Tidiane N’Diaye, Les Falachas, Nègres errants du peuple juif : enquête historique

Beaucoup d’hommes dans la Maison d’Israël

par Patrick SULTAN


Tidiane N’Diaye, Les Falachas, Nègres errants du peuple juif : enquête historique, Gallimard, Collection Continents Noirs, 2004.
Q.L. n° 888,  paru le 16 novembre 2004. Article modifié en juillet 2019.


 Dans la longue succession des populations juives qui trouvèrent refuge en Israël pour échapper à la misère et aux persécutions, aucun événement n’a été plus mémorable que l’arrivée massive au début des années 80 des Juifs d’Ethiopie…

***

La prouesse logistique de l’Opération Salomon qui avait permis en mai 1991 de transporter par pont aérien en quarante-huit heures 14 200 personnes avait de quoi frapper les esprits. Cependant, le transfert des communautés juives chassées des pays arabes avait été dans les années cinquante un exploit technique et politique bien plus considérable et l’ intégration de 586.268 juifs orientaux ou plus récemment de 500.000 juifs russes fut un défi autrement plus difficile à relever que l’accueil de ces 55.000 juifs venus d’Afrique.

En dépit de cela, l’arrivée de cette communauté des Falachas -ou selon le nom que ces Juifs éthiopiens revendiquent pour eux- mêmes, des Béta Israël, à savoir « la Maison d’Israël »- ne laissait pas de surprendre et faire rêver. Comme l’écrit en un brillant raccourci un véritable spécialiste français de la question, Daniel Friedmann  dans son ouvrage : Les enfants de la Reine de Saba : les Juifs d’Ethiopie (Falachas), histoire, exode, intégration, Paris, A.-M. Métaillé, 1994 :

« Les Falachas ont une double caractéristique, ethnique et religieuse, qui leur confère une singularité unique au monde : ils sont à la fois noirs et juifs. Ceci les distingue de toutes les communautés juives et de tous les peuples d’Afrique noire. Ils sont les Juifs parmi les Noirs, et les seuls Noirs parmi les Juifs ».

