Les leçons de Manitou l’Hébreu

Les leçons de Manitou l’Hébreu

par Yitzhak de ALMEIDA

Léon ASKENAZI, Leçons sur la Torah, Paris, Albin Michel, 2007.

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le Rav Léon Ashkénazi fut une des figures intellectuelles les plus rayonnantes du judaïsme français. Dans le cadre de l’École Gilbert Bloch d’Orsay notamment, il a contribué, au même titre qu’Emmanuel Lévinas ou qu’André Neher, au renouveau et au prestige de la pensée juive francophone. Mais lorsque, en 1968, celui que plusieurs générations d’amis et d’étudiants surnommaient affectueusement « Manitou » réalisa sa ‘alyah, sa montée en Terre de sainteté, ce fut bien plus qu’une transplantation dans un autre pays : une seconde vie, dans son existence comme dans sa pensée. Il souhaitait en effet apporter sa part à l’édification de l’État d’Israël qu’il considérait, selon la formule du rituel, comme « la première fleur de notre Rédemption ». Aujourd’hui sa pensée, qui est une méditation sur la signification spirituelle de l’Être juif, est reconnue comme une référence de la pensée sioniste religieuse et toute une nouvelle génération de lecteurs le découvre à présent … en hébreu!  

***

Manitou était un maître de la parole et il est surtout connu pour ses cours et ses conférences. Il n’en est pas moins l’auteur d’un certain nombre d’écrits dont bon nombre n’ont pas encore été traduits.


Ses Leçons sur la Torah, dispensées au fil de plusieurs décennies, permettent néanmoins au lecteur francophone de s’initier à sa pensée qui, pour être exprimée avec une grande simplicité, n’en est pas moins riche et subtile. Ce sont des discours prononcés en général à la synagogue à l’occasion de la lecture hebdomadaire de la Torah (en hébreu : דְרָשָׁה/dracha) ; malgré leur diversité, ils forment un ensemble cohérent et donnent un bon aperçu de la pensée de Manitou. 
Il y analyse et expose, avec un grand sens de l’actualité, les combats que doit mener le judaïsme contemporain pour habiter le monde et le rendre habitable. Mais il fournit aussi les clés de sa conception métaphysique de l’histoire, de sa pensée « historiosophique ». 
Un bien vaste programme ! Et Rav Askénazi, avec une insigne virtuosité,  puise dans sa vaste culture pour alimenter son propos :  ses sources, de la Bible à la Kabbale, en passant par une abondante littérature midrachique, impressionnent par leur variété et le lecteur court le risque (à moins que ce ne soit une chance!) de s’y égarer…
Il est pourtant possible de dégager deux thématiques-piliers sur lesquelles repose l’édifice général de sa pensée.
1. La Torah peut se lire comme une sorte de charte d’identité exposant le but de l’humanité en général, de l’humanité juive en particulier, en tant que processus messianique. 
2. La transformation du « Juif » en « Hébreu » est une étape essentielle dans la progression qui conduit à l’avènement du Messie, à la rédemption ultime et universelle. 

La Torah, « charte d’identité »

Dans son troisième commentaire sur la section de la Genèse intitulée Beréchite, Manitou cite son maître Jacob Gordin : « [La Torah] est le seul livre qui n’a pu être écrit par l’homme». Car elle procède d’une connaissance si intime des devoirs de l’humanité, d’un savoir si juste de ses fins ultimes, d’une compréhension si fine de son essence! À qui donc pourrait-on attribuer une si parfaite science de la créature humaine sinon … à son Créateur !?
Quoi qu’il en soit de ce raisonnement qui ressemble à un trait d’esprit, le texte biblique – sa lecture attentive l’atteste –  est bien la « charte d’identité » du peuple juif. Selon Manitou, qui se place ainsi dans la continuité des grands maîtres de la Tradition, la Torah n’est pas seulement un récit, fût-il passionnant, suivi d’une série de lois antiques, fussent-elles inspirées!
Toutes ces histoires ne sont jamais, si l’on peut dire, de l’histoire ancienne et leur pouvoir de signifier excède le contexte dans lesquelles elles ont été formulées.

 
« Tout ce qui est arrivé aux pères est un signe pour les fils » (p. 87), selon Manitou qui cite le commentaire de Nahmanide sur Genèse, 12 : 6  (qui cite lui-même le Midrache…!). Car la Torah est un texte d’une permanente actualité qui doit servir de leçon à toutes les générations, comme l’ont toujours compris les rabbins « fidèles à l’exégèse traditionnelle », p. 91.
Ainsi, en racontant l’histoire des Patriarches et des Matriarches, la Torah expose rien moins que l’identité profonde de l’humanité, ses réussites, ses échecs, et les obstacles qu’elle doit surmonter pour hâter l’avènement de l’ère messianique. Chaque vie narrée dans le récit biblique constitue une étape supplémentaire au sein d’un drame impliquant l’être humain dans ses relations avec Dieu, mais aussi avec l’autre homme.
Cependant, cette progression n’a rien de linéaire et, au cours de l’ascension, on assiste parfois à des retours en arrière, voire à de violentes régressions, comme, par exemple, le meurtre d’Abel par son frère Caïn.
Un bien long chemin vers la paix universelle… car l’objectif  à atteindre au terme de ce parcours sinueux est « l’émergence d’une fraternité efficace », p 53 ( voir également p.131 à 140).
Grâce à un enseignement tiré du Midrache, Manitou explique, par une analogie entre les personnages bibliques et les peuples qui descendent d’eux, que le rôle d’Israël dans l’Histoire est de porter « un projet messianique qui l’oppose aux impérialismes du monde entier, jusqu’à son aboutissement ultime », p 65. Or, la lutte contre toute domination de l’homme par l’homme est indispensable à la création d’une humanité fraternelle, suivant l’exemple de Son Créateur qui est capable de « s’effacer », de se rétracter pour laisser la place à son autre, à sa Créature et lui permettre d’exister. Aussi, au rebours de Caïn qui anticipe la chute que subira plus tard l’humanité, au moment du Déluge, Abraham, le premier homme qualifié d’Hébreu, redonne-t-il, vigueur et consistance à  « l’espérance de fraternité ».
Les générations suivantes, malgré les rivalités qui opposent Isaac et Ismaël puis Jacob et Esaü, poursuivent néanmoins cette quête difficile de fraternité. Celle-ci, sans parvenir à se réaliser entièrement, n’échoue jamais non plus totalement…  jusqu’à ce qu’en Genèse, 28 : 32,  Jacob le réconciliateur devienne enfin Israël, qu’il « parvienne à acquérir le nom du partenaire de l’Alliance avec le Créateur », page 91.


