Note de lecture


Gérard ZYZEK : Le monde commence, Paris, Éditions Adler, 2018.

Sifriaténou contribue régulièrement à enrichir le sommaire de la revue L’Arche en proposant des ouvrages de pensée juive à ses lecteurs. Raphaël Benoilid a présenté brièvement cet ouvrage dans l’Arche n°690 janvier-février 2022 (n°690).


Avoir des enfants ! Quel sens peut bien avoir cette injonction ?… Dans Le monde commence, le Rav Gérard Zyzek, disciple du Rav Eliyahou Abitbol et fondateur de la Yechiva des Étudiants de Paris, entreprend d’examiner et de penser en profondeur la première mitsvah de la Torah. Et à partir d’elle, rien moins que la condition humaine tout entière.
Cet essai foisonnant, nourri par de nombreuses lectures, médite, comme l’annonce son titre, une paradoxale question qui se trouve au centre de toute existence : comment, du sein du monde, quelque chose peut-il véritablement commencer ?
Le défi qui se pose à l’homme est, en effet, d’introduire jeunesse et fraîcheur renouvelée dans la vie quotidienne sans pour autant se dérober à sa réalité répétitive, sans se bercer d’illusions ou s’inventer un paradis de pacotille. Si toute création véritable implique un ex nihilo, un néant préalable, comment s’intègre- t-elle dans le temps routinier des travaux et des jours ?
Or, la naissance d’un enfant est un événement qui, bien qu’il soit d’une certaine façon dans l’ordre de la nature, porte en lui cette fulgurance surnaturelle ; de plus, être parent nous permet de faire l’expérience d’un bienheureux désordre, qui est la vérité même de la vie : avoir des enfants nous met certes en position de créateur … mais notre royal trône, à peine édifié, n’est-il pas aussitôt chahuté par une marmaille qui apporte de la contradiction, par des êtres fondamentalement libres qui viennent troubler notre chère tranquillité ?
Tel est le premier des commandements divins : que le multiple sans cesse conteste l’Un et sa toute-puissance pour y introduire de la vie. Singulier monothéisme !
Fort de cette analyse première, l’auteur généralise son propos et entreprend de montrer que toute naissance – dans l’acception large de ce terme – ne se peut qu’au prix d’un bouleversement consenti, d’un certain renoncement à la maîtrise.
Ainsi, exister véritablement n’implique-t-il pas de savoir renaître, c’est-à-dire d’en passer par une brisure radicale, de supporter une remise en question profonde allant jusqu’à une certaine néantisation de soi ? N’être ou ne pas naître ? Telle pourrait être, selon Rav Zyzek, la grande question !
Vivre, c’est dès lors assumer l’équilibre instable né de la tension permanente entre ces deux injonctions contradictoires : « existe ! » et « sache que tu n’es rien par toi-même ! ». Et s’il s’avérait que l’on s’affirme plus intensément à mesure que l’on se déprend de soi ?
Que l’on ne se trompe pas cependant : Rav Zyzek nous raconte l’aventure de la subjectivité à partir d’exemples très concrets, enracinés dans l’existence.
Le lecteur, guidé par la pédagogie du maître, sa simplicité et son sens de l’humour, se laisse joyeusement entraîner dans sa maison d’études, dans sa yéchiva. En étudiant patiemment des passages du Talmud, mais aussi de textes tirés de Maïmonide et du Maharal de Prague, il apprend à éduquer son oreille aux mille et une nuances d’une pensée vive et puissante qui fait voler en éclats bien des idées reçues.
Il découvrira notamment que l’essentielle fragilité de la condition humaine, lorsqu’elle est pleinement vécue, n’enveloppe pas l’existence dans un halo d’amertume ; au contraire, elle seule, du point de vue de la tradition juive, promet et garantit une joie authentique.

Raphaël Benoilid