Leur origine demeure énigmatique. Comment sont-ils demeurés juifs en étant coupés, durant de nombreux siècles, de tout lien avec les autres communautés de la Diaspora ? Sont-ils les descendants d’Israélites de l’époque du Roi Salomon ? les restes d’une tribu perdue d’Israël ? ou bien une population autochtone, les «agaw», anciennement convertie et qui s’est au fil du temps distinguée des ethnie environnantes ? On touche là à des époques où l’on démêle difficilement l’histoire de la légende.
Les conjectures et les hypothèses sont, en tout état de cause, bien plus nombreuses que les certitudes. Une chose est sûre pourtant du point de vue de leur identité religieuse : ils sont bien juifs et décidés à le rester. C’est ce qu’au XIXe siècle les missionnaires chrétiens de la London Society for Promoting Christianity amongst the Jews ont découvert à leurs dépens. Les Falachas, réfractaires au prosélytisme chrétien, demeuraient fidèles à la majorité des préceptes et rituels judaïques.
Il a fallu du temps cependant pour que leur lien avec les Juifs occidentaux se consolide et s’intensifie ; il fallait désarmer les défiances et les préjugés ethnocentristes et l’on doit à cet égard mentionner l’activité infatigable au début du XXème siècle d’un orientaliste, Jacques Faitlovitch, pour mobiliser les Juifs d’Europe et initier des programmes d’éducation dont profitèrent de nombreux Falachas. Surtout, il fallait attendre que les mentalités fussent prêtes, et que le contexte géo-stratégique fût favorable pour que l’État d’Israël entreprît de rapatrier en masse ces Juifs.
En dehors de l’étude approfondie de D. Friedmann précédemment citée, le lecteur français dispose de peu d’ouvrages sur cette question à la fois historique, religieuse, ethnologique ; il est obligé de recourir à la vaste bibliographie américaine et israélienne pour en savoir davantage sur les usages singuliers de ces groupes résidant dans les régions du Tigré, du Wollo, de Gondar et de Lasta, pour connaître leur riche histoire, pour mesurer enfin à quel point s’est opérée leur intégration dans la société israélienne
Jusqu’à présent, seule la judéité des Falachas concentrait l’attention. Peut-être a-t-on négligé de bien décrire l’aspect africain de leur identité. Michel Leiris dans son étude sur l’ethnologie et le colonialisme n’appelait-il pas de ses vœux la montée de générations d’anthropologues africains capables de jeter sur leurs propres sociétés un regard émancipé des préjugés européocentriques. On pouvait donc se réjouir que la Collection Continents Noirs (Gallimard), qui jusque là avait publié souvent de bons auteurs, proposât sur ce sujet le travail de Tidiane N’Diaye : Les Falachas, Nègres errants du peuple juif. L’auteur se présente comme un anthropologue franco-sénégalais, spécialiste des civilisations négro-africaines et se pose, à bon droit, la question préliminaire : « Comment expliquer (…) leur particularité noire et africaine? ».
Or, au lieu de répondre à cette question, il décline, dès la préface, toute intention d’apporter quoi que ce soit de neuf à la connaissance historique. On est surpris de cette modestie mais l’on se dit qu’après tout, sur un sujet aussi complexe, une bonne et claire compilation de multiples sources est toujours d’une lecture instructive. Or il s’agit, plutôt que d’une « enquête historique » comme l’annonçait un peu étourdiment le sous-titre de l’ouvrage, d’un libre développement sur Israël, le sionisme, le judaïsme, et aussi … les Falachas. Sur ce sujet, qui demeure somme tout le principal objet de cet essai d’un auteur qui se prétend historien, on n’apprend rien du tout de neuf.
Néanmoins, même si l’on n’est pas historien de métier, on reste confondu par une accumulation d’inquiétantes bévues. Ainsi, on est stupéfait d’apprendre qu’Hadrien ait -je cite- « rapporté dans ses mémoires à propos de ce qui fut la guerre de Judée (132-135) : « J’ai tenté de faire à ce peuple méprisé [le peuple juif] une place parmi les autres dans la communauté romaine. Mais Jérusalem par la bouche d’Akiba m’a signifié de rester jusqu’au bout la forteresse d’une race et d’un dieu, isolés du genre humain. Cette pensée forcenée s’exprimait avec une subtilité fatigante ». Mais on s’avise bientôt que ces propos ne sont en fait pas extraits de mémoires écrits par Hadrien -qui n’en a bien sûr jamais écrit. C’est une citation non identifiée du roman historique bien connu de Marguerite Yourcenar dans lequel l’empereur, farouche anti-judaïque qui dévasta Jérusalem et interdit le culte juif apparaît comme un modèle de bon sens et de tolérance…
Plus loin on apprend que non seulement «les écrivains (sic) Thomas Mann et le dramaturge Bertolt Brecht» étaient juifs (ce qu’ils ne sont nullement), mais qu’ils avaient quitté l’Allemagne nazie à la différence de « beaucoup de leurs coreligionnaires (qui avaient) tenté le plus naturellement du monde un rapprochement avec les nazis sur des bases raciales ». « Le plus naturellement du monde« … Faut-il comprendre que, dans le fond , »beaucoup » (on note la rigueur de la précision chiffrée!) de Juifs allemands n’étaient pas si éloignés idéologiquement de leur grand ami Hitler ?
Tout est à l’avenant…

***

Plutôt que de recenser les erreurs grossières de ce genre qui parsèment ce brûlot haineux dont ne peut guère se féliciter son éditeur (l’a-t-il seulement lu? on faut-il l’imputer seulement à une malencontreuse inadvertance du directeur de la collection?), il vaudra mieux s’en tenir aux thèses exposées par l’auteur qui, malgré çà et là des concessions rhétoriques, dresse le bûcher du sionisme et du judaïsme religieux, au fondement de l’État d’Israël, en les assimilant à des idéologies racistes. Et en tirer les conclusions qui s’imposent : la haine anti-juive transpire de ce mauvais libelle ; il serait difficile à l’auteur de le nier.


Bibliographie 

  • Pour approfondir (et se passer de l’ouvrage de M. Tidiane N’Diaye, publié par Gallimard!), on lira avec profit :
    Daniel Friedmann, Les enfants de la Reine de Saba : les Juifs d’Ethiopie (Falachas), histoire, exode, intégration, Paris, A.-M. Métaillé, 1994.
    En voici une recension par Cyrille Megdiche, dans la Revue Française de Sociologie, année 1994, 37-1, pp.142-145. Disponible à l’adresse suivante : https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1996_num_37_1_7089
  • Plus récent, une synthèse : Lisa Antéby-Yémini, Les Juifs D’Éthiopie : De Gondar À la Terre Promise, Paris, Albin Michel, 2018, Collection «Présences du judaïsme ».
    On peut lire de cette chercheuse française, une présentation des Falachas, suivie d’une bibliographie actualisée, à l’adresse suivante : 
     https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_falachas_d_ethiopie.asp

     

 

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