Voici, résumée à grands traits, la pensée de Manitou sur le rôle du peuple juif, d’Abraham à Jacob, dans la grande aventure que constitue l’histoire humaine. Mais l’Histoire ne s’achève pas pour autant et ne se limite pas au destin d’Israël…
Il faut encore développer également une vision spécifique du processus qui doit mener à cette réconciliation de chacun avec son prochain, à accomplir l’ultime rédemption.

Le Juif et l’Hébreu, Joseph et Judah

Manitou opère alors une distinction et oppose deux approches divergentes , deux chemins pour parvenir à cette Rédemption espérée : la « vocation Joseph » et la « solution Judah », p.128.
Des expressions pour le moins énigmatiques. A quoi correspondent ces deux visions,  ces deux visages de la Rédemption? 
Le fils de Jacob incarne les multiples tentatives des Juifs de Diaspora pour améliorer les nations de l’intérieur. Ainsi Joseph, après avoir été vendu à des marchands par ses frères jaloux, passe du statut d’esclave à celui de vice-roi d’Égypte, régnant sur la plus grande puissance de l’époque au nom du tout-puissant Pharaon. Depuis cette position, Joseph essaye d’humaniser la société égyptienne en y implantant les valeurs hébraïques et en instaurant, par ses compétences de gouverneur,  une ère de prospérité matérielle pour tous.


Le Rav Ashkénazi assimile la démarche de Joseph à celle des Juifs exiliques de toutes les époques qui se sont efforcés d’enrichir le patrimoine des nations où ils séjournaient. Il tient que ces tentatives, admirables, ont été vouées à des échecs répétés. Autant de preuves, pour lui, que la solution diasporique n’est pas la bonne. 
Pour indiquer la voie d’une issue plus heureuse, il met en avant le modèle de Judah Macchabée. Pour Manitou, en effet, trois grandes expériences (la souveraineté, l’exil, puis le retour) rythment la vie d’Israël et se répètent constamment jusqu’à l’avènement de l’ère messianique. Dans ces grandes phases historiques, l’exil reste un état de délitement de l’identité hébraïque, qui empêche la venue du Messie : « L’exil, entre autres dangers d’érosion d’identité, entraînerait une dénaturation de la conscience de soi qui viderait de sa substance, en l’occultant, l’espérance même de la délivrance », p. 143. Manitou écrit, avec un sens de la formule et du renversement caractéristique de son style  : « À force de nous considérer chez nous alors que nous étions chez les autres, ne sommes-nous pas arrivés à nous considérer chez les autres quand nous sommes chez nous ? Il est temps de relire la Bible ! », page 311.
Dès lors, le fameux guerrier vainqueur des vastes armées séleucides,  dont les exploits sont célébrés lors de la fête de ‘Hanouka, peut être à bon droit, considéré comme le symbole par excellence de l’Hébreu souverain sur sa propre terre. Il a fait cesser l’exil intérieur du peuple juif.

Mais l’exil n’est pas seulement une situation contraire à la vocation d’ Israël ; elle est aussi néfaste pour Dieu qui connaît également l’exil de Sa Présence, de la Chekhina, hors de Son lieu. Cette distorsion de l’ordre cosmique que serait l’exil divin en dehors de la Terre d’Israël est véritablement la pierre angulaire de la pensée de Manitou. Mettre fin à ce désordre est une priorité, une tâche urgente.
C’est pourquoi il insiste autant sur l’importance de la souveraineté juive en Terre d’Israël. En revenant là où ils ont non seulement le droit, mais également le devoir de résider, les Juifs (identité d’exil) peuvent peu à peu redevenir des Hébreux (identité originelle). C’est ainsi qu’ils pourront bâtir la société conforme aux exigences de la la Torah, reconstruire le Temple et remplir proprement leur rôle de « Lumière pour les Nations » (Isaïe, 42 : 6). Ils ne seront plus entravées par les persécutions successives et l’assimilation ponctuant les épisodes d’exil du peuple en dehors de sa terre. 
Dans la pensée politico-religieuse du Rav Ashkenazi, le sionisme est le mouvement politique qui permet aux Juifs de revenir sur leur terre et de reprendre la construction d’une « cité de Dieu » en Israël : la Délivrance ne saurait advenir sans la souveraineté politique du peuple d’Israël sur la terre que Dieu lui a donnée en héritage, depuis l’époque d’Abraham.

***

Le retour des Juifs à Sion est la condition pour que la fraternité humaine se réalise dans l’histoire universelle. Telle est la leçon paradoxale qu’enseigne Manitou L’Hébreu.


7 commentaires

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