La mélancolie de l’héritier

1ère promenade de Tel-Aviv. À côté de l’hôtel Varshavsky – Années 20
Illustration : 1ère promenade de Tel-Aviv. À côté de l’hôtel Warshawsky – Années 20

La mélancolie de l’héritier

par Patrick SULTAN


Yaakov Shabtaï, L’oncle Peretz s’envole, (Titre original הדוד פרץ ממריא, Ha-Dod Peretz Mamri, 1972), Nouvelles traduites de l’hébreu par E. Moses en collaboration avec M. Eckhard Elial, Actes Sud, Collection Lettres Hébraïques, 1989.

Dès son premier ouvrage, L’oncle Peretz s’envole, Yaakov Shabtaï (1934-1981) s’impose comme un artiste accompli : par la consistance et la profondeur du monde qu’il déploie, par l’art subtil de la composition d’un recueil à la fois varié et homogène, par le regard sensible, poétique mais lucide qu’il porte sur les êtres et sur la société israëlienne. Cette oeuvre initiale qu’on ne saurait dire : «de jeunesse», est pleinement aboutie.

***

Un Narrateur-Regard

Les douze récits qui composent cet ensemble sont racontés, pour la plupart, en première personne, d’où la tentation fallacieuse, pour le lecteur, de l’identifier à l’auteur et de voir dans l’évocation de ces souvenirs d’enfance, d’adolescence ou de jeunesse une démarche autobiographique ou, du moins, introspective. Or, de ce narrateur, on ne sait pas grand-chose. On ne connaît pas son âge exact et l’on ignore jusqu’à son nom. Depuis le recoin d’une pièce où il semble abrité, il écoute les conversations, esquisse de brefs états des lieux, observe et restitue avec netteté visages, gestes et objets. Observateur attentif mais effacé et peu loquace, il se borne à enregistrer les situations auxquelles il a assisté ou qu’on lui aurait rapportées, voire qu’il aurait imaginées, sans les commenter sinon laconiquement. Et même s’il décrit les émotions qui l’assaillent, il ne s’épanche ni ne s’analyse guère : il est tout entier tourné vers la conservation et la restitution d’images et de souvenirs sensibles au coeur.

Ainsi, à la fin de la nouvelle intitulée L’Oncle Chmouel (p.62-82), lors de la mise  en scène d’un enterrement, 

« … la foule se dispersa rapidement.
Je m’attardai un peu puis m’échappai par les allées latérales.
Derrière les sapins, le jour était à nouveau ensoleillé, limpide et en fête. J’étais seul et j’avançais vite sur la terre friable. Après m’être un peu éloigné, je tournai la tête : au loin, j’aperçus papa. Il était seul dans un champ de séneçons et de chrysanthèmes sauvages. Maman le suivait à  une distance de quelques pas. J’eus l’impression qu’elle l’appelait, mais il ne lui répondit pas et continua de marcher droit.
Je me coulais derrière une haie d’acacias et dévalai une petite éminence. Lorsque je me retournai, il avait disparu. Je m’allongeai sur le talus humide et je regardai le ciel immobile
», p.82.

Ces paragraphes conclusifs suggèrent avec force la confusion, la colère, la douleur, l’égarement de son père en proie à la douleur du deuil non pas en l’explicitant mais en les condensant en quelques notations, en images privées de légendes. Le personnage-regard, dissimulé et comme transparent, est, on s’en rend compte, l’effet d’un art consommé de la fiction. Il se construit dans la remémoration. 

Un air de famille

Ce mouvement permanent de saisie mémorielle se concentre sur le cercle familial. Ainsi, la nouvelle qui ouvre le recueil, Le Saint Nom (p. 7-31), met en scène la figure du grand-père tandis que celle qui le clôt, La disparition (p. 290-306), est centrée sur celle de la grand-mère, personnage dont la présence, bienveillante et amène, s’égrène tout au long du recueil.
Mais là encore, le propos de Yaakov Shabtaï n’est pas la reconstitution historique d’une époque : aucune datation explicite ne permet de situer le moment où se placent les récits. On déduit tout au plus, – au détour de l’indication d’une rue, de la mention d’un nom propre, ou d’une allusion, – que le foyer autour duquel gravitent ces parents, oncles et aïeuls, sans oublier leurs voisins et leurs amis, a son centre à Tel-Aviv, dans la Palestine sous occupation anglaise ou dans les débuts de l’État d’Israël. Loin de se livrer à un « récit d’enfance », à une fresque familiale réaliste, il compose, décompose et recompose, comme en mosaïque, les personnages de cette famille décrite de façon lacunaire, plaçant ainsi de manière inhabituelle, les parents du Narrateur au second plan et ne parlant pour ainsi dire pas de sa fratrie.

Les trois sources de mémoire

Ce qui est au coeur de ce recueil, ce n’est pas le récit historico-politique, la grande geste d’Israël ou de ses bâtisseurs mais la mémoire, l’héritage.
Ce legs puise à trois sources : le judaïsme traditionnel issu du Shtetl, les moeurs et la culture du monde d’avant-guerre, le sionisme des fondateurs.

Le judaïsme traditionnel

Le judaïsme orthodoxe. Le grand-père « était absorbé par des rites de conjuration abstrus accomplis avec le concours de mystérieux objets de culte : un châle rituel, des phylactères, une ceinture herniaire, une salière, une petite cuillère en argent, un sac de velours rouge, un livre de prières et une gigantesque tasse en fer-blanc », p.10. Cette statue du Commandeur, hiératique et menaçante incarne une image redoutable de la Loi, dans sa rigidité et son archaïsme.
La grand-mère offre une autre image de la piété traditionnelle :  « … elle avait mené le combat de mon frère alors qu’il sortait avec une jeune divorcée et qu’un esclandre avait éclaté à ce propos à la maison, car chez nous, les divorcées étaient à peine mieux considérées que des prostituées. Grand-mère, elle, n’y voyait aucun mal. Elle vivait, à sa manière, et dans son monde à elle, affranchie de tous les préjugés. », p.294.  En effet, le divorce, réprouvé par une morale petite-bourgeoise, n’est nullement stigmatisé dans la Halak’ha mais dûment codifié et prévu par la Loi.

