymele accourut de l’autre pièce, lui prit le pot des mains, et mesura un litre de lait. Mais lorsque la jeune fille tendit à Lantsi les six groschen, celle-ci refusa de les prendre et dit à Shloymele :

Prends-les.

Non, c’est à vous de les prendre.

Ne me vouvoie pas, une belle-sœur ne mérite pas tant de formalités.

Hm… c’est à… toi… de les prendre.

Mais il prit finalement les six groschen, et passa le reste de la journée, étourdi, à se répéter :  « une belle-sœur ne mérite pas tant de formalités… c’est à toi de les prendre…« 

Ce soir-là, quand Chaïm était rentré, il l’avait observé avec davantage d’attention. Et il avait vu que son frère avait une sorte de lueur particulière dans les yeux, une lueur qu’il ne lui avait jamais vue auparavant. Quelque chose qui le rendait plus digne, comme s’il pouvait véritablement prendre le monde d’assaut. Il ne cesse de parler de Lashkovitzcomme il est pressé de s’y rendre, et de lui en rapporter des cadeaux
Et elle ?… Lantsi ? Elle ne le regarde pas, elle époussette toujours sa robe, et joue avec les mèches qui dépassent de son bonnet…. Elle ne voudra donc jamais porter de perruque…
Un jour, alors que Chaïm était allé s’occuper des vaches après le dîner, elle l’appela : — Shloymele… L’un de mes souliers me serre, celui en satin blanc… Accepterais-tu de me le porter chez le cordonnier… ?

Elle retira son soulier en satin blanc et le lui donna.

Regarde, c’est ici qu’il me serre… Et tandis qu’elle se penchait au-dessus de lui pour lui désigner l’endroit en question, il pouvait sentir ses cheveux. Il manqua de défaillir, il allait mourir sur place… Et elle, elle se penchait, plus près encore, avec son soulier de satin, et le laissait respirer l’odeur de ses cheveux… Sa voix le fit tressaillir :

Shloymele… !

C’était la première fois qu’elle l’appelait « Shloymele »…

Et ce « Shloymele » ne cessa de le tourmenter… Il s’enroulait autour de lui tel un serpent, un doux serpent, qui aspirait toute vie hors de lui…

Dans le vestibule sombre du cordonnier, il sortit le soulier de sa boîte, retira son chapeau de velours et déposa le dit soulier à l’intérieur… Cela lui mit les tempes en feu…

***

Elle était toujours là, assise, en bonnet, à regarder par la fenêtre. À chaque fois qu’une femme venait acheter un peu de lait, elle se levait, lui jetait rapidement un coup d’œil ainsi qu’aux bidons de lait du magasin, et lui disait d’un air hautain : « Mesurez-le vous-même ! » La femme, étonnée, mesurait le lait elle-même, et lui donnait les six groschen. Lantsi les déposait dans une soucoupe sur la commode sous le regard de la femme, se lavait les mains et retournait à la fenêtre.
En ville, on commença à jaser : ce n’est pas pour rien que Mena’hem, le voisin, est devenu fou… On racontait de plus en plus souvent qu’elle se levait la nuit, tressait ses cheveux, et passait de jardin en jardin, toujours et encore.
La femme d’Alter jurait : « Je l’ai vue, de mes yeux vue : elle se lave le visage au milieu des fleurs, la nuit… Ce n’est pas pour rien qu’il est si brillant… »

Et d’autres juraient : « Elle se baigne dans du lait. Toutes les nuits, elle s’immerge dans du lait… Ce n’est pas pour rien que ses mains sont comme l’argent… »