La culture de l’ancien monde


« Les Grifius n’avaient pas d’enfants mais quelques amis qui venaient régulièrement leur rendre visite. En été, ils s’asseyaient sur le balcon, le vendredi soir, et avaient de paisibles conversation en russe. », p.49. 
« Pendant des soirées entières, (…) l’oncle Pineck restait assis, pur et tranquille, à écouter des aphorismes antiques ou des partitas de Bach que Mme Mihaela Bronfman exécutait au piano d’une manière manière suprêmement bouddhiste. », p.214. 
La musique raffinée, la déclamation de poésie, la cérémonie du thé, des vers Alexandre Blok et d’Anna Akhmatova… Un îlot slave dans un pays rude, sous tension et en pleine édification du socialisme !

Le sionisme dans sa diversité conflictuelle

La Histadrout, Ben Gourion, Arlozorov, Jabotinski… Les références aux idéologies, aux mouvements sionistes, aux syndicats, aux partis et à leurs dirigeants, émaillent la plupart des nouvelles et sont à l’origine, à moins qu’elles ne soient juste le prétexte, de disputes entre les personnages.
Le problème du Narrateur avec tous ces héritages est qu’aucun ne semble lui offrir de  modèle d’identification, qu’il les regarde comme des vestiges d’un riche passé qui persiste tout en ayant perdu sa force et menace ruine. Les personnages auxquels le Narrateur s’attache et qu’il rend attachants témoignent de cette désorientation.

Un Orient désorienté

Les êtres qu’il affectionne particulièrement sont en effet ceux, qui, poursuivant leurs rêves, se situent en dehors des conventions sociales et des chemins déjà tracés, comme  l’oncle Chmouel qui, de projet farfelu en projet grandiose, se place finalement hors de la société qui méconnaît sa valeur morale et poétique. Dans la galerie de portraits (de famille), l’oncle Pineck, personnage de la nouvelle Un tigre moucheté privé et terrifiant (p.190-229) occupe une place de choix parmi les attachants désaxés : il nourrit, parmi d’autres entreprises chimériques l’espoir de créer un cirque en Israël. Et, en un sens, il parvient à donner corps à ce projet. Il inaugure même, en grande pompe, ce lieu unique :
«Pineck se tenait au centre de l’univers, devant la fosse (…). Une rougeur de langouste couvrait son visage pâle. Léon était à côté de lui, haletant comme un soufflet, et autour d’eux se pressait une petite foule – des parents, des ouvriers, des employés de divers établissements, des agents et des investisseurs forcés. Un banderole suspendue entre deux drapeaux portait l’inscription suivante : « Sonnez de la corne de bélier dans Sion-cirque « Universalis » S.A.R.L. »
Une trompette sonna, un homme s’évanouit et Pineck prononça son discours. 
Il parla de notre belle-terre, la terre des prophètes, de Bar-Cochba qui chevaucha le lion, des juifs et des acrobates qui font la litière de la gravitation. Il termina en portant aux nues le tigre moucheté terrifiant, incarnation du courage, de la splendeur, de la souplesse et de la noblesse, symbole du cirque. (…).
Pour finir, on chanta l’hymne national et le cirque 
commença » , p. 75.
Dans cette scène, on voit se mêler, sur un mode tendrement satirique, toute une société de gens simples. Léon, le gros chien Danois, considéré en Europe comme l’Apollon de la gent canine apporte sa touche de raffinement et de cocasserie… L’oncle donquichottesque a enrôlé durant le court temps d’une célébration tout ce petit monde, dans ses songeries incongrues. Les mythes, les figures héroïques de l’histoire sainte, le Shofar et même la Hatikvah sont mobilisés dans ce moment inaugural de triomphe, qui sera bientôt, on le pressent d’emblée, suivi par de cruelles déconvenues. Si la formule emblématique de Herzl fut : «Si vous le voulez, ce n’est pas un rêve», on peut dire que l’oncle Pineck a, à sa manière, accomplit l’idéal sioniste. Mais de travers…

***

L’idéal sioniste a perdu de son élan mobilisateur ; l’Europe d’avant-guerre a sombré ; la Torah n’est plus (du tout?) l’unique repère qui guide la vie des Juifs. Yaakov Shabtaï n’assène nullement ces constats avec amertume ou nostalgie et ne se pose pas en moraliste ou en partisan. Tous ces mondes subsistent mais ils sont comme à des années-lumières de son Narrateur. Cela  donne à cette oeuvre aboutie qu’est le recueil, L’oncle Peretz s’est envolé, une tonalité fortement mélancolique mais sans nostalgie, et s’éclaire de la bienveillance et de la tendresse lucide avec lesquelles il évoque, en artiste de la mémoire, d’inoubliables destins fracassés, d’inclassables, irréductibles et sublimes rêveurs, héros méconnus du peuple juif. 

N.B.: Je remercie et cite ci-dessous M. Emmanuel Attyasse pour sa précision érudite :
«Cette citation, originellement transmise en allemand donne dans sa langue originale :  « Wenn ihr wollt, ist es kein Märchen… ». Elle provient de la préface de son roman utopique « Altneuland » (1902), traduit en hébreu par Nahum Sokolov sous le titre de Tel Aviv.»

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